Big Brother is watching you !

      Cuisant échec et rejeté en bloc aussi bien par les spectateurs que les critiques, The End of Violence n’en reste pas moins pour moi une oeuvre d’une profonde maîtrise en même temps qu’une réflexion habile sur notre société contemporaine.

      Dans ce film de Wim Wenders, deux hommes sont engagés pour éliminer un producteur de cinéma (Bill Pullman) qui a fait fortune grâce a l’exploitation de la violence. Mais le lendemain, ce sont leurs corps qu’on retrouve décapités. L’inspecteur Doc Block (Loren Dean) est chargé de l’enquête. Il reconstitue le puzzle d’un scénario plausible. Ray Bering (Gabriel Byrne), ex-scientifique de la NASA travaillant pour un projet top secret, est par hasard témoin d’une partie des meurtres sur l’écran de contrôle de son laboratoire. Les images qu’il réussit a obtenir sont bizarrement floues. Il prend alors conscience qu’il est lui-même observé.

      Revenant tourner aux USA qu’il avait quelque peu délaissé, Wim Wenders s’interroge dans ce film sur l’émergence de la violence dans la société, ou plutôt sur l’importance et la visibilité de la violence par les images, que ce soit la télévision, le cinéma, les ordinateurs ou encore les écrans de surveillance. Ainsi le sujet est choisi par lui-même et Nicholas Klein (qui a ensuite écrit le scénario), dans un but avoué de tourner un film dans l’immédiat, qui ne nécessite pas un tournage complexe. Finalement, le film est beaucoup plus complexe que ce que l’on peut imaginer. S’il emprunte les codes du film d’espionnage, c’est pour s’en défaire dès qu’un élément important survient. Le critique Luc Lagier parle à ce propos de « film d’espionnage contrarié ». Cela est dû en partie au côté chorale du film, puisqu’on alterne entre les séquences du producteur Mike Max (obligé de se cacher suite à une sombre affaire de meutres), de sa femme interprétée par Andie McDowell qui fait tout pour reprendre son business, l’ex-agent secret, le policier qui enquête et enfin l’actrice qui joue dans « Seeds of Violence », le film que préparait Mike Max et qui est la cause de cette histoire…

      Au début du film, Max nous confie en voix off son état d’esprit, qui est on ne peut plus obscurantiste. Il avoue produire des films violents pour « exporter dans le monde la paranoïa et la peur de ce qui est étranger ». Clairement on voit la critique que fait Wenders (par le biais de son personnage) du système hollywoodien, et de la médiocrité ambiante de nombreux gros blockbusters, entre idéologie nombriliste et repli communautaire (et là, on pense directement à Independence Day, sorti quelques mois auparavant et dont le président des USA n’est autre que… Bill Pullman !!!). Le parti pris ici est de parler de la violence sans l’utiliser visuellement, chose réussi avec brio. L’ambiance est pesante mais néanmoins poétique, voire atmosphérique. Le contact entre les individus est inexistant : la femme de Max lui parle au téléphone alors qu’ils sont à 15 mètres l’un de l’autre; Ray arrive à peine mieux à garder le lien avec son père qui vieillit de jour en jour et est dépassé par la technologie (mémorable rôle tenu par le grand réalisateur Sam Fuller, quelques mois à peine avant son décès)…

      Car c’est bien de nouvelles technologies dont il est question dans The End of Violence. Ces outils révolutionnaires qui se sont multipliés dans les années 1980-1990 et qui, comme on le voit dans le film, peuvent vite se révéler une contrainte pour la vie privée; voire une menace pour l’organisation de la société. Ray observe, grâce à des dizaines de caméras, ce qui se passe à Los Angeles et doit signaler ce qui paraît étrange (mais comme il le dit lui-même, « Qu’est-ce qui n’est pas étrange à Hollywood ?« ). Il contrôle tout à partir d’une pièce, il est en quelques sortes un spectateur omnipotent, un Docteur Mabuse moderne. Or l’on voit rapidement qu’il est lui-même surveillé par un écran, par quelqu’un d’autre. Paranoïa, insécurité, rupture de tout lien à l’échelle réellement humaine, tout dans The End of Violence montre que l’Amérique de la fin du XXème siècle se perd dans sa débauche de technologie et d’outils déshumanisants. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la ville de Los Angeles est choisie : elle n’a pas de centre urbain, elle est une interminable mégalopole horizontale reliée par des échangeurs démultipliés à l’infini, impossible à distinguer les uns des autres. Cette omniprésence des images dans notre quotidien nous fait aussi prendre conscience de l’absurdité du monde et de la violence qui y règne. C’est le sens de la phrase de Ray : « Avant on observait le ciel depuis la terre, maintenant on observe la terre depuis le ciel. C’est plus salissant ».

      Le rôle de Bill Pullman est très semblable à celui qu’il avait dans Lost Highway (David Lynch, 1996). De fait Wenders a avoué qu’il s’était inspiré de certains traits du film de Lynch comme la personnalité schyzophrène, l’absence de repères… C’est en fuyant ce qu’il a toujours connu, ce travail répétitif, ingrat, méprisable et tout ce que cela implique de style de vie luxueux et conformiste, que Mike Max va finir par avoir de vrais contacts avec les gens. Cela fonctionne de la même manière avec Doc Block qui, en avouant ses sentiments à l’actrice, va enfin permettre le premier contact corporel du  film. Au passage cela nous offre des compositions visuelles dont le dépouillement n’a de cesse de rendre hommage au peintre Edward Hopper (1882-1967).

Nighthawks, Edward Hopper, 1942
La scène du dinner dans The End of Violence

      The End of Violence, par le jusqu’au-boutisme de son propos et sa réalisation soignée et référentielle, est un film que j’admire. Il m’est d’autant plus incompréhensible de savoir comment un tel film a pu être un flop, et ce sur tous les plans.

Titre original : The End of Violence 
Réalisation : Wim Wenders
Nationalité : USA, Allemagne, France
Scénario : Nicholas Klein
Chef opérateur : Pascal Rabaud
Musique : Ry Cooder, Mark Everett, DJ Shadow, Tom Waits, Sam Phillips
Production : Ciby 2000, Kintop Pictures, Road Movies Filmproduktion
Avec : Bill Pullman, Angie McDowell, Gabriel Byrne, Sam Fuller...
Durée : 122mn
Distributeur : Polygram Film Distribution
Sortie en France : 28 janvier 1998

                                                            Dr. Gonzo
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