Influences artistiques n°1

        « Influences artistiques », Kézako ? Eh bien c’est une nouvelle rubrique dans laquelle Mr. Haydenncia et moi-même allons essayer de montrer les liens entre un film et les arts visuels – peinture, bande-dessinée, … Le cinéma s’est depuis toujours inspiré de ces autres formes artistiques qui, au-delà du simple divertissement, ont la même finalité de représentation du monde réel, quelque soit le support. Que ce soit pour reprendre la composition d’un cadre, les jeux de lumières ou tout bonnement pour rendre hommage, les cinéastes n’hésitent pas à se tourner du côté des artistes de tout temps ou de tout mouvement que ce soit. On dit d’ailleurs qu’un réalisateur/chef opérateur excelle dans sa discipline lorsque son oeuvre dispose de qualités visuelles picturales, ou des lumières naturelles sublimes… Bref des qualités que les grands peintres ont développé et synthétisé depuis des siècles. La recherche de la beauté a toujours été au centre de la création artistique, en peinture comme au cinéma.

        Pour commencer j’ai donc choisi Melancholia de Lars Von Trier (2011), qui regorge d’influences assumées et servant à merveilles le propos nihiliste du film. L’histoire du film est au départ simple, construit en deux actes :

1. Justine (Kirsten Dunst) et Michael donnent une cérémonie grandiose pour leur mariage dans la demeure de la soeur de Justine (Charlotte Gainsbourg).

2. Justine tombe dans une dépression aggravée, une profonde mélancolie, tandis qu’une immense planète nommée Melancholia se rapproche de la Terre.

        Lars Von Trier continue son exploration de la féminité brisée, irrationnelle et radicale après Antichrist (2009). Ici les clés de lecture sont données dès le prologue lorsque la limousine ne peut plus avancer vers le lieu du mariage, constat qui sera le même petit à petit pour Justine qui rejette le matérialisme de sa famille comme l’absurdité de sa vie toute programmée et aliénante. D’où le recours au prélude de Tristan et Iseut de Wagner et le renvoi à la tradition romantique qui traduisait le « Mal du siècle », la souffrance inéluctable de l’homme et son déterminisme absolu. Ainsi le romantisme mettait à l’honneur des thèmes comme le déclin (paysages de ruines), l’automne ou la Nature toute puissante. Melancholia fait référence directement au tableau Ophelia (1851-1852), du peintre préraphaélite anglais John Everett Millais (1829-1896), qui souhaitait revenir à la pureté des Primitifs Italiens et agir sur les moeurs décadentes de la société industrielle.

Ophélia, de John Everett Millais (1851-1852)
Melancholia

       Dans le tableau de Millais, qui représente une scène du Hamlet de Shakespeare, chaque élément de la Nature est symbolique : le saule-pleureur pour l’amour abandonné, les orties pour la douleur, l’oeil de faisan pour la tristesse, le coquelicot rouge pour la mort et le sommeil, la jonquille pour le faux espoir…  La scène de Melancholia où Justine flotte avec sa robe de mariée et son bouquet dans la rivière n’évoque rien d’autre que cette même solitude et absurdité existentielle sans pour autant intégrer tous les éléments naturels présents dans le tableau. On retrouve l’imagerie de la Nature angoissante et emprisonnante pour l’homme dans d’autres scènes, toujours avec Justine pour symboliser son désespoir et en même temps sa résignation totale à la fin du monde imminente :

Lars Von Trier convoque l’imagerie romantique pour mieux sublimer les propos de Melancholia
Un lieu angoissant pour une héroïne en pleine dépression

        On pense également au peintre romantique Allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) qui exaltait les sentiments d’abandon de ses personnages dans des décors mélancoliques, l’errance propre à ce mouvement artistique qui faisait de la tristesse un état d’esprit normal, humain (ce qui est bien oublié aujourd’hui, la société tendant à masquer la tristesse pour paraître exemplaire) :

Homme et femme contemplant la lune, Caspar David Friedrich (1830-1835)

        Sans aucun doute le film le plus misanthrope de Lars Von Trier,  Melancholia montre le « Mal du siècle » dont il souffre, sa haine profonde envers le progrès, la vie moderne, ou bien encore l’impossible quête de sens à sa vie – ce n’est pas pour rien s’il déteste son film à ce point, étant un reflet ultra cru de sa pensée. Le réalisateur y a donné mis toute son âme et bien plus encore, jusqu’à la scène finale – un des plus grands moments que j’ai vu sur grand écran – dont on savait dès le prologue qu’elle est inévitable. De toute évidence le cinéaste y injecte un peu de sa croyance en une puissance supérieure, ce qui était déjà caractéristique chez Caspar David Friedrich.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich (vers 1817)
Trouver Dieu : par la contemplation chez Friedrich et par la mort chez Lars Von Trier (?)

        Bien plus occupé à déblatérer sur les déclarations provocatrices du réalisateur lors de la présentation du film, le petit monde Cannois a bien eu du mal à digérer ce poème filmique traumatisant et pourtant sublime. Le film en ressort avec le Prix d’interprétation féminine pour Kirsten Dunst, amplement mérité au vu de la prestation hallucinée de l’actrice. Hasard ou non, c’est The Tree of Life de Terrence Malick qui a remporté la Palme d’Or à Cannes 2011, autre film cosmogonique qui, contrairement à l’apologie de la fin du monde et du désespoir de Melancholia, fait de la croyance en la beauté du monde et de l’être humain le moyen de sa survie. Deux visions, deux grands réalisateurs, deux films dont on ressort conscient du pouvoir d’évocation des images.

Dr. Gonzo

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