Le Juge et l’Assassin, de Bertrand Tavernier (1976)

Hier soir, j’étais tranquillement chez moi à donner à manger à mes tigres blancs, Igor et Grichka, quand je reçus la visite inopinée de Jean-Pierre Elkabbach. Il n’avait même pas pris la peine de sonner, ce con-là ! Non, il avait forcé la porte avec un pied de biche trouvé chez David Pujadas : « Il s’en sert quand il entre en douce chez Laurence Ferrari », m’expliqua plus tard Elkabbach avec un air grivois. J’allais déposer sa veste sur une chaise de la cuisine. Lorsque je revins, le journaliste jouait à la Wii, se déhanchant sur « Voyage Voyage » avec une souplesse déconcertante et une habilité qui trahissait l’habitude. Chantant en chœur avec Desireless, il croisait puis décroisait les bras au-dessus de sa tête, selon une chorégraphie minutieuse et chaloupée. Un brin décontenancé, je lui proposais un verre par politesse ; il préféra la bouteille, et nous engageâmes la conversation. Nous parlâmes notamment du rôle que pourrait jouer David Beckham auprès de Jean-Luc Mélanchon lors des prochaines municipales à Neuilly. Je lui proposais alors un film, Le Juge et l’Assassin. Il accepta en hochant la tête comme un épileptique et en hurlant des insanités. Légèrement choqué, je lançai le film. Dès le générique, il trouva « l’intrigue nulle à chier ». Je serrai les poings. Je préférais me taire. Puis, quand apparut le visage de Philippe Noiret, il se mit à frétiller : « C’est mon acteur préféré, après Laurent Ruquier »… Pendant tout le reste du film, ce fut le silence le plus complet ! Pas un bruit ! Rien !… Lorsque je rallumai, il n’était plus là, son fauteuil était vide. Je ne l’ai jamais revu depuis ; sa veste est toujours chez moi. Paraît-il, il a complètement disparu et on a dû en fabriquer rapidement un faux pour ne pas alarmer l’opinion. Le Jean-Pierre Elkabbach que l’on voit actuellement à la télé est un faux, « un clone fabriqué dans une usine de boîtes de thon », m’a-t-on expliqué. Je ne saurais donc jamais s’il a aimé le film ou non… Si l’un d’entre vous croise le VRAI Elkabbach un jour, qu’il lui demande et me tienne au courant. Merci. Je vous aime. Gros bisous.

En 1893, Joseph Bouvier (Michel Galabru) est révoqué de l’armée à cause de ses excès de violence. Suite à ce renvoi, l’homme s’attaque à sa fiancée et tente de se suicider, en vain. Après un séjour en hôpital psychiatrique, Joseph ressort de cet endroit encore plus enragé et décide de se venger sur toutes les personnes qui croiseront son chemin en Ardèche. Non loin de là, le juge Rousseau (Philippe Noiret), passionné par l’affaire, prend part à l’investigation et se met sur les traces de Bouvier. Bien décidé à le mettre sous les verrous, c’est le début d’une chasse à l’homme…

Le Juge et l'Assassin

Bertrand Tavernier fait partie de mes réalisateurs français favoris, avec Michaël Youn, sans doute pour son goût de la reconstitution historique. Avec ce film, le réalisateur au strabisme convergent traite notamment de l’état de la société française à la fin du XIXe siècle et de la justice pénale, s’inspirant pour cela de l’histoire vraie de Joseph Vacher, l’un des premiers tueurs en série français reconnu par la justice. Dans Le Juge et l’Assassin, Tavernier s’est appliqué (comme d’habitude) à reconstituer l’atmosphère d’une période, ici la IIIe République, en traitant de thèmes comme la laïcité opposée à la religion, le républicanisme confronté au royalisme, le conservatisme et la soif de justice sociale, l’affaire Dreyfus, l’anarchisme en plein essor et même l’inégalité entre riches et pauvres face à la justice, ou la coiffure improbable de Laurent Delahousse.

Mélangeant habilement film historique, drame social et enquête policière, doté d’un scénario réussi et à double entente, de plans magnifiques sur le paysage ardéchois, de dialogues soignés et d’un casting parfait (Jean-Claude Brialy en procureur maurrassien est particulièrement réjouissant), Le Juge et l’Assassin peut également se targuer d’un face à face sublime entre Noiret/le Juge Rousseau et Galabru/l’Assassin Bouvier. Un couple représentatif de deux types de violences : l’une, pulsionnelle, incontrôlée, taboue, de l’assassin ; l’autre, légale, répressive, acceptée, de la justice, ou plutôt d’une justice sûre de son pouvoir et encore inégalitaire ; une justice de classe, conservatrice, moralisatrice et littéralement contre-révolutionnaire, à l’image d’une partie de la société d’alors…. Attendez une minute ! Je me sens intelligent tout à coup ! J’ai les yeux qui piquent et le crâne brûlant. Vite ! Une connerie, un truc pour me ressaisir : une page de Closer, une séquence de Splash avec Eve Angeli en haut du plongeoir, un commentaire éclairé de Florent Pagny sur les impôts, ou mon cerveau va exploser !…

Le Juge et l'Assassin

Ça… ça va mieux. Poursuivons. Philippe Noiret campe donc le Juge. Un juge antisémite en pleine affaire Dreyfus ; un juge courtois, intelligent et compétent, mais acharné, arriviste, opportuniste et pas très net lui non plus. Noiret est, comme d’habitude, génial dans ce rôle de magistrat petit-bourgeois ambigu. Galabru incarne l’Assassin, un tueur en série franchement flippant et antipathique, car complètement mystique (il se prétend « anarchiste de Dieu », comme mon prof de math en 3ème), fou et pédophile, parcourant la France par tous les temps avec son accordéon sur le dos, s’attaquant à de jeunes bergers et bergères et écrivant des lettres d’amour à une jeune femme qui lui a refusé sa main. Dans ce rôle de psychopathe inédit pour lui, Michel Galabru se révèle impressionnant et très convaincant, et montre à quel point c’est un grand acteur. Moi, je dis, je crie, je hurle à la lune : bravo Michel !

Sorti en plein débat sur la peine de mort, le film de Tavernier s’interroge avec précaution sur la justice parfois trop « inhumaine » et hypocrite. Bouvier se prétend malade et veut être soigné ; mais, le juge Rousseau fait tout pour qu’il ne soit pas reconnu comme tel, car la folie signifierait un enfermement et non une condamnation à mort, et le juge compte sur cette exécution pour plaire à l’opinion et monter en grade… alors que lui-même n’est pas si équilibré (mais c’est un bourgeois influent, avec des amis bien placés, et surtout c’est un juge). Le Juge et l’Assassin montre la fin d’une époque réactionnaire et passéiste, mais en voie de changement, avec une exactitude historique remarquable, une volonté de faire réfléchir et un grand talent dans la mise en scène. Certes, le film contient quelques longueurs et maladresses, et la fin est peut-être un peu trop « politisée », mais cela n’entame en rien sa maestria (c’était le mot rare du jour ; la semaine prochaine : « anachorète »).

A noter enfin que Galabru, lorsqu’il reçut son César mérité du meilleur acteur en 1977, visiblement surpris et ne connaissant pas le protocole, s’empara de l’objet et, sans remercier qui que ce soit… disparut aussitôt avec lui dans les coulisses ! Si tous les vainqueurs pouvaient faire ça, les César seraient bouclés en trente minutes 😉

 Haydenncia

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