Les Chasses du comte Zaroff, de Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (1932)

Affiche américaine de The Most Dangerous Game

        Attention, classique du cinéma fantastique au programme ! The Most Dangerous Game est adapté de la nouvelle de Richard Connell (1924), dont la réalisation est confiée au duo Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, avec l’inséparable ami de Schoedsack à la production, Merian C. Cooper. Les deux hommes, qui se sont rencontré en Europe lorsqu’ils participaient à la Première Guerre mondiale, ont affronté un nombre impressionnant de problèmes de tournage lors de ce film qui deviendra mythique.

        Sur un yacht privé, quelque part en mer des Caraïbes, le capitaine se rend compte que des balises ont été déplacées. Le bateau se fracasse sur les écueils, il n’y a qu’un seul survivant, Robert Rainsford (Joel McCrea), chasseur de fauves réputé. L’île qu’il a pu gagner est habitée par le comte Zaroff (Leslie Banks), un Russe qui a fui la Révolution, avec sa fortune et quelques domestiques, et qui habite une forteresse. Le canot étant en panne, le nouvel arrivant retrouve deux survivants d’un précédent naufrage, Eve Trowbridge (Fay Wray) et son frère Martin, qui trompe l’ennui dans l’alcool. Eve lui fait de surprenantes révélations : les deux marins rescapés avec eux sont allés à la chasse avec le comte, et ne sont jamais revenus.

Le comte Zaroff, l'une des figures les plus inquiétantes du fantastique.
Le comte Zaroff, l’une des figures les plus inquiétantes du cinéma fantastique.

        Le comte Zaroff, pur personnage sadien au sens premier du terme, est magistralement interprété par Leslie Banks. Pour son premier vrai rôle au cinéma, l’acteur britannique crève littéralement l’écran, avec son personnage inquiétant de noble raffiné et pervers à la fois, habitant dans une forteresse gothique entouré de quelques domestiques cosaques peu sociables, sur une île loin d’être accueillante. Ennuyé de chasser des animaux, dont l’intérêt devient limité au bout d’un moment, le comte décide de chasser l’homme, le « gibier le plus redoutable qui soit » ( le « game » du titre original renvoie au « jeu » et au « gibier »). Pour cela, il provoque des naufrages en déplaçant les balises près de l’île, recueillant les pauvres rescapés de façon courtoise au début, pour mieux les chasser ensuite. Leslie Banks devient avec cette interprétation une valeur sûre, tournant avec les plus grands (Hitchcock, Lean, Powell et Pressburger…).

        C’est également le film de la révélation pour l’actrice Fay Wray, dont la prestation est remarquable en beauté fatale devant s’échapper de l’île aux côtés de Joel McCrea. Elle est également à l’affiche du premier King Kong (1933), réalisé par le même duo en même temps que Les Chasses du conte Zaroff, dans les mêmes studios (l’un le jour, l’autre la nuit). Le film est remarquable par la beauté macabre et le lyrisme décadent de ses décors, presque toute la grammaire visuelle du fantastique classique y est : château gothique,  cryptes éclairées à la bougie, marécages avec ses formes fantomatiques de brume, forêt labyrinthique grouillant de dangers… Même 80 ans après sa confection, ce petit bijou est un vrai plaisir à visionner, l’ambiance factice des décors de studios hollywoodiens étant vraiment élégante. Il y a un charme esthétique indémodable et une thématique universelle et intemporelle dans ce film. En fait, rien ne destinait celui-ci à entrer dans le cercle fermé des oeuvre dites classiques. A la base, ce ne devait être qu’un simple galop d’essai, un test pour les deux réalisateurs avant de passer au projet bien plus conséquent du King Kong. Ainsi un tout petit budget est alloué à ce film, ce qui a été la source de bien des problèmes lors du tournage nécessitant de lourds équipements et surtout plus de temps. L’équipe technique bénéficie cependant des largesses de David O. Selznick, alors producteur pour la RKO. Ce dernier croit beaucoup dans le projet (contrairement aux autres exécutifs du studio) et montre déjà qu’il est un homme à la sensibilité artistique exemplaire, ce que le reste de sa carrière n’a pas démentie, comme en témoigne son triomphe planétaire avec Autant en emporte le vent. D’autre part, des complications techniques ont obligé des réécritures de dernières minutes. Par exemple, les deux fugitifs devaient être traqué par un tigre, mais celui-ci s’étant échappé des studios, ce sont des loups qui accompagnent les parties de chasse du Comte.

De l'art d'immerger des proies humaines dans des décors sublimes.
De l’art d’immerger des proies humaines dans des décors sublimes.

        Les Chasses du comte Zaroff interroge la nature même de l’homme comme peu d’autres films à l’époque. Dès avant la scène du naufrage, un des marins se demande pourquoi « on qualifie de sauvage la bête qui tue pour se nourrir et de civilisé l’homme qui tue pour son plaisir ». Cette thématique de l’homme chassé par son semblable renvoie au paradoxe même de l’être humain, capable de création et de destruction, de pencher vers le bien ou vers le mal. Ainsi le film aborde des notions qui renvoient à la religion (Zaroff comme alter-ego négatif de Dieu), à la psychanalyse alors très en vogue dans les années 30 (plusieurs indices indiquent que Zaroff est sexuellement impuissant et utilise la chasse à l’homme comme substitut de l’acte sexuel), à la littérature sadienne évidemment, mais plus largement aux contes enfantins. Zaroff n’est-il pas l’Ogre qui nous terrifiait étant enfants, figure monstrueuse par excellence des peurs primaires ? L’humanisation de cet ogre, justement, est la source des terreurs provoquées par la vision du film (lors des projections-tests, plusieurs spectateurs ont quitté la salle en courant, notamment lors d’une scène ayant été supprimée depuis). Car contrairement à Dracula et Frankenstein, qui venaient de débarquer sur les écrans, Zaroff suggère que n’importe qui, y comprit son voisin que l’on trouve si doux et tendre, peut être capable des pires atrocités. La civilisation, pour Schoedsack et Cooper, n’est pas forcément le signe de la sagesse, du progrès ou de l’humanisme. Ici, la civilisation et la réussite sociale sont utilisés pour critiquer la domination sociale et l’avidité de pouvoirs d’une élite mégalomane.

        Cela est renforcé par la réalisation, très documentaire dans son approche, loin des canons esthétiques de l’expressionnisme allemand qui créé une distance par rapport à la réalité, ici tout semble se passer sous nos yeux comme une histoire vraie. Les travellings dans la jungle, renvoyant au point de vue de Zaroff, sont à ce point terrifiants, décrivant les deux fugitifs comme de simples gibiers. Si l’on ne peut reprocher que peu de choses à cette excellente mise en scène, on ne peut qu’admirer le progrès effectué sur King Kong, qui emprunte les mêmes décors pour Skull Island, mais qui bénéficie forcément de l’expérience acquise sur le tournage de Zaroff  au niveau technique.

Joel McCrea et Fay Wray
Joel McCrea et Fay Wray

        Véritable oeuvre matricielle qui a été l’objet d’un nombre incalculable de remakes – à toutes les sauces, de l’adaptation SF au film Z érotique -, Les Chasses du comte Zaroff se regarde comme une fresque mêlant aventures et épouvante gothique, nous renvoyant à des images universelles faisant parties intégrantes de l’imaginaire collectif. Un très grand film, à voir absolument, ne serait-ce que pour comprendre d’où viennent des films comme Délivrance (John Boorman, 1972), Hostel (Eli Roth, 2005), Les Proies (Gonzalo Lopez-Gallego, 2007)…

                                                                                                                                        Dr. Gonzo

Titre original : The Most Dangerous Game
* Le titre français était à l'origine La Chasse du comte Zaroff, 
mais suite à une erreur typographique, le pluriel s'est imposé.
Réalisateurs : Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel
Nationalité : Etats-Unis
Scénario : James Ashmore Creelman, d'après la nouvelle éponyme de 
Richard Connell
Chef opérateur : Henry Gerrard
Avec : Joel McCrea, Fay Wray, Leslie Banks...
Production : RKO, Radio Pictures Inc.
Durée : 63mn
Date de sortie en France : 15 novembre 1934
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2 réflexions sur “ Les Chasses du comte Zaroff, de Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (1932) ”

  1. Voilà une lecture qui rend grâce à ce chef d’oeuvre, sans doute l’un des tous premiers « survival » de l’histoire du cinéma, maintes fois pillé en effet, et beaucoup cité (« Zodiac » de Fincher).Coïncidence, je viens de voir Irving PIchel, qui était aussi acteur, en serviteur zélé de la reine Cléopâtre dans la version DeMille.

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