Le Silence des agneaux, de Jonathan Demme (1991)

Dans la liste des 100 plus grands méchants de l’histoire du cinéma publiée en 2003 par l’American Film Institute, Hannibal Lecter arrive en tête du classement. On aimerait le serrer dans nos bras pour le féliciter, mais alors on aurait peur qu’en moins de temps qu’il n’en faille à Serge Dassault pour sortir une connerie, on se retrouve sans jambes, sans bras, saucissonné dans un filet au milieu d’un plat avec une pomme dans la bouche et du persil là où vous savez. D’où, un simple geste de loin et un époumonant « bravo ! ».

C’est ça le problème avec Lecter. Il a beau bien présenter, être courtois et cultivé, mieux vaut ne pas accepter une invitation de sa part, même sur Facebook. D’où vient cette réputation, me hélez-vous. D’un film, principalement, tiré d’un roman du même nom de Thomas Harris (1988), et sorti en 1991, que je m’empresse de critiquer ci-dessous.

« Echange de bons procédés, agent Starling »

Clarice Starling (Jodie Foster), jeune étudiante prometteuse de l’école du FBI (Fabrication de Beignets Industriels) est chargée par l’un de ses supérieurs d’entrer en contact avec le docteur Hannibal Lecter (Anthony Hopkins), éminent psychiatre détenu depuis huit ans dans le quartier haute sécurité d’un asile d’aliénés pour meurtres et cannibalisme, afin de lui soutirer des informations sur une affaire impliquant un tueur en série qui découpe la peau de ses victimes, surnommé « Buffalo Bill ». Rapidement, entre l’agent Starling et le docteur Lecter s’établit un lien de fascination et de répulsion, parfois à la limite du sentiment amoureux.

Dès l’ouverture du film, alors que l’agent Starling court seule dans les bois, on est pris d’un curieux malaise. Ce n’est pas simplement la photographie, aux couleurs crues et réalistes. Ni l’odeur de nos chaussettes qu’on a gardées aux pieds depuis une semaine et demie. C’est surtout le thème oppressant d’Howard Shore, le genre de musique qui d’habitude prévient de l’arrivée imminente du danger ; c’est aussi la caméra qui semble littéralement traquer la jeune femme, la poursuivre. Alors on se demande : est-elle pourchassée ? Le tueur est-il là, tapi, prêt à surgir ? Pourquoi y a-t-il toujours des raisins secs dans le taboulé ? C’est seulement quand on s’aperçoit, par un habile retournement de situation, qu’en réalité Clarice Starling s’entraine sur un terrain d’exercice du FBI, que la tension retombe.

Et ce sera comme ça pendant tout le film, une tension qui monte, qui redescend, qui monte, qui redescend (qui c’est qu’a vomi ?!), jusqu’à l’apothéose finale où, pour le coup, la tension reste suspendue un sacré bout de temps au-dessus de nos têtes de canaris bodybuildés, comme la Grande Faucheuse au-dessus de celles des Poilus dans leurs tranchées pendant la guerre 14-18. C’était ma petite pensée pour eux en ce 11 novembre.

Il y a en fait deux histoires dans Le Silence des agneaux, et les deux sont aussi haletantes l’une que l’autre. Il y a deux histoires comme il y a deux monstres.

La première histoire, c’est la course contre la montre qui engage Clarice Starling dans sa traque de « Buffalo Bill ». Celui-ci a déjà fait cinq victimes, toutes écorchées vives, et voilà que la fille d’une sénatrice vient de disparaître dans la zone où il sévit, quelque part dans le Middle West. Genre, on n’avait pas assez d’emmerdes comme ça ! Pour dénicher ce tueur-dépeceur à la Ed Gein, Clarice doit gagner la confiance d’un ancien psychiatre incarcéré, cultivé, très intelligent, mais qui a ce petit défaut embêtant dans la vie de tous les jours : il est cannibale. Entre les deux, au fil de rencontres et de dialogues sur la brèche régis par la manipulation et la volonté de domination de l’autre, chacun des protagonistes trouve une part de la vérité qu’il recherche : l’agent Starling offre habilement quelques clés de son intimité psychologique à son interlocuteur, qui en retour lui distille des indices plus ou moins codés mais précieux. C’est la deuxième histoire.

En imbrication avec ces deux histoires, il y a deux monstres, ou plutôt deux figures masculines monstrueuses. « Buffalo Bill », donc, qui fait clairement flipper. C’est l’âme damnée de Lecter, son « Mister Hyde ». On sent qu’il n’est pas très cultivé et même un peu beauf ; sa cave, là où il moleste ses victimes, ressemble à une espèce de caverne où on n’aurait pas envie de fêter le Nouvel an. Il est transsexuel, rêve de devenir une femme et s’habille avec la peau des jeunes filles qu’il a engraissées comme la sorcière d’Hansel et Gretel, puis tuées. Un grand classique !

Lecter, quant à lui, est un personnage hautement plus complexe et plus charismatique. C’est un paradoxe à lui seul, amateur de peinture italienne, artiste, mélomane ; il est capable de parler le latin comme de manger du foie humain « avec des fèves au beurre et un excellent chianti ». Doté d’une hypermnésie, il se souvient de tout et de tous les visages. Mais, c’est aussi un véritable pervers, mégalomane, manipulateur et n’éprouvant aucune compassion, aucun sentiment. Un psychopathe de la plus belle espèce.

Voilà donc, mes enfants, deux beaux spécimens de ce que la nature humaine peut offrir de plus répulsif et de plus pathologiquement déviant. De fait, avec ces deux figures, l’intrigue du Silence des agneaux permet au scénariste Ted Tally et au réalisateur Jonathan Demme de dresser le portrait d’une Amérique « profonde », tranquille en apparence, mais de laquelle peut émerger l’horreur, partout et à tout moment.

Au niveau du casting, Jodie Foster est parfaite en jeune femme déterminée, mais fragile et au passé troublé. D’ailleurs, le film tourne autour de sa figure centrale et la réalisation très réussie de Jonathan Demme permet au spectateur de s’identifier à elle, de ressentir ce qu’elle ressent, d’avoir peur en même temps qu’elle. C’est un petit bout de femme perdue dans un monde d’hommes, qui en veut et qui va paradoxalement s’épanouir au contact du criminel redoutable qu’est Hannibal Lecter.

Quant à Anthony Hopkins, shakespearien, son jeu magistral a permis à Hannibal Lecter de figurer parmi les personnages les plus angoissants et les plus inquiétants du cinéma. La scène où on le découvre, en même temps que l’agent Starling (à travers les yeux de l’agent Starling), dans sa cellule ultraprotégée, derrière sa vitre, est glaçante et terrifiante ! Avec son petit sourire en coin et son regard fixe et pénétrant, il ferait fuir le Diable en personne. Et je le connais, le Diable ! C’est pas le genre de gars que t’impressionnes avec deux-trois regards de haut et un doigt menaçant ! C’est un boss ! Un vrai ! Oui bon d’accord, il aime Mylène Farmer et il collectionne les petits chatons en porcelaine ; mais à part ça, c’est un dur !

Notons enfin la réussite de la mise en scène. En utilisant savamment des gros plans sur les visages, Jonathan Demme crée une troublante proximité avec les personnages et provoque ainsi chez le spectateur un sentiment de gêne et de malaise. Avec son réalisme cru, notamment dans une scène de dissection et une crucifixion trash, même si, de façon générale, le film suggère plus qu’il ne montre, Le Silence des agneaux est toujours tendu et tient en haleine du début à la fin. Bref, un film d’une redoutable efficacité, qui a su ancrer dans la mythologie cinématographique et dans l’imaginaire collectif l’image du docteur Hannibal Lecter, malgré des suites décevantes. Une œuvre qui a bien mérité son statut de film culte et ses cinq oscars. Qui veut encore un peu de doigts de pied ?

Haydenncia

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3 réflexions sur “ Le Silence des agneaux, de Jonathan Demme (1991) ”

  1. Un thriller vraiment étourdissant, une ambiance pesante, malfaisante qui nous emprisonne tout le long du film, dans cette double enquete diabolique, puis le personnage de Lecter est fascinant dans le film, bien aidé par l’interpretation de Hopkins

  2. Un thriller magistral qui mène de front deux histoires captivante et dresse le portrait d’évolution de la relation Clarice-Hannibal de façon dérangeante, crue et fascinante. Un film culte que j’ai revu il y a de ça quelques temps, toujours avec le même plaisir que la première fois!

  3. Un thriller de haut niveau, une véritable référence du genre porté par un casting en or. Du très bon cinéma!

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