2001 : l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick (1968)

2001 : L'Odyssée de l'espace

2001 : L'Odyssée de l'espace

De Kubrick, je connaissais Orange mécanique (1971), Barry Lyndon (1975), Shining (1980), Full Metal Jacket (1987), Eyes Wide Shut (1998), la barbe et le gros ventre, mais, curieusement, 2001 : l’Odyssée de l’espace ne me tentait pas plus que ça. J’appréhendais de trouver le film mal vieilli, trop compliqué ou ennuyeux. Je me tournais alors vers des longs-métrages plus faciles d’accès, tel que Le Voyage extraordinaire de Samy ou encore Ma femme s’appelle Maurice, et, à travers la lucarne de ma petite télé, je redécouvrais le monde sous un autre angle, surprenant, angoissant, érotique.

Et puis, voilà t-y pas que l’autre jour, je saute le pas. Je me dis : « Allez, vieille gargouille nymphomane ! De toute façon tu ne risques rien, à part un sérieux mal de tête… » Néanmoins, auparavant, je préfère me renseigner sur le film, afin de me « contextualiser » un peu avec l’histoire. 2001, comme son nom ne l’indique pas, a été tourné dans les années 1960, époque marquée par la guerre froide, où Russes et Américains se regardent en chiens de faïence, prêts à se fracasser à coups d’armada nucléaire, et en pleine compét’ au niveau de la conquête spatiale. Le thème nucléaire ayant déjà été traité par Kubrick dans Docteur Folamour, tourné quatre ans plus tôt, le cinéaste décide de se tourner alors vers l’aventure spatiale et la science-fiction, et réalise, comme le titre en témoigne, un film d’anticipation inspiré de plusieurs nouvelles écrites par Arthur C. Clarke, notamment La Sentinelle (1951). L’auteur participera d’ailleurs à l’écriture du scénario.

Ses informations en tête, le soir même, je glisse le DVD dans le lecteur, et hop ! Let’s go my bonobo !

Enfin, pas tout à fait.

2001 : l’Odyssée de l’espace s’ouvre en effet sur un écran noir et une musique inquiétante, voire oppressante, qui durent plusieurs minutes, au point que j’envisage un instant de relancer le DVD… Mais non, fausse alerte – un premier chapitre intitulé « L’aube de l’humanité » et le film commence, sur l’air d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss (Riri pour les intimes). Une tribu de singes herbivores et affamés apparaît, singes que l’on devine être les ancêtres des hommes. Les costumes poilus sont un peu à l’ancienne, mais ne sont pas si mal faits que ça. Cette tribu subit les assauts répétés d’une bande rivale, qui lui dispute un point d’eau. Un matin, le groupe est surpris par la présence au milieu de leur clairière d’un imposant et intrigant monolithe noir érigé (imaginez la même chose au milieu de votre jardin et vous comprendrez l’attitude de ces primates), et quelque temps après cette apparition, l’un des anthropoïdes a soudain l’idée de se servir d’un os de tapir pour frapper et détruire, inventant à la fois l’outil et l’arme. Belle idée de la part du Kubrick – le spectateur se posant alors la question suivante : que reste-t-il dans mon frigo ? Et ensuite : que signifie cet étrange monolithe noir, dressé vers le ciel ? Serait-ce Dieu (mon idée à cet instant du film) ? Un « cadeau » de Dieu ? Une forme extra-terrestre ? Un domino géant ? La réponse se trouve parmi ces quatre propositions… A vous, Julien Lepers !

L’étrange dalle noire, qui relie les quatre parties du film
L’étrange dalle noire, qui relie les quatre parties du film

Avec ce nouveau jouet qu’est l’os de tapir, le singe et son clan, désormais possesseur de ces douces notions que sont le pouvoir et la domination sur l’autre, passent au régime carnivore et détiennent l’ascendant sur le clan ennemi, allant jusqu’à en tuer le chef. Premier meurtre dans l’histoire de l’humanité ? Premier acte de violence volontaire et « politique » ? Première utilisation de l’humérus de tapir comme hache de guerre (on n’y pense pas assez) ? Possible…

Ou quand l’ « homme » invente l’arme avant le rasoir...
Ou quand l’ « homme » invente l’arme avant le rasoir…
Les effets spéciaux sont, pour l'époque, très réussis
Les effets spéciaux sont, pour l’époque, très réussis

Sans véritable transition (si ce n’est l’os qui se transforme en vaisseau spatial, résultat flamboyant de million d’années d’évolution) le film nous transporte dans le futur (en 1999), avec un nouveau chapitre intitulé : « Des vaisseaux dans l’espace. » Sur fond de Beau Danube bleu, nous voyons un lent ballet d’astronefs : une fusée, une station tournant autour de la Lune, et une navette qu’Heywood Floyd emprunte pour se rendre dans une base habitée par les hommes (en l’occurrence, des Russes)… Le décor de cette base sent bon les seventies, et l’on perçoit qu’une partie du budget a dû passer dans cette grande pièce blanche et rouge, lumineuse, qui fait office de relais intersidéral. Là, nous apprenons qu’un monolithe du même type que celui que nous avons vu quatre millions d’années plus tôt a été exhumé sur la Lune, où il avait été « délibérément enterré ». C’est là que le docteur Floyd doit se rendre, avec son équipe…

Une fois sur place (après Tintin mais, accessoirement, avant Armstrong), alors que de nouveau résonne le poème symphonique de Strauss, les membres de l’équipée descendent trouver le fameux bloc noir ; l’un d’eux le touche, et aussitôt un son strident envahit les lieux. Nouvelle série de questions de ma part : s’agit-il de Dieu ? D’un « cadeau » de Dieu ? D’une forme extra-terrestre ? D’un domino musicien ? D’un signal (les hommes sont arrivés jusqu’ici) ? Là encore, la réponse se trouve parmi ces hypothèses.

Le décor aseptisé de la station-relais (on notera la table basse Ikea aupremier plan...)
Le décor aseptisé de la station-relais (on notera la table basse Ikea au
premier plan…)

Nouveau chapitre, « La mission Jupiter », qui nous téléporte sur le vaisseau spatial Discovery (dont la centrifugeuse gigantesque pesant près de 30 tonnes, coûta à elle seule 750 000 $ !), dont les activités sont contrôlées par un ordinateur, Hal (Carl dans la version française ; Maurice dans la version philippine) qui parle, entend, éprouve des émotions. À son bord, deux nouveaux personnages, Dave et Frank, tandis que trois autres astronautes hibernent. Hal, symbolisé par une voix doucereuse au point d’en devenir sournoise, et un « œil » rouge toujours aux aguets (Big Brother n’est pas loin… les Russes non plus…), pourtant réputé infaillible, montre des « dysfonctionnements ». Dave et Frank envisagent de le déconnecter, mais l’ordinateur est, malgré leurs précautions, informé de leur décision (la scène est d’ailleurs très réussie dans le sens où l’on sent la « présence » inquisitrice de Hal).

Frank doit ensuite quitter le vaisseau à bord d’une capsule pour aller réparer l’appareil dysfonctionnant, et, chose que j’ai trouvée particulièrement réussie, la capsule dans l’espace est silencieuse, tout comme l’ensemble des vaisseaux dans le film, d’ailleurs. Quand ils se déplacent, pas un bruit ! C’est tout con, loin de Star Wars et de ses vrombissements de moteur et autres explosions intergalactiques, mais absolument réaliste et troublant. De plus, ce silence pesant est scandé par la respiration binaire d’un Frank déshumanisé sous sa combinaison jaune, ce qui rend le tout très angoissant.

Pendant que Frank est en apesanteur en train de réparer l’instrument en panne, Hal l’ordinateur pourtant créé par les hommes, en profite pour le tuer, ainsi que les trois hibernant (très bonne scène, là encore : où comment un vulgaire message informatique signale la mort d’un être humain).

Dave dans l’œil inquisiteur de Hal (« Ici la voix ! »)
Dave dans l’œil inquisiteur de Hal (« Ici la voix ! »)

Seul survivant, Dave parvient à déconnecter le cerveau électronique de Hal et prend alors connaissance d’un message enregistré à l’attention de l’équipage, indiquant la découverte du monolithe noir sur le sol lunaire, et précisant que ce monolithe est connecté par une onde radio à Jupiter (d’où la destination de la mission). Pas d’autres informations à son sujet… Mystère et boule de flipper, comme dirait Corynne Charby.

 « Jupiter et au-delà de l’infini » est la dernière partie du film. Le monolithe refait donc des siennes aux abords de Jupiter. A ce moment précis du film et pour ce qui va suivre, on se dit : soit Kubrick avait un mauvais dealer, soit il a joué à une partie de Monopoly en trop (ce qui est toujours fatal), soit, enfin, il a très sérieusement été influencé par le mouvement alors très en vogue de l’Op art.

Quoi qu’il en soit, Dave, passif, est emmené à bord d’une capsule spatiale dans un fantastique voyage de sons et de lumières où le spectateur se retrouve comme les singes du début et les humains seuls dans le cosmos, face à l’inconnu. On se croirait un instant dans un vieux trip au LSD, et, emporté par cette vision psychédélique, on se surprend à chanter du Cindy Lauper en slip sur la table basse (on a les références musicales qu’on peut…).

Finalement, Dave arrive… dans une chambre d’hôtel de style Louis XVI, milieu visiblement artificiel, où il est nourri et logé jusqu’au terme de sa vie, sans rencontrer qui que ce soit. Avant de mourir vieilli et ridé, il voit au pied de son lit l’énigmatique monolithe, qui semble le (sur)veiller, puis à sa place brille un fœtus lumineux que nous retrouvons ensuite dans l’espace, d’une dimension colossale, semblant revenir vers la Terre avec, une dernière fois, Zarathoustra qui vient pousser la chansonnette. Fin du film. Sortie du DVD. Rangement dans la boîte à pizza… Nettoyage du DVD. Rangement dans la boîte appropriée.

On dirait moi à son âge...
On dirait moi à son âge…

Cercles et rectangles, dualité et unité, musiques et silences, planètes alignées, poésie, dialogues conventionnels et personnages renouvelés, tout le film est porteur de questions, d’interrogations poussant à la consommation appuyée de paracétamol, mais surtout à l’éclosion d’une évidence qui germait en moi depuis le début du film : 2001 mérite bien son statut d’œuvre mythique ! Le film est parfois lent, mais cette lenteur est travaillée, ritualisée, comme le début d’Il était une fois dans l’Ouest, tourné la même année. Le monolithe noir est le seul « personnage » qui unit les quatre parties du film : or, semblable à un miroir opaque qui absorbe la lumière et ne renvoie rien, ce monolithe est muet, inexpliqué. Sa présence est à la fois rassurante et inquiétante – je considère pour ma part qu’il s’agit là d’une sorte de divinité, peut-être extra-terrestre, mais toujours synonyme de rupture (l’ordinateur devient un meurtrier), de changement (l’espace est composé de plusieurs mondes parallèles) et porteur de connaissances (le singe découvre l’outil et l’arme, début de l’humanité).

L’alignement de la lune, de la terre et du soleil revient plusieurs fois
L’alignement de la lune, de la terre et du soleil revient plusieurs fois

On sent pendant tout le film que Kubrick décide d’innover (une fois de plus) en laissant le spectateur libre de se faire une idée du sens du film. Finalement, rien dans ce long-métrage n’est véritablement expliqué. C’est au spectateur, orienté par quelques indications, de donner sa propre explication à 2001. D’ailleurs, Arthur C. Clarke, coscénariste, le dit très explicitement : « Si vous dites que vous avez compris 2001, c’est que nous avons échoué, car nous voulions que le film pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. »

Space opera atypique et métaphysique, oscarisé (pour ses effets spéciaux, pour lesquels Kubrick passera deux ans sur les 250 plans du film en nécessitant !) mais mal compris à sa sortie et encore aujourd’hui, 2001 : l’Odyssée de l’espace surprend, étonne et donne envie de manger des raviolis à la sauce béchamel. Le futur qu’il évoque est propre et fonctionnel, mais immense, froid et silencieux. Pas de célébrités dans ce film ; Kubrick s’est gardé d’employer un acteur connu : la vedette, c’est le film.

Et ce film est une (belle) question, sans réponse(s).

 Haydenncia

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