Dark Water, de Hideo Nakata (2002)

Dark Water affiche du film

« Qu’est-ce qui te fait peur quand tu le regardes, petit moineau famélique ? », me demanda un jour Kōhjō, mon maître yamabushi (de son vrai nom Jean-Yves). J’ai réfléchi longuement, assis en tailleur (1) au sommet de la colline des Sept Dragons, pas loin de Levallois-Perret. Seul le frémissement du vent qui courbait l’herbe haute et les ronflements de Marcel mon beau-frère, venaient troubler le silence autour de nous. Pour déconner, j’ai dit, à la manière d’un célèbre personnage de saga : « Je ne connais pas la peur ! ». Kōhjō m’a alors foutu une torgnole en me hurlant dessus : « Arrête de dire des conneries, nom d’un sushi irradié ! ». J’ai donc répondu dans un souffle harmonieux : « Mon arrière-grand-tante me fait peur, quand elle apparaît dans la cuisine avec son sourire de tortionnaire et ses mains de lutteur serbo-croate tendues vers moi. Ou les gendarmes, quand j’ai roulé sur l’un des leurs au feu rouge. Ou encore Régis Laspalès ; lui, il me fout clairement les chocottes ! ». Kōhjō a acquiescé avec douleur, puis il s’est approché de moi et, dans un murmure aromatisé au méthanethiol, il m’a demandé : « Et le cinéma ? Y a-t-il des films qui te font peur ? Aaarafftheutheugrmrf ! ». Il venait de tousser. Enfin, je pense que c’était une toux. Une toux avec des algues qui sortent par la bouche. Extrêmement concentré, j’ai dit la vérité : « Peu de films m’ont fait peur, en fait. Mais, j’ai déjà parlé de ça dans une critique consacrée à Suspiria. Faut vous renseigner mon vieux ! AÏEUH !!! Pourquoi me tapez-vous avec votre bâton ?! »… Sans répondre, il s’est alors rapproché un peu plus et, l’œil brillant, il m’a lancé : « Et Dark Water ? Ce film t’a-t-il fait peur ? ». J’ai admis, baissant les yeux : « Il m’a fait un peu peur, c’est vrai. Je vais vous dire pourquoi… Et retirez votre main de ma cuisse, s’il vous plaît !… »

Dark Water

Yoshimi Matsubara est divorcée, elle vit avec sa petite fille de 6 ans, Ikuko, en se battant chaque jour : pour retrouver un travail, pour obtenir un logement décent, pour conserver la garde de son enfant. Parfois au bord de la crise, Yoshimi trouve en Ikuko la force de s’en sortir. Elle pense voir enfin le bout du tunnel lorsqu’elle trouve un nouveau travail et un nouvel appartement. Pourtant elle va bien vite déchanter, car d’étranges phénomènes ne vont pas tarder à se manifester, juste au-dessus de chez elle. D’étranges bruits de pas, des fuites d’eau, des taches au plafond… et une mystérieuse présence.

Dark Water

Le J-Horror désigne la littérature et le cinéma d’horreur japonais, apparu au début des années 1990. Dans le J-Horror, il y a souvent un fantôme, appelé yūrei, bloqué sur terre à cause d’une mauvaise expérience émotionnelle, comme la première fois que vous êtes tombé sur une émission de Morandini. On est traumatisé à vie, après ça ! A VIE !… Le yūrei peut être gentil… ou méchant. Il n’y a pas de yūrei neutre (un yūrei suisse, ça n’existe pas). Généralement, il ressemble à une femme ou à un enfant, ou à une noix de pétoncle, mais c’est plus rare. Quoi qu’il en soit, il fait intégralement partie de la culture nippone. Dans cette même culture, l’eau est un symbole de mort, de fatalité, notamment à cause des nombreuses catastrophes naturelles (tsunamis ou inondations) qu’a connues le Japon. Alors, quand le yūrei et l’eau se retrouvent dans un même film, le résultat ne peut être que funèbre et flippant.

Dark Water est d’abord un film sur la solitude, qui peut entraîner la folie. L’immeuble où Yoshimi et sa fille emménagent est désespérément vide, gris et suintant. Un lieu sans âge ni vie, oppressant dès les premières scènes. A part la présence – peu rassurante – du gardien, on se demande si quelqu’un d’autre habite le bâtiment. En même temps, le monde extérieur n’est guère plus apaisant. En effet, il n’arrête pas de pleuvoir, là dehors. Une pluie noire, dense et assourdissante, qui voile l’horizon tokyoïte. Une pluie qui semble ne jamais vouloir s’arrêter, qui traverse les murs et les étages vétustes de l’immeuble de Yoshimi, provoquant moisissures et ruissellements. Au plafond de la chambre de la jeune femme, l’eau, qui s’infiltre depuis l’appartement supérieur, a formé une tache d’humidité qui s’épanche, glisse funestement jusqu’au-dessus du lit et semble vouloir tout engloutir. Une pluie – une eau, en fait – qui peut même provoquer la mort. Qui l’a déjà provoquée, dans ce même immeuble… D’où cette présence, celle d’une petite fille fantomatique au visage flou et aux pieds éternellement mouillés, qui semble à la fois bonne (elle recherche l’amour d’une mère) et mauvaise (elle tuerait pour avoir cette mère pour elle seule). Car, Dark Water est enfin et surtout l’histoire d’une mère-courage, Yoshimi, isolée au sein d’une société paternaliste, qui cherche avant tout à protéger, quitte à se sacrifier, Ikuko, sa fille, sa bataille, fallait pas qu’il s’en aille (son mari) oh oh oh…

Dark Water

Partant de là, pour répondre à Jean-Y…, à maître Kōhjō, et même si le film ne se limite pas à un simple « film d’horreur » (en fait d’épouvante), certains passages de Dark Water m’ont clairement fait flipper. C’est, par exemple, le passage où Yoshimi, après avoir vainement frappé à la porte de l’appartement d’où proviennent les pas, remonte dans l’ascenseur, risque un dernier coup d’œil dans le couloir et aperçoit au moment où la cabine se referme la porte de cet appartement s’entrouvrir doucement, laissant apparaître l’étrange petite fille sans visage. Ou bien la séquence du bain et du réservoir, bien stressante. En fait, le film se déroule dans une perpétuelle tension, et la mise en scène ingénieuse de Nakata (à qui l’on doit également le célèbre Ring, 1998), servie par des cadrages très réussis et une tonalité nuancée entre couleurs « froides » (l’immeuble, la ville, l’eau) et couleurs « chaudes » (le sac, le manteau jaune), joue habilement avec les nerfs du spectateur. Le tout est appuyé par des musiques ou des effets sonores discrets, mais inquiétants, comme le bruit amplifié des gouttelettes.

Certes, le film datant du début des années 2000, certains de ses effets – efficaces – ont été réutilisés depuis dans d’autres longs-métrages, rarement avec le même talent ; ce qui peut atténuer l’effet de surprise. Et un passage vers la fin du film a plus provoqué chez moi le rire que l’effroi recherché – je pense que les personnes qui ont vu le film verront de quel « défaut » je veux parler. Enfin, pour râler encore un peu, je pense que Dark Water, parfois un peu trop conventionnel quand même, aurait pu aller plus loin dans l’angoisse. Mais, malgré cela, la frayeur est bien présente et je déconseille d’ailleurs Dark Water aux personnes peu à l’aise avec ce genre de cinéma. Ou aux aquaphobes. Ou à celles qui n’aiment pas les Japonais.

Dark Water

Dark Water est un film poisseux, angoissant, mais aussi un film triste et qui soulève pas mal d’interrogations. C’est un film sobre et très bien réalisé, avec une esthétique de toute beauté. C’est un film, surtout, qui, avec un minimum d’effets spéciaux et sans aucune goutte de sang, parvient à faire peur. Le soir même, la scène de la première rencontre entre Yoshimi et la « présence » (scène décrite plus haut) n’arrêtait pas de me hanter et j’ai dû écouter l’intégrale d’Hervé Vilard pour trouver le sommeil… Vous imaginez la détresse ! Voilà, vous savez tout, maître Kōhjō… Eh ! Oh ! Je vous parle !… Pfff… Il dort, ce con-là ! Enfin bref, Dark Water prouve une fois de plus – et je l’ai déjà dit et je le redirais – que pour faire un bon film d’horreur/épouvante, il faut parfois se contenter de choses simples : tout est dans la mise en scène. Poil à l’abdomen.

Haydenncia

(1)  Je précise : assis en tailleur Chanel ! Mouarf ! Arf ! Arf !… Pardon.

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4 réflexions sur « Dark Water, de Hideo Nakata (2002) »

  1. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps mais cela reste un film que j’adore !!! Tout dans la mise en scène pour une angoisse maximale, dans son genre il est vraiment bien

  2. Comme tu le soulignes, FT, c’est grâce à la mise en scène astucieuse et délicieusement angoissante de Nakata que le film flanque la trouille (notamment certains cadrages très réussis et les silences pesants seulement troublés par le clapotis des ruissellements…). D’ailleurs, pour moi et comme expliqué dans la critique, le seul moment « raté » du film, c’est quand le réalisateur choisit justement de tomber dans le film d’horreur plus classique avec un maquillage assez grotesque et qui, pour le coup, m’a fait éclater de rire… Dommage… Heureusement, c’est très court et ça ne gâche pas la suite ^^ !

  3. je confirme, ce film m’a foutu une sacré frousse et comme je l’ai toujours dit pour certain film, vouloir trop en montrer dénature la chose. ici pas de sang, pas de zombie ( les zombies ne font pas peur mais bon…) pas de… et ça fout la pétoche. chapeau.
    mistergoodmovies.net

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