The Grandmaster, de Wong Kar-wai (2013)

The Grandmaster

        Par où commencer ? Il y a énormément de choses à dire sur le nouveau Wong Kar-wai, et surtout de bonnes choses. Si vous n’avez pas encore vu The Grandmaster, sachez de suite qu’il est loin de se limiter à un simple biopic de Ip Man, maître du wing chun et accessoirement mentor de Bruce Lee. Comme à son habitude, Kar-wai pense son film dans ses moindres détails, dirige ses acteurs avec une perfection maladive (Tony Leung est époustouflant), soigne la recherche visuelle d’une façon rarement atteinte (une réalisation tout en horizontalité/verticalité, comme l’est la pratique du kung fu). The Grandmaster, c’est un film dont l’idée a germée depuis presque 20 ans, et qui a nécessite encore huit années d’acharnement pour approfondir la connaissance des arts-martiaux, récupérer des fonds, … La séquence d’ouverture dantesque (combat sous la pluie) résulte d’un mois de tournage,, quand le film entier s’étend sur une année complète de production. Wong Kar-wai rejoint définitivement Stanley Kubrick dans ce perfectionnisme et cette détermination à l’épreuve des capacités humaines.

        La caméra de Kar-wai capte le moindre mouvement de ses acteurs, chaque combat est filmé avec une incroyable énergie, parsemé de ralentis sur les éléments naturels avec un niveau de détail inouï (l’eau qui ricoche sur les surfaces lisses, la neige qui tombe, …). Au centre de son film donc, la nature et plus largement la spiritualité chinoise devient un personnage à part entière. Si le cinéma a une âme, comme le pensait le théoricien André Bazin, il faudrait certainement voir dans The Grandmaster l’expression d’une spiritualité cinématographique. De fait, Kar-wai livre un film a la narration complexe et pourtant limpide, il y a beaucoup d’ellipses, mais aussi des flashbacks, un nombre conséquent de voix off, mais cela permet de lier la petite histoire (celle de Ip Man) et la grande Histoire (celle de la Chine de la première moitié du XXème siècle). La rivalité nord-sud, la vengeance, la filiation ou encore le poids des traditions, et puis évidemment l’invasion japonaise, autant d’éléments socio-historiques qui donnent vie au récit, qui mettent en péril la vie des personnages, à commencer par Ip Man (qui est, rappelons-le, le seul personnage ayant réellement existé, les autres étant inventé à partir de recherches préalables). Car l’interrogation du film semble bien de savoir comment conserver les traditions des arts martiaux lorsque le monde est en train de changer brusquement. La rivalité entre Ip Man et Ma San l’illustre parfaitement, ce dernier ayant « volé » la technique secrète de son ancien maître et décidé de collaborer avec les Japonais. La scène du gâteau est encore plus significative, Ip Man voyant dans ce petit morceau de nourriture le monde dans sa globalité (désir d’exporter le kung fu en dehors des frontières) tandis que le maître vieillissant y voit une unification nord-sud, qui demeure fragile.

        Finalement, le « grand maître » en question n’est-il pas plutôt le déterminisme, ce destin dont les ficelles ne peuvent être appréhendées par l’homme, et qui façonne son existence sans que celui-ci demande la pièce de sa monnaie. C’est en tout cas ce que laisse penser la dernière demi-heure, partie à part du reste du film tant le rythme et le ton sont différents (avec un clin d’œil à Bruce Lee). Du reste, Ip Man n’a jamais voulu que ses élèves l’appelle « maître », comme le veut la coutume. Il n’y a de véritable élévation personnelle que dans la pureté spirituelle, comme le rappelle les préceptes du confucianisme qui parsèment le film.

P.S. : Le montage final durait 4h30, alors que la version cinéma dure elle 2h10. On voit clairement les coupes opérées, que ce soit dans les scènes d’action ou dans la chronologie du récit. Il ne reste plus qu’à espérer voir pointer un futur DVD/Blu-ray comportant le director’s cut pour apprécier à sa juste valeur The Grandmaster, comme ce fut le cas pour Les Trois Royaumes de John Woo par exemple.

                                                                                                                                            Dr. Gonzo

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4 réflexions sur « The Grandmaster, de Wong Kar-wai (2013) »

  1. Je me suis autant régalé que toi !!! Plus qu’un film une experience je trouve, hormis quelque passage illisible et des personnages a peine esquissé, j’ai vraiment adoré mon premier WKW

  2. Content de voir que je ne suis pas le seul à avoir pris une claque. C’est vrai, il y a quelques images bordéliques mais comme pour les personnages, c’est une question de montage coupé. J’ai hâte de voir la version longue de 4h30, si elle sera proposée bien sûr.

  3. J’ai adoré comme vous mais je ne crois pas que cette version super-longue soit envisagée par le réalisateur comme diffusable. Par contre il existe un montage différent pour le public chinois, avec une fin paraît-il différente (plus ouverte). Belle analyse en tout cas, en particulier l’ange déterministe qui m’avait échappé.

  4. Arff, je n’ai plus qu’à aller passer le reste de ma vie dans un cachot si la version longue n’est pas éditée. Je n’ai encore rien lu à ce propos, mais s’il faut attendre longtemps comme ce fût le cas pour les Trois Royaumes (il me semble que la version de plus de 4h est sortie en DVD bien après la version coupée), et bien j’attendrait. Et ce serait l’occasion de refaire une critique plus approfondie du film, je croise les doigts donc !

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