Un héros très discret, de Jacques Audiard (1996)

Dans Le vieux fusil (Robert Enrico, 1975), Philippe Noiret dégommait à lui tout seul tout un régiment de la terrible division SS Das Reich. Dans La Grande Vardouille (Gérard Oury, 1966), le Français moyen est un Résistant qui se découvre. Un héros très discret est donc un film qui n’aurait pas pu sortir dans les années 1945-1970, époque du mythe de la « France résistante » ; mythe qui, au lendemain de la guerre, cherchait à jeter un voile sur un passé pas si net, en réconciliant tous les Français. Le film d’Audiard, en montrant un type un peu fade qui s’invente un passé glorieux de Résistant et qui parvient à berner une France en quête de réhabilitation fédératrice, de héros et d’honneur, déboulonne en effet de leurs socles gaullien et communiste cette légende longtemps très vivace. Car dans la France occupée, il y avait aussi peu de vrais résistants que de vrais collabos, la plupart des gens se contentant de survivre et de rester passifs, en attendant que ça passe…

Dans l’époque trouble et confuse de l’hiver 1944-1945, à Paris, un homme qui n’a pas participé à la guerre va se faire passer pour un héros en s’inventant une vie admirable. A force de mensonge, il va construire par omissions et allusions un personnage hors du commun.

Un héros très discret, c’est l’histoire d’Albert Dehousse, un type sans envergure, ni très intelligent ni stupide, mais doté d’une grande mémoire, d’un sens de la persuasion et d’une féroce envie de devenir quelqu’un. C’est l’histoire d’un type qui du jour au lendemain, en s’inventant un passé de Résistant, en devenant soudain un « héros de la Résistance », parvient à bluffer tout le monde, devient très important et monte peu à peu les échelons, jusqu’à se brûler les ailes. Un individu peu remarquable, mais remarqué.

Un héros très discret

Enfant déjà, le jeune Dehousse rêve de guerres et de soldats, d’actes de bravoure et de médailles. Il s’imagine recevoir les félicitations d’un général et claque des talons, seul dans sa chambre. Il vit dans le nord de la France avec sa mère, très Française moyenne de l’époque (antisémite, anticommuniste, pieuse). Très vite, l’enfant apprend que son père, dont la photo en uniforme de Poilu orne la cheminée et soi-disant tué courageusement pendant la Grande Guerre, comme le prétend sa femme, est en fait mort d’une cirrhose. Ça la fout mal. A croire que la mystification et la mythification sont génétiques. Telle mère tel fils.

Seul dans sa bulle, le petit Dehousse découvre le monde autour de lui à travers le vasistas de sa chambre et les mots du dictionnaire, qu’il apprend par cœur et note sur un cahier. Il n’a aucun talent d’imagination, mais en grandissant, il recopie des passages entiers de livre, et impressionne ceux qui l’écoutent en leur faisant croire qu’il en est l’écrivain. Il commence déjà à s’inventer une vie. C’est, de fait, un très bon affabulateur. En devenant représentant de commerce, son premier et peut-être seul vrai métier, il apprend en plus à convaincre, ce qui lui servira beaucoup par la suite.

Et puis la guerre éclate. Les nazis envahissent puis occupent la France. Dehousse survole l’Occupation : elle lui passe sous les yeux sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Il voit bien des Résistants tuer des Allemands devant lui, mais s’il est intrigué et sans doute impressionné, il n’ira pas plus loin dans l’engagement. A la Libération, il voit bien sa mère se faire tondre, car ayant collaboré (scène assez dure), mais il ne se pose pas plus de questions que ça. Finalement, il est resté à l’écart de la guerre et a ainsi raté l’occasion de devenir ce héros qu’il aurait aimé être.  Et ça, ça l’agace…

Un héros très discret

Aussi, regrettant de ne pas avoir fait partie de cette mythique Résistance dont parle tellement le général de Gaulle et qui semble avoir rassemblé tant de Français, Dehousse va se la réapproprier à sa façon. Il va partir pour Paris où, grâce à une rencontre fortuite, celle d’un vrai héros pour le coup, il va, de fil en aiguille, s’inventer un passé glorieux que les autres, parce qu’il a du bagout et qu’il sait se montrer crédible, vont croire. En mémorisant les noms de Résistants et ceux des réseaux clandestins, en apprenant par cœur de petites anecdotes prises dans des journaux de la Résistance, Albert va trouver les outils qui le rendront plausible. Le fait est que le faux Résistant s’inspire en fait de ceux-là mêmes qui tombent dans son piège !

Faussaire méthodique, bon comédien, il observe, il enregistre et s’approprie leur vie, leurs mots, leur démarche. On le voit répéter ses textes dans sa chambre miteuse et glaciale sous les combles (réelle, celle-là), comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre. Il se créer ses propres dialogues, ses propres questions-réponses, qu’il ressort au moment opportun dans les soirées d’anciens Résistants, dans lesquelles il est parvenu à s’incruster. Parfois, il lui arrive d’être pris au dépourvu, mais il se rattrape, avec telle petite histoire d’explosifs dans une valise, tel détail croustillant… entendu la veille au soir.

Un héros très discret

Pourtant, à mesure qu’il côtoie de vrais et « grands Résistants », ceux des cercles, des réseaux, ceux de Londres, l’étau devient plus serré et le mensonge de plus en plus gros. Malgré cela, Dehousse, le modeste « pauv’type » sorti de sa campagne, finit lieutenant-colonel à Baden-Baden, en zone d’occupation française en Allemagne. Le voilà dans un nouveau rôle, presque trop grand pour ses frêles épaules. Son double fictif, celui qu’il aurait aimé être « pour de vrai » et qui n’existe que dans le regard – crédule – des autres, donne à présent des ordres, a des responsabilités, plaît aux femmes. Le « héros de la Résistance » a fait son chemin…

Cependant, tout à une fin. Quand, en tant que lieutenant-colonel, il donne l’ordre de fusiller des Waffen-SS Français de la Charlemagne réfugiés dans la forêt, certainement pas des héros, et même des salauds à nos yeux, mais pas des menteurs dans leur engagement, Dehousse se rend compte qu’il est allé trop loin – il a fait tuer des hommes et cette réalité, qui correspond finalement au personnage qu’il s’est inventé, le rattrape alors. Au son des coups de feu, son monde de fiction devient soudain bien concret : c’en est trop pour lui. Le film se finit sur une morale sauve, mais il ne pouvait en être autrement. La vérité, comme on dit, finit toujours par éclater. A force de s’enfoncer dans le mensonge, notre jeune héros se perd et se fragilise. Bientôt, les regards deviennent suspicieux, quelque chose ne colle plus, le jeu se termine. De fait, comme le mensonge de la France Résistante, celui de Dehousse va s’effriter avec le temps et finir par tomber…

Un héros très discret

J’ai beaucoup aimé ce film de Jacques Audiard. Le réalisateur au chapeau et lunettes ne m’a donc toujours pas déçu. Certes, le début est un peu « poussif » et a du mal à décoller. Mais, une fois l’histoire installée (une fois que Dehousse devient ce faux Résistant), le rythme s’enclenche et la mystification va crescendo, captivant le spectateur.. Tout le film, finalement, est monté sur un mensonge et le spectateur en est – presque – le seul complice. Lui seul voit les subterfuges utilisés par Dehousse ; lui seul connaît sa véritable identité. Malgré cela, et grâce au talent de réalisation d’Audiard, il a envie que le « jeu » continue, que l’imposture se poursuive pour son plus grand plaisir.

Un héros très discret

Mathieu Kassovitz est excellent et nous offre une superbe performance d’acteur. Avec ses yeux ahuris et sans cesse étonnés, son air effacé qui lui permet finalement de « passer partout », il donne de la profondeur à un personnage qui en a peu. L’acteur, ni sympathique ni antipathique – ordinaire, mais quand même assez escroc et opportuniste – parvient par son jeu presque attendrissant à ce qu’on s’attache à lui.

Jean-Louis Trintignant, qui joue Dehousse vieux, est parfait, mais ça n’est pas une surprise. Il incarne un vieil homme qui regarde avec tristesse, mais aussi cynisme, son passé. Un vieil homme qui tente de s’excuser d’avoir menti, mais son mensonge, dit-il finalement, est aussi celui d’une époque où la confusion était alors généralisée, où tout était alors possible, où les collabos devenaient soudain des Résistants de la dernière heure.

Avec son deuxième film, Audiard prouve qu’il est vraiment l’un des meilleurs réalisateurs français actuels. La mise en scène et la réalisation, comme toujours chez Audiard, sont très réussies et pleines d’inventivité. Les musiques, discrètes, sont efficaces. Et j’ai aimé l’idée de faire défiler face caméra, comme dans un documentaire, de vrais historiens et de vrais Résistants, qui donnent des témoignages contradictoires sur Dehousse, personnage fictif, lui. Très astucieux ! Le travail d’Audiard est soigné, stylisé, intelligent et, malgré un démarrage un peu long, bien rythmé et plutôt humoristique, dans la lignée d’un Arrête-moi si tu peux, de Spielberg (2002). Enfin, les dialogues sont savoureux et certains passages, comme celui avec Clotilde Mollet et Mathieu Kassovitz, font penser à du Audiard père. Un héros très discret est une satire sur la France et ses propres illusions d’après-guerre, que je conseille vivement à ceux ou celles qui ne l’auraient pas encore vu. Oui, monsieur !

Haydenncia

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2 réflexions sur “ Un héros très discret, de Jacques Audiard (1996) ”

  1. J’aime beaucoup ce film d’Audiard, merci d’en avoir parlé. La prestation d’Albert Dupontel vaut également le déplacement.

  2. C’est vrai que Dupontel est très bon dans ce film. Il y incarne un vrai héros de la Résistance, lui, qu’on surnomme le « Capitaine ». A la fois cynique, charmeur et paternel, il prend le jeune Albert sous sa coupe et lui apprend l’art de la comédie et du mensonge. C’est le premier modèle dont Dehousse s’inspire pour s’inventer son personnage d’ancien Résistant.

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