Margin Call, de J. C. Chandor (2011)

Margin Call affiche du film

« Mon adversaire, c’est le monde de la finance ! » disait je ne sais plus qui, je ne sais plus quand… En voilà d’un monde qui fait couler beaucoup d’encre ! Un monde déconnecté, stratosphérique, mais qui pourtant influe terriblement sur notre société. Un monde qui peut être l’épicentre de véritables catastrophes, mais qui, lui, résiste toujours. Un monde qu’on retrouve à New York, Londres, Paris. Un monde qui se cloître dans de gigantesques tours de verre, nouveaux temples, du haut desquelles il prévoit, mieux que la météo, ce qui se passera demain. Un monde qui régie la vie des pays et des populations par l’intermédiaire d’écrans bleutés où se dessinent des courbes ascendantes et descendantes, où s’affolent des milliers de chiffres, où l’immatériel et l’impalpable règnent en maître. Un monde qui fonctionne sur du vide, mais le vide fascine et ensorcelle… Poils aux aisselles…

Pour survivre à Wall Street, sois le premier, le meilleur ou triche. La dernière nuit d’une équipe de traders, avant le crash. Pour sauver leur peau, un seul moyen : ruiner les autres…

Que ce soit clair : je n’y connais rien en trading, économie de marché, banques d’investissement et autres subprimes. Ce monde-là me déprime. Pourtant, force est de constater que Margin Call m’a emballé. De fait, ce film a plus l’aspect d’un drame et d’un film catastrophe que d’un documentaire sur la finance internationale. Il relate avec brio le déclenchement de cette fameuse crise des subprimes de 2007-2008 – je devrais dire « LA crise » – du point de vue des traders, ces petites créatures qui ont tant de pouvoir entre leurs petits doigts poudrés de cocaïne, et de leur direction.

Au-delà des raisons structurelles et conjoncturelles de la crise, Margin Call nous place au cœur d’une banque d’investissement de Wall Street pendant 24 heures – le film s’aventure rarement à l’extérieur de cette grande tour de verre, qui à elle seule incarne un monde dans un monde. Certes, certains dialogues qui expliquent le pourquoi du comment du déclenchement de ce krach boursier sont complexes et techniques – perso, je n’ai rien compris – mais ce n’est pas gênant, tant on ressent à travers l’ambiance, les petites phrases des uns et des autres et la tension grimpante que « c’est la grosse merde ! ».

Dès le début du film d’ailleurs, signe annonciateur, 80 % des employés de l’entreprise sont licenciés de façon plutôt brutale. C’était des pions et le jeu fait qu’on n’a plus besoin d’eux. Ceux qui restent sont remotivés à coups de primes : s’ils sont encore là, c’est que ce sont les meilleurs… jusqu’à la prochaine fois. On apprend également que ce foutoir pas possible, qui va avoir les répercussions que l’on sait, était prévisible, et que rien n’a été fait pour l’empêcher. Les traders ont « poussé le levier » un peu trop loin ; ils ont pris des risques exponentiels et forcément, ça a pété ! Bravo les gars !… Pour demain vous me copierez cent fois : « Je ne dois pas jouer avec les chiffres que j’ai sur mon écran. »

A partir de ce moment, la panique s’installe au sein de la tour new-yorkaise. Elle remonte l’organigramme de la boîte comme l’eau glacée dans le Titanic, jusqu’au boss, commandant de vaisseau machiavélique et sans scrupules.

Margin Call
Ceci est un doigt !

J. C. Chandor, le réalisateur, a expliqué qu’il ne voulait pas faire de son film un brûlot anticapitaliste. Alors certes, les traders nous apparaissent plus humains – le petit jeune de 23 ans qui se fait des centaines de milliers par mois et qui soudain perd son job, oublie rapidement son insolence pour aller pleurer dans un coin – et même sympathiques, à l’image de Sam (Kevin Spacey) ou du trader Peter Sullivan (Zachary Quinto).

Mais le chef de la boîte, interprété par un Jeremy Irons magistral , incarne à lui seul ce qu’il y a de plus cynique, de plus immoral et de plus insensible dans le capitalisme financier. Alors qu’à cause de son entreprise, des milliers de vies vont basculer, il pense déjà à l’argent qu’il pourra tirer de cette catastrophe.

Qui plus est, tout « pas brûlot anticapitaliste » qu’il soit, Margin Call montre quand même que toute cette petite bande en costard vit coupée du reste du monde et ne pense qu’à une chose : faire de l’argent, encore et encore. La Troisième Guerre mondiale ou une météorite ravageraient la terre qu’ils trouveraient encore le moyen de spéculer, ces cons-là ! Ils vivent dans une bulle, mais cette bulle a, malheureusement, énormément d’influence. Une scène d’ailleurs, est révélatrice : deux des cadres de l’entreprise entrent dans un ascenseur, dans lequel se trouve une femme de ménage. Pas un bonjour, rien. La femme de ménage coincée entre eux, ils se parlent comme si elle n’était pas là : elle n’est qu’un pion, encore plus petit que les autres. Elle est invisible à leurs yeux. Mieux que ça : elle n’existe pas !

Deux mondes à des années lumières
Deux mondes à des années lumières

Le film fait la part belle aux comédiens. Stanley Tucci incarne l’analyste financier qui découvre que quelque chose ne va pas et qu’une catastrophe s’annonce. Hélas, lui qui travaillait dans cette boîte depuis de nombreuses années, il est limogé en moins de trois minutes chronos. Hop ! A la poubelle ! Avant de partir, il aura le temps de livrer sa clé USB contenant ses découvertes à un jeune trader (Zachary Quinto), qui va à son tour voir l’ampleur du désastre. Kevin Spacey est parfait en responsable des ventes plutôt intègre, qui semble n’éprouver de sentiments que pour sa chienne qui va mourir. Demi Moore est la seule femme du groupe. L’actrice fait un retour remarqué. Simon Baker incarne le bras droit du boss de la firme, Jared Cohen. Le personnage a tout pour être antipathique… mais une certaine ambigüité demeure. Tout comme pour le personnage joué par Paul Bettany, un chef de service plutôt détestable au chewing-gum greffé à la bouche, mais qu’on n’arrive pas à détester complètement.

Enfin et surtout, Jeremy Irons est tout simplement extra en « parrain » de la boîte : un roi sur son trône de billets, écrasant, glacial et monstrueusement réaliste qui, pour sauver à tout prix son entreprise, préfère plonger le monde dans le chaos. Du moment qu’il y a de l’argent à se faire, comme le rappelle souvent le pape François.

Tous – à part le boss, qui, lui, semble indifférent au mal qu’il va causer – paraissent tendus et inquiets, mais tous le dissimulent. Et certains d’entre eux, d’ailleurs, vont à leur tour être éjectés de la firme. Des pions en trop, une fois de plus.

Margin Call

Jeremy Irons, magistral
Jeremy Irons, magistral

Superbement bien écrit, rythmé malgré un contexte complexe et un environnement restreint – le gratte-ciel de l’entreprise à demi éclairé la nuit –, Margin Call, qui est passé un peu inaperçu lors de sa sortie en salle, est un très bon film, passionnant et enrichissant. Ce premier long-métrage de J. C. Chandor est subtil et travaillé, mais surtout très actuel – on pense notamment à la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers et d’ailleurs, le nom du boss joué par Irons, John Tuld, fait penser à celui de la banque d’affaires, Richard S. Fuld [1] ! Bref, voilà un film fort, plus violent qu’il n’y paraît – une violence glacée, feutrée, mais bien réelle. Pour survivre à Wall Street, sois le premier, le meilleur ou triche. Ceux-là ont décidé de tricher. Mais ils s’en foutent !…

Haydenncia

[1] Ce même Richard qui, peu avant sa chute suite à la faillite de Lehman Brothers, se versait encore des salaires très importants (27 millions en 2007) et s’adressa à ses col­la­bo­ra­teurs en disant : « On va coin­cer tous ceux qui ne peuvent plus rem­bour­ser, et on va ser­rer très fort ! […] ce que je veux, c’est les attra­per, leur arra­cher le cœur et le bouf­fer avant qu’ils crèvent ! »

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12 réflexions sur “ Margin Call, de J. C. Chandor (2011) ”

  1. « une violence glacée, feutrée, mais bien réelle. » Voilà une belle conclusion qui résume magnifiquement cette claque monumentale. Et quelle distribution ! Comme tu le dis, impossible de ne pas ressentir une once de sympathie pour chacun de ces rois de la finance. C’est ce qui fait la force du film, je pense.

  2. Aucun des personnages n’est délaissé par le réalisateur : tous sont passionnants ! Un film que je conseille vraiment à ceux qui ne l’auraient pas vu. Le plus affolant, c’est que ce monde-là existe et se complaît dans son propre rôle. Comme dit dans le film, le sort des gens autour lui est complètement indifférent. C’est aussi ce que soulignait le trader Kerviel, quand il disait qu’il était totalement déconnecté de la réalité. Où est-ce qu’on a rangé la guillotine, déjà ?

  3. Merci pour cette belle chronique, qui me donne envie de voir ce film, visiblement pertinent, fort et d’actualité.

  4. Un excellent film; je ne me suis pas ennuyé une seul seconde et le casting est d’envergure. Bref, à ne pas manquer.

  5. C’est vrai qu’un film se déroulant dans le monde de la finance peut rebuter de prime abord (en tout cas pour ma part), mais le talent de J. C. Chandor est tel que, comme tu le dis nicos31, on ne voit pas le temps passer, notamment grâce aux nombreux personnages dont les évolutions s’articulent et donnent du rythme à l’ensemble.

  6. J’ai moi aussi adoré (voir mon billet récent si ça te dit) ! Hallucinant… et tellement vrai. La scène de la femme de ménage m’a également scotchée…

  7. D’après ce que j’ai lu sur ton blog, Chonchon44, tu as bossé dans le milieu financier. Il me semblait bien t’avoir reconnu parmi les traders au début 😉 ! En tout cas, comme tu as côtoyé ce monde-là, non sans douleur semble-t-il, c’est intéressant de voir ce que tu as pensé d’un tel film ! Perso, je suis totalement néophyte en la matière, mais « Margin Call » est suffisamment bien fait pour accrocher même ceux qui n’y comprennent rien.

  8. A Mr Haydenncia : En effet. Et c’est ça qui est le plus effroyable, dans le film : c’est bien comme ça que ça se passe. Et si on peut faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre, en plus (je ne vise aucune affaire en particulier…), c’est encore mieux… Le réalisateur a son père, je crois, qui travaille dans le milieu financier. Il sait de quoi il parle et ça sonne très juste.

  9. Effrayant… Le pire, c’est qu’on se sent totalement désemparé et désarmé devant le pouvoir de ces gens-là !… Bon, je ressuscite Georges Marchais et je reviens ^^ !

  10. Bonjour, je retiens de ce film, la séquence avec la femme de ménage dans l’ascenseur coincée entre Simon Baker et Demi Moore qui l’ignorent totalement. Ils ne sont pas sur la même planète. Très bon film. Bon dimanche.

  11. C’est vrai que ce passage est particulièrement marquant et ô combien réaliste. C’est un plan très réussi et efficace, et qui donne envie de réveiller Saint-Just et Robespierre. Houps !… Un Lexomil, vite !

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