Lincoln, de Steven Spielberg (2012)

Affiche du film

« Il n’y a pas grand-chose à dire de moi », écrivait Abraham Lincoln en 1859, en quelques lignes lapidaires de présentation autobiographique. Près de cent-cinquante ans plus tard, pourtant, l’intérêt pour le seizième président des Etats-Unis ne faiblit pas, bien au contraire. Barack Obama a ainsi prêté serment sur la bible de Lincoln en janvier 2009, tout en rappelant à quel point il était inspiré par l’action et le verbe de l’ancien président.

Comme Elvis Presley, Marylin Monroe, Georges Washington ou Justin Bieber, Lincoln fait partie de ces figures mythiques propres aux Etats-Unis. Et comme Kennedy ou Roosevelt, c’est l’un des présidents les plus admirés de l’histoire américaine. Avec son haut de forme, sa célèbre barbe destinée à cacher en partie son visage ingrat (grand nez, grandes oreilles), sa grande taille (1,93 m) et son slip aux couleurs du drapeau américain, « Abe Lincoln » a de quoi fasciner, lui dont l’élection déclencha la sécession du Sud et bientôt la guerre ; lui, surtout, qui accompagna et soutint l’abolition de l’esclavage. Lui, enfin, qui chassa les vampires. Ah non ! Ça, c’est autre chose !

Lincoln s'en va en guerre

Le film de Steven Spielberg retrace les derniers mois de la vie du « grand émancipateur » avant son assassinat le 15 avril 1865, et son combat pour le XIIIamendement concernant l’abolition de l’esclavage. En voilà d’un beau combat, à l’heure des querelles futiles qui divisent l’Assemblée nationale en France : le combat contre l’esclavage. Certes, moi, j’avoue que de temps en temps, quand je rentre, mort, chez moi ou que je suis pris d’une énorme flemme, un petit esclave pour faire la vaisselle ou débarrasser la table, ça m’arrangerait. Peu importe la couleur de sa peau, pourvu qu’il soit docile et qu’il ait les ongles propres. Mais, à cause de ces couillons de Lincoln et Schœlcher, ça n’est plus possible !  Pfff !…

Bref. Abraham Lincoln est la plus vieille obsession du réalisateur américain. Spielberg avait sept ou huit ans quand un de ses oncles l’emmena visiter les monuments historiques de Washington. Le Lincoln Memorial l’impressionna tout particulièrement. Spielberg se sentit tout petit et intimidé au pied de cette imposante statue. Le futur cinéaste dévora alors toute une série de livres sur le président américain. Plus tard, il précisa : « J’ai à peu près tout exploré, tout acheté le concernant, à part une voiture de marque Lincoln ! J’ai lu tous les livres, j’ai vu tous les documentaires qui lui sont consacrés ». Il paraît donc tout naturel que Spielberg le cinéaste ait voulu réaliser un film sur son idole. A noter au passage que le premier script faisait 550 pages, réduit finalement à 150… soit un film de deux heures et demie.

On se fait un petit Monopoly, les gars ?
On se fait un petit Monopoly, les gars ?

Lincoln est un film de combats. Combats « physiques », d’abord, car le film s’ouvre sur la terrible bataille de Gettysburg, qui opposa « tuniques bleues » nordistes (forces de l’Union) et soldats sudistes (forces de la Confédération) dans le contexte de la guerre de Sécession. Assistant à la bataille, Lincoln, assis comme la célèbre statue de Washington, discute avec deux soldats noirs sans préjugés et leur parle d’égalité.

Combat moral et politique ensuite, avec l’abolition de l’esclavage, ses partisans et ses opposants. En règle général, les républicains, à l’époque les plus évolués, y étaient favorables (le parti républicain prendra sa tournure conservatrice dans les années 1960), quand les démocrates étaient – parfois férocement – contre. A ces gens-là, si on leur avait dit que plus d’un siècle après, les Etats-Unis auraient à leur tête un président noir issu de leur parti, ils auraient fait une syncope en plus d’un infarctus. Encore aujourd’hui, en apprenant la réélection d’Obama, certains, dans le vieux Sud, ont dû réagir de la sorte. Certaines plaies ne sont toujours pas refermées aux Etats-Unis d’Amérique. Mais, revenons au film.

Certes, et c’est notamment ce que retiennent ceux qui n’ont pas aimé le film, Lincoln frôle sans cesse l’hagiographie en faisant du président une figure quasi sainte, presque christique. Mais, le charisme et la présence de Daniel Day-Lewis, sa ressemblance avec le vrai Lincoln, sont suffisamment puissants pour que l’on accepte cet éloge flagrant et loin d’être pompeux.

Et surtout, la réalisation de Spielberg, impeccable, montre à quel point l’homme en a encore sous le pied ! En regardant Lincoln, je n’arrêtais pas de me dire que ce type est bel et bien un grand réalisateur. Pas ou peu de scènes spectaculaires ici, tout est dans les dialogues et dans le jeu des acteurs, dans le cadrage, dans la lumière gris-bleue, dans la mise en scène, habile et intimiste, proche du huis clos. Alors qu’habituellement un tel film peut provoquer chez l’individu X dont je fais partie une série de bâillements, je n’ai pas trouvé le temps long. Que nenni ! Et le film offre même quelques très belles scènes, comme le débat final à la chambre des représentants, ou bien cette séquence où le républicain antiesclavagiste Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones) rentre chez lui, retrouve sa compagne noire et lui donne le texte du XIIIe amendement qui vient d’être voté.

Lincoln

J’ai vraiment beaucoup aimé ce film. Et, je ne vais pas être original, mais Day-Lewis m’a bluffé par son jeu, sa ressemblance proche du mimétisme et sa présence. Le Lincoln du film est un personnage calme, malin, éloquent, bon orateur et très charismatique. Inévitablement, on s’attache à lui et à son combat.

Moi qui ai connu le vrai Lincoln (oui je suis très vieux), ça m’a troublé de le retrouver à l’écran. Je me suis souvenu de nos balades en calèche dans le Kentucky, avec lady Oswald, qui d’ailleurs est morte en allant chasser les papillons par un soir d’orage. On l’a retrouvé calcinée avec son filet dans les mains. Quelle conne ! Et radine avec ça ! Et moche, en plus ! Je me suis aussi souvenu de la femme du président, Mary Todd Lincoln, qui était, comme le montre le film, en effet assez… instable. Dans Lincoln, elle est incarnée par Sally Field, qui jouait Miranda, l’ex-femme de Robin Williams dans Madame Doubtfire. Je savais bien que ce visage me disait quelque chose. Quant au reste du casting, les autres acteurs, qu’il s’agisse de David Strathairn, de Joseph Gordon-Levitt ou de Jared Harris en Ulysse Grant, général en chef des troupes nordistes, sont tous très bien et Tommy Lee Jones est étonnant.

Au final, Lincoln est un beau film, un film précis, travaillé, finement réalisé et sans fautes de goût. La musique de John Williams n’est pas envahissante. Certes, l’histoire est sans doute simplifiée, la figure de Lincoln enjolivée (il semble qu’il fut un peu plus opportuniste que ça), mais peu importe, tant cette histoire est bien racontée. Un film qui m’a emporté et que j’ai beaucoup aimé, sans m’ennuyer une seule seconde. Un bon Spielberg, nominé douze fois aux Oscars 2013.

Haydenncia

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5 réflexions sur “ Lincoln, de Steven Spielberg (2012) ”

  1. Très beau billet, qui donne l’envie d’aller voir ce « Lincoln », merci…
    Je reste cependant persuadé que Spielberg se fera une fois encore snober lors des Oscar.

  2. Je le pense aussi. Le problème, c’est que Spielberg, contrairement à d’autres réalisateurs, n’a pas de spécialisation, de genre cinématographique précis. Il touche à tout : son œuvre est versatile et impossible à cataloguer (animation, fantastique, science-fiction, film historique, blockbuster ou œuvre plus intimiste…) ce qui déconcerte souvent la critique, sans doute moins le public. La critique (journalistique, j’entends) aime la classification et Spielberg est imprévisible, contrairement à un Tarantino ou un Anderson qui ont leur patte à eux, un style bien reconnaissable, qu’on est sûr de retrouver dans leur prochain film. Tout le monde attend le prochain Spielberg avec impatience, tout le monde lui reconnaît un indéniable talent de mise en scène et de réalisation ; mais quand on commence à parler d’Oscars et d’autres récompenses, la plupart des « cinéphiles » tiquent. Cependant – et heureusement -, peut-être de moins en moins avec le temps.

  3. Le film est gentil envers Lincoln, mais pas trop hagiographique (je n’ai pas ressentis l’effet Invictus). Mais bon, tu sembles connaitre personnellement Lincoln donc je ne m’étendrais pas sur ce sujet 🙂

    Sinon, je suis assez d’accord avec toi : on s’ennuie pas (je n’ai même pas eu envie de regarder l’heure sur mon portable) et c’est vraiment bien filmé. Après, ce n’est pas le chef d’oeuvre que j’attendais.

  4. Je pense que c’est un film qui va prendre encore plus de valeur avec les années. Et tu as le bonjour de Lincoln (il me parle depuis l’au-delà à travers la voix de mon voisin alcoolique ^^). @ + 2flicsamiami

  5. Très beau plaidoyer pour « Lincoln » (que tu as dû croiser au barreau) qui en a sans doute besoin. Je suis pour ma part dans le camp des boudeurs. Je suis sorti de ce film très ennuyé par l’excès de solennité avec lequel j’aurais voulu qu’il se détache. En même temps Spielberg le fait à sa manière très reconnaissable (je pense au contraire qu’il a une signature visuelle et thématique très reconnaissable, ce qui en fait un véritable auteur), avec beaucoup d’emphase et porté par la musique TRES envahissante de John Williams. Mais à mon avis le plus regrettable c’est cette absence de storytelling qui fait pourtant d’habitude la force de ses films. La faute sans doute à un script indigeste signé Tony Kushner. Mais heureusement, quelques moments de grâce sauvent le film de l’ennui profond. Et puis il y a les acteurs en effet, Day-Lewis en tête, et la mésestimée Sally Field qui fut jadis une merveilleuse Norma Rae dans l’excellent film éponyme de Martin Ritt.

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