Frayeurs, de Lucio Fulci (1980)

Titre original :Frayeurs Paura nella città dei morti viventi

Réalisation : Lucio Fulci

Scénario : Lucio Fulci et   Dardano Sacchetti

Chef opérateur : Sergio Salvati

Nationalité : Italie

Musique : Fabio Frizzi

Avec : Catriona MacColl, Christopher George, Antonella Interlenghi, Michele Soavi…

Durée : 93 mn

Date de sortie : 10 décembre 1980

Alors qu’un prêtre se suicide par pendaison dans le cimetière de Dunwich, une jeune femme (Catriona Mac Coll) tombe en profonde catalepsie lors d’une séance de spiritisme. Considérée comme cliniquement morte on s’apprête à l’enterrer dans un cimetière de New-York. Un reporter (Christopher George) intrigué par ce décès pour le moins mystérieux se rend sur place avant son inhumation. Les cris provenant du cercueil prouvent que la jeune femme est bel et bien vivante. Elle sera secourue (in extremis) par le journaliste. Après une visite chez la médium organisatrice de la séance de spiritisme, nous apprendrons que la pendaison du prêtre a eu pour effet d’ouvrir les porte de l’enfer et que les créatures issues de ce dernier se déchaîneront sur la terre si les portes ne sont pas refermées avant la Toussaint…

        Lucio Fulci : une légende, une époque, et une conception du cinéma.  En matière de cinéma de genre transalpin, Fulci fût l’un des derniers ambassadeurs, avec son compatriote Dario Argento qui lui, s’essouffle depuis déjà quelques temps. Comme nombre d’artisans du fantastique, Fulci a été reconnu assez tard en dehors de ses frontières natales. Il faut attendre véritablement 1979 et un énorme coup de marketing (faire passer, grâce à un titre mensonger – Zombi 2 en l’occurrence – son film L’Enfer des Zombies pour la suite du  Dawn of the Dead de George Romero) pour que le réalisateur deviennent le nouveau chantre de l’horreur. Auteur boulimique et touche-à-tout, il livre jusqu’ une livraison gargantuesque de films qui marquent le genre d’une pointe indélébile, renouvelant l’approche traditionnelle de la peur et du gore au cinéma. Pour commencer l’approche de son œuvre immense, je vais d’abord parler de Frayeurs (Paura nella città dei morti viventi en VO, The City of the Living Dead sur le marché anglo-saxon), deuxième film de sa trilogie zombiesque débutée par L’Enfer des Zombies sus-cité et clôturée par L’Au-delà, quintessence de son art s’il en est.

Une image qui paraît simpliste et rabachée dans le genre, mais qui est glaçante avec l'ambiance Fulci.
Une image qui paraît simpliste et rabachée dans le genre, mais qui est glaçante avec l’ambiance Fulci.

        Chez Fulci, la peur ne peut être ressentie pleinement que par l’ambiance et la mise en scène. Alors on se dit, oui, c’est la base du cinéma non ?! Et bien oui, mais beaucoup de réalisateurs l’on oublié, encore plus de nos jours où il devient difficile de ressentir ne serait-ce qu’un vague sentiment de frayeur face à un montage haché façon tripes à la mode de Caen (vous êtes déjà allez à Caen ? Non ? Grand bien vous en fasse !). Dans Frayeurs, la temporalité classique semble s’effacer progressivement, des séquences qui selon toute logique doivent durer quelques secondes s’étendent pour ajouter à l’angoisse et au suspense. Je pense par exemple au réveil de Mary Woodhouse dans son cercueil, variation autour du thème de l’emmurée vivante (film du même Fulci, 1977), et véritable extrapolation de la durée diégétique. Quentin Tarantino se souviendra de cette leçon de mise en scène pour son Kill Bill 2, sans toutefois arriver au même point d’acmé.  Si ce passage provoque une angoisse certaine chez le spectateur sans pour autant relever du gore, ce n’est pas le cas d’autres séquences bien connues des amateurs. Et là, autant dire que Fulci mérite amplement son surnom américain de « Godfather of Gore » (son autre surnom étant,  et c’est là un joli paradoxe, le « poète du macabre »). Entre une tête cuisinée à la perceuse (qui reste une date dans l’histoire des effets spéciaux, tant le travail du maquilleur Gianetto de Rossi est criant de vérité), une tempête d’asticots effroyable (et quel calvaire pour les acteurs surtout !), une poignée de décervelages, sans oublier une femme qui régurgite tout ce qu’elle peut contenir comme intestins et boyaux. Un excès de violence graphique à la limite de l’insoutenable, dans une volonté de choquer les bonnes mœurs et de repousser les limites du trash sur grand écran.

Un autre exemple d'image iconique, lorsque Mary voit le suicide du Père Thomas lors d'une séance de spiritisme.
Un autre exemple d’image iconique, lorsque Mary voit le suicide du Père Thomas lors d’une séance de spiritisme.

        Chaque image recèle d’une poésie macabre, décadente, poisseuse. Fulci prouve, tout comme Sam Raimi un an plus tard, qu’un minuscule budget peut se transformer en atout, procurant un contrôle total sur le film, offrant la possibilité de multiples excentricités visuelles et d’un ton politiquement incorrect. En parlant de politique, Fulci se montre ici anticlérical, il verse dans la critique du catholicisme ou plutôt dans ses interrogations en tant que catholique mais inquiet par les dérives du monde clérical. Les passages se déroulant dans le village de Dunwich (un hommage à Lovecraft, bien que le film soit très éloigné de la nouvelle du maître de Providence) sont véritablement imprégnées de mysticisme satanique, tel ce plan séquence dans le cimetière embrumé. Il n’y a ici en plus aucun moment humoristique, pas même un petit second degré, tout est sérieux et le ton est quasiment apocalyptique. La musique de Fabio Frizzi est plus que jamais inspiré des Goblins, et se montre tout simplement grandiose (quel final, nom d’une pipe !!). Toute la magie de Fulci est ici : une musique d’un autre monde, une mise en scène lente et classique, un montage très précis déjouant la temporalité pour appuyer la peur. L’âge d’or du cinéma italien dans sa plus pur expression !

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Contrairement à bon nombre de films d’horreur, le final de Frayeurs entretient le mystère, accompagné d’un cri féminin horrifié dont on sait désormais à qui il appartient, à l’inverse de celui qui ouvre le film.

        Après des lignes aussi dithyrambiques, je vais quand même m’attarder sur les défauts du film, car il y en a, tout de même. C’est un reproche constant chez ce réalisateur, je parle bien sûr du casting. Catriona MacColl s’en sort plutôt bien face à un Christopher George bien peu convainquant. Elle collabore d’ailleurs avec Lucio Fulci sur L’Au-delà et La Maison près du Cimetière, et dernièrement on a pu la voir dans … Plus belle la vie (oui, la série télé française qui arrive à raconter la même chose chaque épisode depuis 3,5 millions d' »épisodes). Quant à Michele Soavi, qui interprète Tommy Fisher, il est devenu un réalisateur talentueux avec entre autres Bloody Bird (1996)  ou Dellamorte Dellamore (2004). Malgré ce casting moyen, Frayeurs demeure un fleuron du film de zombies, une œuvre bardée de plans gothiques et fantasmagoriques. C’est aussi le produit d’une certaine époque où les fantasticophiles et autres bisseux entretenaient un rapport fétichiste aux films qu’il adulaient (car trouver une copie intégrale – non censurée de fait – de Frayeurs relevait du niveau des 12 travaux d’Hercule en ce temps là). Ahhh, quelle belle époque, que je n’ai pas connue !!!

                                                                                                                                                                 Dr. Gonzo

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2 réflexions sur “ Frayeurs, de Lucio Fulci (1980) ”

  1. Eh bien voilà le grand Lucio réhabilité pour un moment. Je souscris totalement à ce qui est écrit ci-dessus et me permet d’ajouter que le culte de la filmographie de Luci est loin de se limiter à la vieille Europe. Aux Etats-Unis, en effet (comme mentionné plus haut), un Tarantino ne tarit pas d’éloges sur le maître, tandis qu’à l’autre bout du monde, au Japon, le nom de Luci est presque l’égal d’un Dieu (cité abondamment par un grand amateur comme Kiyoshi Kurosawa). Certes imparfaits et parfois même très bisseux, les films de Luci regorgent de cette poésie macabre dont tu parles, appuyé par des choix plastiques audacieux dans la représentation du gore (les effusions de sang sont presque des oeuvre d’art abstraites). Sans parler de la pulsion scopique qui marque cette trilogie importante. Bref, largement de quoi composer un oeuvre digne de ce nom.

  2. Il y a effectivement du Fulci chez Kurosawa, et beaucoup de jeunes réalisateurs de films d’horreur le cite encore beaucoup, tout un pan de la culture fantastique se retrouve chez ce réalisateur. Je ferait d’autres articles sur sa filmographie, le prochain sera sans doute La Maison près du Cimetière que je vais revoir en Blu-ray (édition UK avec la magnifique affiche en jaquette !!).

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