Argo, de Ben Affleck (2012)

Le 4 novembre 1979, en pleine révolution iranienne, alors que l’ambassade américaine est envahie et les diplomates pris en otage, six Américains parviennent à s’échapper. Ils trouvent refuge au domicile de l’ambassadeur canadien. Tony Mendez, un spécialiste de l’exfiltration, agent de la CIA, monte un plan risqué et saugrenu pour les extrader : laisser croire à un projet de film de science-fiction intitulé Argo dont il serait le producteur, et faire passer les six diplomates pour une équipe de tournage venue faire des repérages en Iran.

Autant j’ai du mal avec Ben Affleck l’acteur, autant le réalisateur est plutôt doué. Pour son troisième long-métrage, il s’est inspiré d’un fait réel longtemps classé top secret – peur du ridicule ? – et, même s’il a quelque peu enjolivé l’histoire, il en a tiré un film intelligent et haletant, à la narration efficace et non dénuée d’humour.

Mais, voyons un peu le contexte dans lequel se passe Argo. « Le contexte, d’abord le contexte, toujours le contexte ! » clamait René Coty, ce grand homme.

En 1979, l’Iran traverse une crise… ou plutôt une révolution. Le chah Mohammad Reza, soutenu – et mis en place – par les USA, instaurateur d’un régime autocratique et dictatorial, modernisant mais complètement corrompu, est renversé (mais, comme tout bon chah, il retombe toujours sur ses pattes… La peine de mort pour cette blague). Or, ça faisait déjà un petit moment que son régime se fragilisait tout seul. La population en avait de plus en plus marre du manque de liberté, des cérémonies fastueuses et onéreuses, de la corruption latente et de la mégalomanie du chah qui, en 1976 par exemple, changea le calendrier islamique par un calendrier solaire impérial… De quoi donner des idées à François Hollande.

En février 1979, profitant de cette atmosphère explosive, un agitateur islamique charismatique du nom de Khomeiny (prénom, Fabrice), exilé par le chah, revient en Iran, après avoir notamment séjourné en France. Il devient la figure politique la plus populaire, parmi les douzaines de groupes révolutionnaires, marxistes, anarchistes, laïques ou religieux, qui veulent créer un nouvel Iran. Avec l’aide de théologiens connus sous le nom de Gardiens de la révolution, il déclare la fin de la monarchie, s’empare du pouvoir et devient le Guide suprême de la nouvelle République islamique. La nouvelle constitution en fait le grand superviseur de l’Iran, au-dessus même du président. Le grandiloquent et nerveux Mahmoud Ahmadinejad n’est en fait qu’une marionnette ! Dans les jours qui suivent, des tribunaux révolutionnaires éliminent les figures de l’ancien régime et les opposants de tous bords. Les portraits géants du chah sont décrochés des murs, ceux de l’ayatollah les remplacent. Un Etat théocratique, dictatorial et répressif aux mains d’un clergé chiite se met en place, dans lequel prononcer cette phrase : « J’aime draguer des hommes juifs dans un McDonald » signe votre arrêt de mort dans les douze secondes.

Le film de Ben Affleck se concentre sur un événement précis de la révolution iranienne. Le matin du 4 novembre 1979, des centaines d’étudiants islamiques galvanisés par un comique à la barbe saillante et au turban noir enroulé sur la tête, prennent d’assaut l’ambassade américaine (scène réalisée en Turquie : la plus dure à tourner selon Ben Affleck). 53 personnes sont prises en otages. En échange de leur libération, les autorités iraniennes réclament que les États-Unis leur livrent le chah qui y séjourne pour raison de santé, afin que celui-ci soit jugé. C’est le point de départ d’Argo.

Si Roland Emmerich avait réalisé ce film, alors chaque plan aurait contenu un drapeau américain, et la morale de l’histoire aurait été : « Les Etats-Unis d’Amérique sont les plus forts et on les a bien niqué ces Arabes arriérés ! ». Ben Affleck à la délicatesse de ne pas verser dans le patriotisme grossier que ce genre de scénario pourrait « légitimer ». Bon, il y en a quand même un peu, du patriotisme. C’est vrai que les Iraniens montrés dans le film n’ont pas l’air bien sympathique et sont même complètement antipathiques. A moins d’être un sado-maso force 10, on n’a pas envie de se retrouver devant eux quand ils défoncent la grille de l’ambassade. C’est le problème des foules fanatisées, dira-t-on. On n’a pas envie non plus de se retrouver face à une marée de geeks lors de la mise en vente du prochain iPad… De plus, Argo, qui s’inspire d’un fait réel, est certainement, comme je le disais au départ, un peu romancé : mais, imaginez un instant que le cinéma se mette à respecter à la lettre l’Histoire dans sa plus pure authenticité ! Cela donnerait des longs-métrages de 12h26 et, parfois, vu les twists and turns géopolitiques de certaines affaires, des films incompréhensibles pour la plupart d’entre nous. Le cinéma a au moins ce mérite de « refaire » l’histoire, parfois de la rendre plus accessible au grand public, sans que celle-ci n’en sorte totalement altérée et défigurée. N’allons donc pas nous alarmer du sort que réserve le film de Ben Affleck à une affaire un tant soit peu plus complexe, tant le résultat se montre divertissant, agréable et plutôt fidèle.

Le principal mérite d’Argo est de zigzaguer avec intelligence entre deux mondes : celui, sombre et dangereux pour des Occidentaux, de l’Iran en pleine révolution, dans lequel des gens sont pendus à des grues en pleine rue ; et celui, un peu lunaire, plus artificiel, d’Hollywood. Le film navigue ainsi entre le réel et l’irréel, entre le sang et les paillettes, et parvient à créer un lien entre les deux, grâce au cinéma et à ce projet de film de science-fiction tourné en Iran. Pour libérer les six Américains en danger, alors qu’un coup de force militaire paraît très risqué, Tony Mendez et sa belle équipe de bras cassés, dont un créateur d’effets spéciaux (John Goodman) et un producteur (Alan Arkin) d’Hollywood, décident de monter de toutes pièces un projet de film à la Star Wars… Ou quand le cinéma est plus fort que la politique. Encore mieux : en plus de nous montrer deux mondes totalement opposés, Argo a l’avantage de contenir trois films en un : un film historique, un film d’espionnage et une comédie sur Hollywood. Si c’est pas beau, ça !

Pour une fois (j’exagère un peu), Ben Affleck m’a convaincu. Serait-ce cette barbe et cette coiffure improbables qui ont provoqué ce changement de jugement dans mon esprit ? L’aurais-je pris pour quelqu’un d’autre ? Non, je crois qu’en fait cela est dû, d’abord à son jeu assez discret et plutôt bon, soyons honnête ; ensuite, au fait que lui-même, dans ce film, se mette en position de devoir faire ses preuves en tant qu’agent de la CIA, et qu’il nous adresse pour le coup un joli clin d’œil, lui l’acteur-réalisateur qui a longtemps cherché à convaincre ceux qui ne croyaient pas en lui et qui, avec ce film, parvient à nous prouver qu’il a réussi son pari. Tony Mendez / Ben Affleck : même combat !

Enfin, ceux qui n’ont toujours pas reçu leur dose de suspense en cette fin d’année doivent aller voir Argo. La scène dans le marché de Téhéran, ou la dernière partie du film, notamment, sont merveilleuses de tension ! Prévoyez un cœur artificiel au cas où…

Bref, voilà un bon thriller politique, un vrai divertissement qui n’est pas là pour donner des leçons. Peut-être un peu trop propre par moments, mais néanmoins l’un des meilleurs films de cette fin d’année 2012, et qui a grandement mérité son César du meilleur film étranger, et son Oscar du meilleur film.

Haydenncia

P.S. (ajouté en février 2013) : À tous ceux qui tombent sur cette critique en tapant, comme nous le montrent les critères de recherche WordPress de Cinefusion, « Ben Affleck juif » ou « Ben Affleck est-il juif » : 1) Son père était protestant et sa mère catholique 2) Et surtout, qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Ça va changer votre vie de savoir ça, ou ça va vous conforter dans votre antisémitisme naissant (ou affirmé) ? A bon entendeur.

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3 réflexions sur “ Argo, de Ben Affleck (2012) ”

  1. Tu connais déjà mon avis sur ce film, je l’ai moi aussi beaucoup aimé et il devrait figurer en bonne position dans mon top cinéma 2012. La seule différence avec toi est que le Ben Affleck acteur ne me dérange pas, je trouve même qu’il se bonifie d’année en année 😉

  2. Par contre, ton commentaire n’est pas très lumineux… En fait, je ne le comprends pas.

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