Dark City, de Alex Proyas (1998)

       Dark City, de Alex Proyas (1998)

        Dark City est communément ce qu’on appelle un film culte, du moins pour un nombre de plus en plus important de cinéphiles. Pourtant, à sa sortie en 1998, on ne peut pas dire qu’il attirait les foules, ni même qu’il mettait la critique sous sa coupe. Certains critiques de cinéma, dont Rafik Djoumi (qui analyse par ailleurs le film ainsi que ses influences dans les bonus du DVD), voyaient dans le long-métrage un film culte en devenir. Quinze ans plus tard, l’objet est effectivement devenu un Graal dans le domaine de la science-fiction.

        Ce retournement doit sans doute beaucoup à Matrix, sorti un an plus tard (j’y reviendrait plus loin). Le deuxième film d’Alex Proyas, après le magistral The Crow (1994), raconte l’histoire de John Murdoch (Rufus Sewell), un citoyen lambda qui se réveille nu dans une chambre d’hôtel et ne se souvient ni de qui il est, ni pourquoi un inspecteur du nom de Frank Bumstead (l’impeccable William Hurt) le traque en l’accusant de multiples meurtres de prostituées. Il se voit également pourchassé par les Étrangers,  des personnes capables de modifier les éléments de la ville, aussi bien l’architecture que l’identité et la mémoire des citoyens grâce à la capacité de « syntonisation ». Une course contre la montre matinée d’une structure digne des meilleurs polars débute ainsi dans la ville gigantesque entre Murdoch, son épouse (Jennifer Connelly), l’inspecteur Bumstead et les Étrangers. Ces derniers viennent d’une autre planète et sont venus sur Terre pour trouver un remède à leur mortalité, en étudiant les humains et plus particulièrement les mécanismes psychiques complexes qui les caractérisent. Aidé d’un médecin mystérieux qui récolte et implante des souvenirs, Schreber (Kiefer Sutherland), ils syntonisent la ville à minuit, chaque nuit. Or la notion de temps – centrale – est très fluctuante dans Dark City. En effet, la nuit est interminable, et personne ne se rappelle la dernière fois où il a vu le soleil. De même, personne ne sait comment sortir de la ville, pour rejoindre Shell Beach, la plage paradisiaque que veut voir Murdoch.

Dark City, de Alex Proyas (1998)

        Dark City fait partie de ces films, avec The Truman Show (Peter Weir, 1998) et Matrix (Andy et Lana Wachowski, 1999), qui développent une réflexion existentielle sur le monde qui nous entoure. Dans Dark City, il n’y a rien de l’autre côté des murs de la ville, tout ce qui la compose a été créé par les Étrangers  qui peuvent la remanier dans les moindres détails comme bon leur semble, mais toujours dans le but de se fondre parmi les humains car ils ont une mémoire collective contrairement à la mémoire individuelle des hommes. La première scène de syntonisation est exemplaire à ce propos : un couple modeste s’endort (comme tous les autres habitants à minuit) dans leur appartement miteux, puis se réveille quelques instants plus tard dans un luxueux palace en usant d’un vocabulaire très raffiné. L’interchangeabilité des identités sociales est propice à de beaux moments de paranoïa, au fur et à mesure que Murdoch et les autres prennent conscience du caractère factice du monde qui les entoure. Le point culminant de cette remise en question est atteint lorsqu’ils perce l’un des murs et se rendent compte de leur emprisonnement, aussi bien physique que mental. Un ancien équipier de Bumstead, qui a mis au jour cette supercherie totale, mettait aussi en garde Murdoch avant de se suicider : « Il n’y a pas d’issue, j’ai tout essayé ». Les cercles dessinés compulsivement dans sa chambre rompt avec l’architecture cubique de la ville – personnage à part entière – empruntant à un nombre d’oeuvres important : Metropolis, Akira, les comics américains… Matrix évidemment, qui réutilise les décors pour la première scène dévoilant Trinity notamment. Il n’est pas étonnant d’avoir à l’écran un véritable foisonnement de références assumées et totalement digérées. Contrairement au film métaphysique des Wachowski qui nous  présente un monde façonné numériquement par les machines, le film de Proyas entretient un rapport organique sur le voile qui masque la réalité.  Quant aux Étrangers  on ne peut que penser à l’aspect inquiétant et lugubre de Nosferatu.

Dark City

        Dark City est sans conteste un film très ambitieux, montrant pour la première fois une vision globale et complexe d’un univers de science-fiction pourtant très codé. C’est une véritable démonstration technique qui s’affiche devant nos yeux (de surcroît lors de la dernière partie, véritablement démentielle), surtout au regard du budget de 27 millions de dollars. De plus c’est une oeuvre en avance sur son temps, difficile à appréhender pour le public de 1998, d’où le fait qu’il ait été remis à l’honneur l’année suivante de par les comparaisons inévitables avec Matrix. Il ne faut cependant pas perdre de vue que les conclusions des deux films sont bien différentes, Dark City offrant la possibilité à Murdoch de surpasser son existence contrôlée par un « autre ». C’est le sens de la dernière scène, qui nous éblouit littéralement par l’apparition du soleil et de couleurs naturelles absentes jusque là et qui illustre le Réveil de l’Homme sur son déterminisme. Murdoch rappelle alors à M. Main (un Etranger interprété par Richard O’Brien, dont le nom rend hommage à Metropolis) que ce n’est pas la mémoire qui caractérise l’être humain, mais son libre-arbitre et sa capacité créatrice qui permet son émancipation et dévoile sa singularité.


Dark City

        Un excellent film de science-fiction, unique en son genre même s’il convoque énormément d’influence, et au scénario très bien structuré dont David S. Goyer (Blade, The Dark Knight…) participa à l’écriture. Encore une fois, la réalisation de Proyas est simplement magnifique, enfermant ses personnages dans des cadres millimétrés de toute beauté, dans un univers rétro et futuriste à la fois, sans jamais oublier son postulat de départ. Une oeuvre dont le terme « culte » n’est pas galvaudé, loin s’en faut !

Titre original : Dark City
Réalisation : Alex Proyas
Scénario : Alex Proyas, Lem Dobbs et David S. Goyer
Chef opérateur : Dariusz Wolski
Nationalité : Australie, Etats-Unis
Musique : Trevor Jones
Avec : Rufus Sewell, Kiefer Sutherland, Jennifer Connelly...
Production : New Line Cinema, Mystery Clock Cinema
Durée : 111mn (director's cut)
Date de sortie en France : 20 mai 1998

                                                                                                                                          Dr. Gonzo

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