Master and Commander : de l’autre côté du monde, de Peter Weir (2003)

S’il y a une chose qu’on ne peut retirer aux Anglais, en plus de la pluie, du pudding et d’Elizabeth the Second, c’est leur véritable maîtrise des océans, notamment militaire. La Grande-Bretagne est une île, et une île (c’est justement à ça qu’on la reconnaît) est entourée d’eau. Or, tout peuple voulant assurer sa survie dans un espace cerné par les mers n’aura d’autre choix que d’améliorer sa force navale et de rouler à gauche, comme le disait l’amiral Nelson. Les Britanniques l’ont bien compris, et, à défaut de leur cuisine, c’est leur marine qu’ils ont fort bien développée. Résultat : depuis lors, toute invasion de ce pays qui d’ailleurs ne donne pas envie d’être envahi est impossible. A moins que l’on ne creuse un tunnel sous la Manche… Gardons cette merveilleuse et diabolique idée de côté, au cas où !

1805, durant les guerres napoléoniennes, la HMS Surprise, commandée par le capitaine Jack Aubrey (Russell Crowe), se lance à la poursuite du vaisseau français Acheron à travers l’océan Pacifique (affrontant notamment le cap Horn). Ils croisent par ailleurs au large des îles Galápagos, dont la faune et la flore vont beaucoup intéresser le chirurgien Stephen Maturin (Paul Betanny), naturaliste passionné et précurseur de Charles Darwin. Mais les événements vont changer les plans du capitaine.

Eh ! Bande de boulets ! Mouarf arf arf ! (humour marin)
Le boulet du film… (humour marin)

J’avais vu Master and Commander une première fois, il y a fort longtemps, et je n’en avais pas gardé un souvenir marquant. Sans doute étais-je trop jeune pour apprécier l’odeur du goémon, le cri des mouettes, le claquement de la brise sur l’artimon et le vomi par-dessus bord. Puis, étant devenu entre-temps boucanier au large de Saint-Domingue (après avoir été pilote de Formule 1 et amant de Jessica Alba), j’ai appris à mieux considérer la mer. Que je vous raconte, vite fait !

Nous avions quitté Saint-Malo par un vent de noroît un matin de novembre, sur un antique gréement, une frégate de dix-huit à l’allure un peu frêle, mais à l’arcasse bien solide. Une fois l’ancre levée et l’équipage au quart, nous suivîmes le cap vrai contre le lit du vent et, alors que la figure de proue dépassait l’estran, perché sur le beaupré, je saluais d’un geste triste ma belle Adeline, dont je devinais par la robe rouge la présence, là-bas, sur les remparts, à côté de Jean-Michel Jarre… Bon, j’arrête là. D’abord, parce que je n’ai plus d’inspiration. Ensuite, parce que la langue des marins, c’est vraiment joli, mais quand on n’est pas initié, ça donne mal à la tête et ça fait pousser des algues entre les orteils. Si ! Si !

- Est-ce que quelqu'un a vu ce putain de bateau qu'on cherche depuis une semaine ? - Euh... Jack... - Quoi ?!
– Est-ce que l’un d’entre vous aurait vu ce putain de bateau qu’on cherche depuis une semaine ?
– Euh… Capitaine…
– Quoi encore ?!

La seconde fois que j’ai vu Master and Commander, ça a été très différent : j’ai adoré. Je suis sorti véritablement enthousiaste de ce film et, moi qui aime l’Histoire, j’étais aussi heureux qu’un paléontologue découvrant un fossile de turbiniœce hozoïacus du Pliocène inférieur presque intact ! C’est dire !… J’étais, pour dire les choses brutalement, aussi ravi que Julien Lepers quand il dit « Oui ! Oui ! Oui ! » et qu’il jette ses petites fiches jaunes parce que le candidat à réussi le 4 à la suite et que tous les néons bon marché du plateau clignotent comme dans une fête foraine un peu glauque. Dingue ! Bon, j’exagère un peu…

Mais enfin, voilà un long métrage intelligent, réaliste (pas de kraken à l’horizon, ni de Keira Knightley avec un sabre – même si j’adore Keira Knightley avec un sabre… grrrrr) et très réussi. Alternant avec rythme phases d’action (la guerre maritime) et moments de contemplation et de vie à bord, le film de Weir nous décrit un univers marin particulier fait de superstitions, de règles, de rites et de rhum. Un univers autarcique et typique, avec ses chants et ses légendes, mais également, on l’a vu plus haut, doté d’un idiome aux accents poétiques (amarres, boscot, bastingage, écoutille, pot au noir, tsunami, hydrocution, iceberg, scorbut, naufrage, épave, noyade, etc.). Un monde où l’esprit collectif est très puissant, car chacun de ces hommes a conscience de partager un destin commun. Un monde, enfin, où l’apprentissage du métier et la découverte de la vie se font sur le tas et parfois de manière brutale : ici, un tout jeune aspirant doit se faire amputer d’un bras, un autre se suicide. Bref, un monde d’hommes, à la fois joyeux et triste, beau et cruel, comme l’océan ou une pub pour Mennen. Un monde d’aventures à l’âge des conquêtes.

Master and Commander

La Surprise – le bateau du film – navigue entre batailles sanglantes et explorations scientifiques sur la plus vaste étendue qui soit, et c’est vrai que chaque plan respire la liberté. La mer offre cela de fascinant qu’elle est le dernier endroit du monde totalement libre : c’est une immensité sans maître qui, n’appartenant à personne, appartient à tout le monde, comme le soleil ou les étoiles. C’est un ailleurs vers l’ailleurs, poil aux adducteurs.

Et cela, le film de Weir l’illustre parfaitement. Suivant un cap, puis un autre, Jack Aubrey n’obéit bientôt plus qu’à ces propres règles, tentant de semer puis de surprendre le navire de guerre français, descendant toujours plus vers le sud. L’immensité de l’océan qu’ils parcourent confère à cet homme et à son équipage finalement si petits une grandeur que seule la mer peut révéler. En ressort une réelle fascination et un profond respect du spectateur pour ces types, ces marins qui, face à cette grande « faiseuse de veuves » qu’est la mer, face à l’inconnu, aux fureurs des abordages et aux déchaînements de la nature, se montrent authentiquement braves et courageux (et aussi un peu fous).  Bravo les gars ! Chapeau ! C’est ma tournée ! Yo-oh-ooh !

Master and Commander
Trois-quatre… « C’est pas l’homme qui prend la mer »

Niveau casting, Master and Commander, là encore, ne déçoit pas. Russel Crowe fait certes du Russel Crowe, soit un gentil bougon apprécié de son équipage, mais cela fonctionne très bien. Jack Aubrey est ce genre de capitaine qu’on suivrait les yeux fermés, sauf si l’on est aveugle. Dans ce cas, fermer les yeux serait un geste un peu ridicule et sans grande portée symbolique… Hem… Plus surprenant, Paul Betanny incarne Stephen Maturin, le médecin-chirurgien de l’équipage, également savant prédarwinien, qui dessine chaque nouvelle espèce rencontrée dans son petit carnet. C’est un personnage passionnant, avide de connaissances et faisant presque figure d’intrus dans cet univers irrationnel et martial qu’est la marine militaire. Pourtant, les deux hommes, Jack et Stephen, bien qu’appartenant à deux mondes différents (la guerre, la science), bien qu’ayant des mentalités opposées, sont néanmoins de vieux amis. A eux seuls, ils incarnent deux symboles d’une même époque bouillonnante d’innovations : le stratège et la naturaliste. Néanmoins, il est vrai qu’il n’y a aucune femme dans ce film, mais comme le dit le proverbe marin : « Femme au gouvernail, mort dans le corail ».

Niveau technique, la photo est très soignée, même si je l’ai trouvée un peu trop proprette. Mais l’esthétique générale, avec ces vieilles frégates roulant sur les vagues et cette mer à perte de vue, est de toute façon magnifique. Et les musiques d’époque collent parfaitement à l’ambiance enchanteresse de l’océan. A un moment cependant, j’ai cru entendre Nolwenn Leroy commencer à gueuler avec sa coiffe de bigoudène, mais ouf ! Mes oreilles me jouaient des tours : ça n’était qu’un vieux cormoran asthmatique.

Bref, Master and Commander est un film de calibre hollywoodien, mais de propos étonnamment libre. Et si la forme est efficace (les scènes de canonnades notamment, sont très réussies) le fond l’est tout autant, avec des personnages intéressants et un scénario bien construit. Qui plus est, le réalisme de l’ensemble et la crédibilité historique viennent renforcer l’aspect humain et impressionnant d’une telle aventure. Voilà donc une œuvre charmante, non dénuée d’humour, rythmée, instructive, porteuse de rêves et de voyages lointains. Alors, par-delà la mer, ses vents, ses marées, ses rochers et ses nappes de pétrole, quittons le port, souquons ferme, franchissons l’horizon et cap vers ce film moussaillons !

Haydenncia

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7 réflexions sur “ Master and Commander : de l’autre côté du monde, de Peter Weir (2003) ”

  1. « franchissons l’horizon »
    Dès que tu y parviens, tu m’indiques la méthode 🙂
    Pour le reste ce M a C est époustouflant à tous les étages.

  2. Un restaurant pas loin de chez moi s’appelant « L’Horizon », j’imagine que je peux le franchir en rentrant par une porte et en sortant par l’autre 😉
    Alors, franchissons l’horizon, cassons les murs et débarbelons les barbelés ! En gros, prenons de la drogue !

  3. Un très bel article (comme toujours), qui me donne envie de revoir ce film. J’ai l’impression d’être passé à côté de ses grandes qualités lors de mon premier (lointain) visionnage…
    …ah, on me dit dans l’oreillette qu’il est repassé il y a peu, et que je l’ai loupé. Bigre…

  4. Oui, allons à l’abordage pour ce film dont la critique m’a bien fait rire par moments!
    Oyé Oyé braves gens, le Capitaine Weir n’a pas lésiné sur les moyens (du bord… Au fait, babord ou tribord?) pour vous embarquer dans cette histoire fantastique de marins. Laissez-vous porter, n’allez pas à contre courant, tous vos efforts seront vains!Foi de marin!

  5. @ Laurent : les informations dans ton oreillette sont justes, et c’est ce « il y a peu » que je l’ai revu ^^
    @ ideyvonne : hum ! hum ! (éclaircissement de la voix)

    A L’ABORDAAAAAAAAAAAAAAAAAGE !!!!

  6. Eh bien, Kaal, disons que ce sont là les bienfaits des 400 pompes que je fais par jour et des 80 kilos de fonte que je soulève chaque matin…
    Hem…
    Quelqu’un peut m’aider à soulever cette chaise ?

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