Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov (1984)

Requiem pour un massacre

1943. La Biélorussie subit, de la part des nazis, une terrible répression. Engagé dans la résistance, Fliora, un adolescent, est témoin de ces atrocités qui vont le changer à jamais.

Rarement film aura, avec une telle intensité, dépeint l’abomination de la guerre. Filmé à hauteur d’enfant, Requiem pour un massacre est un film éprouvant, mais terriblement nécessaire, qui relate la guerre d’annihilation idéologique et raciale menée par les nazis dans les territoires à l’est du Reich, suite à l’invasion de l’Union soviétique. Obéissant à la double utopie meurtrière du Drang nach Osten (« Marche vers l’Est ») et du Lebensraum (espace vital qui devait être édifié sur les cendres du monde slave), deux concepts völkisch repris par Hitler dans Mein Kampf et popularisés par le nazisme, les forces armées allemandes, complètement fanatisées, pénétrèrent en URSS pour « nettoyer » ce futur espace de peuplement « aryen ».

De fait, et c’est important d’insister là-dessus, les guerres menées par les nazis à l’ouest et au nord de l’Europe (France, Norvège…, mais pas la Suisse, car Jérôme Cahuzac veillait) et celles à l’Est ne furent évidemment pas les mêmes. Les premières ne furent pas motivées par une croisade d’anéantissement et, au début du moins, l’Occupant « ménagea » (avec des dizaines de guillemets) ces populations, qui, quoique présentées comme inférieures aux Allemands, n’appartenaient pas pour les nazis à la catégorie des « sous-hommes ».

L’Union soviétique, par contre, était pour le Troisième Reich peuplée d’ « Untermenschen » slaves indignes de vivre et de Juifs qui n’appartenaient même pas à l’espèce humaine. En passant, je m’étonne et m’étonnerais toujours du nombre affolant de groupuscules néonazis en Russie, un pays et un peuple pourtant détesté de Hitler et qui a tellement souffert du nazisme… Paradoxal, non ? Mais, c’est un autre sujet ! Pourtant, quand même… C’est un autre sujet ! Passons et revenons au contexte dans lequel se déroule Requiem.

Requiem pour un massacre

Lors de l’invasion de l’Union soviétique, donc, les objectifs de guerre allemands étaient différents : il s’agissait ici non pas d’une guerre ordinaire, mais d’une campagne d’assassinats, de pillages et de destructions [1]. La guerre à l’Est fut clairement une guerre d’extermination et d’asservissement systématique des Juifs et des Slaves de la part des SS, mais aussi, chose moins connue, de l’armée régulière, à savoir la Wehrmacht. Car l’armée ne se contenta pas de fermer les yeux sur les actions criminelles du régime, elle ordonna aux troupes de les réaliser. La guerre de conquête et de destruction de l’Union soviétique offrit ainsi aux soldats allemands d’innombrables occasions de tuer, de détruire, de piller, de violer et de torturer, avec ou sans l’assentiment de leurs chefs. Ils furent rarement punis pour ces actions et assez souvent félicités par leurs supérieurs. A noter que les massacres massifs de civils désarmés furent ininterrompus durant toute la durée de l’occupation de la Russie soviétique par le Reich nazi.

Bref, c’est cet aspect de la Seconde Guerre mondiale peu connu du grand public qu’aborde Requiem pour un massacre et autant le dire tout de suite, certains passages sont très durs et d’une violence extrême, même si le plus souvent suggérée. Violence encore plus dure à supporter quand on sait que tout cela s’est produit ! Enfin, c’est ce qu’on dit… (c’était mon passage Faurisson – humour). Là-bas, en Europe orientale, ce sont des milliers d’Oradour-sur-Glane qui furent commis au fur et à mesure de la progression, puis de la retraite des troupes du Troisième Reich, véritables « colonnes infernales » modernes. Dans les campagnes, des milliers de villages martyrs furent pillés et incendiés, les habitants fusillés, pendus ou brûlés vifs, femmes et enfants inclus [2]. Sous couvert de lutter contre les partisans, la Wehrmacht y organisa de gigantesques exterminations. Pour la Biélorussie, dont il est question dans ce film, Himmler avait décrété un plan selon lequel 3/4 de la population biélorusse était vouée à l’« éradication » et 1/4 de population racialement pure (yeux bleus, cheveux clairs) serait autorisée à servir les Allemands comme travailleurs esclaves… En voilà d’un projet intéressant… Je note, pour mon prochain programme politique.


Requiem

Requiem pour un massacre est un film à chemin entre le documentaire (filmé en steadycam) et le drame historique. Un film qui commence plutôt bien, et lentement. La vie au sein du village dans lequel habite Fliora, le personnage principal, est d’abord tranquille et bon enfant, presque poétique. Des jeunes s’amusent, insouciants. Ils sont loin d’imaginer ce qui les attend. L’arrivée du danger est signifiée par le survol d’un avion allemand. A partir de là, rien ne sera jamais plus comme avant pour Fliora et ceux qui l’entourent. L’horreur commence. Dans un territoire forestier mis à feu et à sang, la résistance s’organise autour des partisans qui vont tenter de lutter contre des Waffen-SS beaucoup mieux préparés. La répression sera dure et cruelle. En Biélorussie, plus de 600 villages, comme Khatyn, furent incendiés avec la totalité de leurs habitants !

Requiem pour un massacre

Au niveau du casting, les acteurs sont ahurissants de naturel, même si l’emploi fréquent de gros plans sur leurs visages peut déconcerter. Le « héros » du film est un adolescent candide qui, sans trop savoir ce dont il s’agit mais par amour pour son pays, va rejoindre la résistance ; un gosse des campagnes dont la vie va basculer et qui va découvrir l’Enfer puissance 10 (le titre original, Va et regarde, cite l’Apocalypse selon saint Jean). Pris à partie dans les meurtres de masse, tous ses repères vont alors s’écrouler et il ressortira de cette épreuve complètement démoli physiquement et psychiquement, le visage vieilli (transformation hallucinante si l’on compare le début et la fin du film), contemplant les ruines de son monde avec un regard de zombi ; il ressortira presque déshumanisé par cette épreuve. Le jeune comédien qui incarne ce personnage était d’ailleurs suivi par un psychologue durant le tournage pour encaisser ce rôle… Et vu certaines scènes (de vraies balles furent utilisées dans quelques séquences), on comprend pourquoi !

Certes, Requiem pour un massacre, respectant une tradition cinématographique russe, peut souffrir à nos yeux de quelques lenteurs, surtout au début. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on sort du film sonné et horrifié. On en sort complètement épouvanté par ce que les hommes sont capables de faire ! Pour les SS, la vie de ces civils ne vaut pas plus que celle d’un insecte qu’on écrase du pied sans ressentiment. Elevés dans le culte de la force violente, de la supériorité de leur race et du besoin de conquête, l’Autre n’est pour eux qu’un animal. Or, à bien y regarder, ce sont eux, les bêtes. Des êtres sadiques, sans état d’âme, qui « obéissent » et qui exterminent aussi facilement qu’on claque des doigts… Enfin, pas aussi facilement que ça, pour la plupart d’entre eux… Généralement, les massacres se déroulaient dans la beuverie (d’ailleurs encouragée par les supérieurs), comme si seul l’alcool qui désinhibe pouvait balayer le reste d’humanité qu’il existait encore chez ces hommes, et rendre la tuerie supportable. Un jour, Himmler assista à l’une de ces tueries. Mal à l’aise, pâle, il courra se cacher dans un coin pour vomir. Afin de rendre les exécutions moins traumatisantes pour ses hommes, il demanda à ce qu’une nouvelle méthode, « plus humaine » (pour les SS), soit employée. Les camions à gaz, puis les chambres à gaz furent cette méthode…

Requiem pour un massacre

Requiem pour un massacre

Voilà donc un film dont on ressort bousculé, hébété, révolté. Tout en ayant en tête que ce qu’on est train de regarder a réellement existé (la Biélorussie a perdu un quart de sa population d’avant-guerre), on dérive d’un charnier à l’autre et on se laisse porter, hypnotisé et tétanisé par un tel déferlement de violence et de haine. Requiem pour un massacre est une œuvre puissante, salutaire, qui bouscule par son hyperréalisme, sans jamais tomber dans le pathos et la prise en otage des émotions… contrairement à La Rafle ; mais j’ai suffisamment tapé sur ce film, je ne vais pas en remettre une couche ^^ ! L’œuvre d’Elem Limov est une mise en perspective nécessaire, un regard sur l’abject, un regard sur le chaos et le Mal, en plein XXe siècle. C’est un film qui reste dans la mémoire longtemps après l’avoir regardé. A voir et à conseiller.

Haydenncia


[1] Au cas où les nazis auraient gagné la guerre (oui, c’est une mauvaise spéculation, je vous l’accorde), dans les territoires conquis, Himmler annonçait la liquidation par la famine de 30 millions de personnes, et la réduction en esclavage des autres. Mais heureusement, les Ricains étaient là et on n’est pas tous en Germanie !

[2] Et évidemment, même si ce n’est pas l’objet de Requiem pour un massacre, les Juifs se trouvant en territoire soviétique furent systématiquement éliminés à la suite de l’opération Barbarossa. Un exemple fameux, mais frappant, est celui de Babi Yar. A partir de 1941, des « groupes d’action spéciale » (Einsatzgruppen) dépendant de la SS assassinèrent des milliers de civils, et notamment des Juifs. Ainsi, à Babi Yar du 29 au 30 septembre 1941, près de 34 000 Juifs, de tous âges et de tous sexes, sont mitraillés par groupes dans un grand ravin, avec l’aide de polices et de miliciens ukrainiens, et cela en moins d’une journée…

Une femme juive et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d'autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942.
Une femme et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d’autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942. Les SS organisaient des concours de photos pour saisir le moment fatal et cette photo remporta le premier prix (source : De Nuremberg à Nuremberg).
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7 réflexions sur “ Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov (1984) ”

  1. Merci de ce billet, sur un film que je ne connaissais pas, mais qui mérite d’être signalé, en vertu du devoir de mémoire.
    Si le thème éveille la curiosité de certains lecteurs, je signale le livre « Des hommes ordinaires » de Christopher Browning, qui traite justement des Einsatzgruppen, lui aussi indispensable.

  2. @ Laurent : En effet, le livre de Browning est particulièrement intéressant, même si sujet à polémiques. Je me souviens également d’un documentaire pas mal fait, diffusé sur France 2 et qui évoquait ce sujet. Sinon, je te l’accorde, ce film n’est pas très connu chez nous. En Russie, je pense qu’ils devraient organiser des projections obligatoires dans les salles de classe, histoire de rafraîchir la mémoire à certains (je fais de nouveau référence ici à la montée des groupes extrémistes dans ce pays, qui me choque vraiment).

    @ 2flicsamiami : Eh bien, à mon tour de te le conseiller également ! C’est un film dont la tension va crescendo, mais peut-être, après tout, que tu n’aimeras pas du tout ! Et je pourrais le comprendre ^^ !

  3. A conseiller pour un public averti et sérieusement blndé tout de même. Cette fiction qui colle à un réalisme saisissant n’est néanmoins pas dénuée d’une esthétique bluffante, une sorte d’apocalypse now (le titre original nous y renvoie d’ailleurs) version russe. C’est le seul film de Klimov que j’ai vu, mais quel film. Bravo pour ce commentaire en tous cas.

  4. L’allusion à Katyn est un peu maladroite puisque à Katyn, ce sont des troupes d’occupation soviétiques en Pologne qui ont liquidé en masse des officiers polonais. On est donc loin du sujet abordé par Requiem : les atrocités, bien plus nombreuses et monstrueuses d’ailleurs, commises par les nazis en URSS de 1941 à 1944.

    D’autre part, pour avoir vu ce film plusieurs fois, je ne reprendrais pas à mon compte le qualificatif d’ « hyperréalisme » souvent utilisé pour décrire ce film. Au contraire, les effets de dramaturgie sont légion et insistants, et m’ont personnellement assez déplu. Le réalisateur n’est pas en retrait, loin s’en faut (cf. la scène finale, qui est on ne peut plus symbolique). Je le regrette, parce que l’horreur des faits se suffisait à elle-même. Faut-il y voir l’influence du régime soviétique, qui était encore en place lorsque Requiem a été réalisé ? En effet, aucun artiste russe, si indépendant soit-il, ne pouvait poursuivre son œuvre sans tenir compte des exigences du « réalisme socialiste », en d’autres termes de la doxa du PCUS (Vassili Grossman, pour n’en citer qu’un, l’a appris à ses dépens).

    C’est donc pour moi un film qui ne peut pas laisser indifférent, à la fois en raison de la rareté de ce sujet au cinéma et de la crudité visuelle et psychologique de la plupart des scènes, et qui à ce titre mérite d’être vu, mais que je ne rangerais pas parmi les chefs d’œuvre du cinéma. Trop démonstratif, trop insistant pour cela.

  5. @ bardamu (serais-tu fan de LFC par hasard ^^ ?). Je parle du village martyr au nom paronymique de « Khatyn » en Biélorussie (l’autre est à l’ouest de la Russie), où des Hilfpolizei et des SS, notamment du tristement célèbre bataillon SS Dirlewanger, ont brûlé vif dans une grange 149 personnes le 22 mars 1943. Un cas parmi tant d’autres. Mais, j’avoue que la confusion est facile.
    En tout cas, ton commentaire est tout à fait intéressant.

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