De rouille et d’os, de Jacques Audiard (2012)

Qui es-tu, Jacques Audiard ? Avec ton indéboulonnable chapeau et ton allure un peu maniérée ; avec ton père, figure majeure dans le paysage cinématographique français, mais que tu as largement su rattraper, sinon dépasser ; avec tes lunettes XXL et ton air sérieux mais pas dupe, tu m’as toujours intrigué et tu m’intrigues encore. Tout film que tu réalises est un petit bijou, au succès aussi bien critique que commercial. Je n’ai pas vu toutes tes œuvres, non, mais celles que j’ai regardées m’ont paru si réussies, si maîtrisées, que je me demande quel gène on a greffé à ta naissance, sous la peau de ton crâne lisse comme la neige ou le cul d’un babouin. Celui de Kubrick ? Faut pas déconner. Celui de Fabien Onteniente ? Alors, tu l’as formidablement fait évoluer ! Celui du talent, tout simplement ? Ça ne fait aucun doute. Car, De rouille et d’os est encore là pour rappeler ton génome si génial et attester de ta place à part dans le morne paysage cinématographique français ; place qui te positionne parmi ceux qu’on qualifie parfois de « grands réalisateurs ». Mais quel secret, quelle diablerie caches-tu ? Parle, hérétique !

Ali (Matthias Schoenaerts) est un marginal : il n’a pas d’argent, pas de domicile, pas d’amis. Il a un fils de cinq ans, qu’il connaît peu, voire qui « l’encombre ». Il trouve refuge chez sa sœur, à Antibes. Un soir, alors qu’il a trouvé un petit boulot de videur dans une boîte de nuit, il rencontre Stéphanie (Marion Cotillard). Stéphanie est dresseuse d’orques au Marineland de la ville. Normalement, rien ne prédispose à ce que ces deux-là se retrouvent un jour. Le destin en décide autrement. Un accident avec une orque prive la jeune femme de ses jambes. Elle rappelle Ali. Cet être sans compassion, taciturne et un brin violent va s’occuper d’elle. Elle va revivre.

De rouille et d’os n’est pas parfait ; il souffre de quelques pesanteurs. Il y a certains moments où notre attention lévite un peu. De plus, on sent qu’Audiard sait que son film est un chef d’œuvre, ce qui peut agacer. Mais, je chipote je chipote, car pour être franc comme Clovis, il m’a beaucoup plu, ce film ! Sur la vie d’ma mère qu’il m’a plu ! Certains passages m’ont vraiment pris aux tripes et le jeu des deux acteurs principaux y est pour beaucoup. Marion Cotillard est sublime, entre désespoir et lassitude, et prouve son statut de grande actrice… sauf quand elle joue une méchante qui meurt dans un camion ;)… La scène où elle découvre qu’elle n’a plus ses jambes est très forte et très réaliste, et par-là même très émouvante. En outre, cette scène est superbement réalisée : en un même plan, on voit la jeune femme qui se réveille après une période de coma dans son lit d’hôpital, et qui se rend compte que quelque chose est inhabituel. Lentement, elle soulève les draps et découvre l’horreur. Scène très poignante, grâce à laquelle on est content de pouvoir se gratter le genou juste après.

Quant à Matthias Schoenaerts, que je ne connaissais pas, son charisme énorme et, contrairement à ce que son personnage pourrait laisser croire, les superbes variations de son jeu si naturel m’ont époustouflé. Voilà un bougre d’acteur belge à qui je souhaite une belle et longue carrière. Le personnage qu’il campe, Ali, est un être tout de muscles et de nerfs. Un être secret et viril. Il parle peu, il va droit au but et tant pis pour les sentiments. Il a un petit garçon qu’il connaît peu et qui paraît encore plus petit à côté de cette figure immense et carrée ; il est distant avec lui, mais il l’aime, c’est sûr. Il est brut de décoffrage, et seuls les combats ultraviolents et clandestins auxquels il participe et qui lui permettent de gagner de la tune semblent l’épanouir. Il n’est heureux que quand il frappe, quand son visage est en sang et que son cœur bat aussi vite que de la musique splittercore. Un peu comme moi. D’ailleurs : free-fight demain soir, sous les hangars en bas des blocs, à Neuilly-sur-Seine. Qui vient ?

Mention spéciale aux orques enfin, qui bondissent hors de l’eau avec brio et naturel, et nagent à la façon Actors Studio.

On retrouve dans De rouille et d’os des effets qu’affectionne Jacques Audiard : les enchainés de fondus, les noirs, les silences, une photographie sublime (Stéphane Fontaine), la musique envoûtante d’Alexandre Desplat, un réalisme cru et saisissant et un message politique sous-jacent – l’ensemble du film baigne dans un lyrisme, une poésie brutale. Et surtout, deux êtres opposés qui vont se compléter, comme dans Sur mes lèvres. Ces deux personnages apparemment complètement différents vont se seconder, s’entraider, se soutenir et finalement découvrir leur vulnérabilité réciproque. Dès le début, pour Stéphanie ; à la fin, pour Ali, dans une très belle scène là encore.

De rouille et d’os est un film maîtrisé, parfaitement réalisé, malgré une fin quelque peu clichée, mais qui fonctionne quand même très bien. C’est un film délicat. Un grand film.

J’applaudis des deux mains, que j’ai encore, grâce à Dieu.

Haydenncia

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4 réflexions sur « De rouille et d’os, de Jacques Audiard (2012) »

  1. Sans conteste mon film préféré de cette année, à la hauteur de « Sur mes lèvres ». Entièrement d’accord avec ce billet.
    Au plaisir de te relire !

  2. Bonjour, je découvre à l’instant ton blog et je ne peux pas m’empêcher de laisser un petit commentaire sur ce film que j’ai moi aussi beaucoup aimé. Il fera sans doute partie de mon top cinéma 2012 d’ailleurs 🙂

    Je n’avais pas été complètement emballé par « Un Prophète » mais ce « De Rouille et d’Os » m’a particulièrement touché. Et cela en grande partie grâce aux deux acteurs qui sont juste parfaits. Leur prestation est poignante et la mise en scène d’Audiard est soignée. Assurément un des meilleurs films de l’année !

  3. Salut Wolvy128. « Un Prophète » m’a plu, mais j’avoue qu’il est beaucoup plus sombre et je comprends qu’on puisse moins l’aimer. Sinon, bienvenue à toi sur ce blog, en espérant de nouveaux commentaires de ta part ! Bonne lecture !

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