Holy Lola, de Bertrand Tavernier (2004)

Voilà typiquement le genre de film qui à la fois me tentait et ne me tentait pas… Je m’explique, je m’explique ! Le film est signé Bertrand Tavernier, et j’aime le travail de Bertrand Tavernier, notamment sa passion pour l’Histoire, sa méticulosité dans la reconstitution historique et sa recherche du réalisme. J’aime aussi son regard strabique, mais ça, c’est profondément pervers. Et puis, la plupart de ses films ne m’ont pas déçu. Mais, MAIS ! Le sujet ici abordé, à savoir l’adoption, ne me donnait pas vraiment envie. Rien à foutre des petits Vietnamiens qui viennent peupler nos maternelles !… Je rigole, hein !

La vraie raison est que le thème en lui-même ne me parlait pas beaucoup, un peu comme l’évolution de la culture du radis en Arkansas ou l’existence réelle ou fictive de nains de jardin afro-américains dans les jardins pavillonnaires de Noisy-le-Grand. J’y étais indifférent. Pourtant, ne voulant pas être plus bête que stupide, j’ai compris que ce film était l’occasion d’en savoir un peu plus sur ce qu’on m’a toujours présenté comme étant un fatras administratif incroyable, à savoir l’adoption, et notamment l’adoption internationale et plénière. J’ai donc regardé Holy Lola, et bien m’en a pris, car ce long métrage, en plus d’être réussi, est très instructif.

Géraldine (Isabelle Carré) ne peut pas avoir d’enfant. Avec son mari Pierre (Jacques Gambin), ils essayent donc d’adopter un enfant cambodgien. Ce film retrace leur véritable parcours du combattant pour adopter, confrontés à une administration décidément peu coopérative et à des adoptants américains prêts à débourser des sommes astronomiques en dollars pour obtenir un enfant. Comme eux, une dizaine de Français, regroupés dans le même hôtel, entreprennent la même démarche.

Holy Lola

On sent que Tavernier s’est longuement documenté avant d’écrire son scénario, tant le film paraît juste et précis. On y découvre des institutions cambodgiennes bancales et une administration kafkaïenne forcément décourageante pour les adoptants, déjà désorientés par la différence de culture (Isabelle Carré manque de totalement péter les plombs). Tavernier revient également sur le rôle un peu superficiel et peu coopératif de l’ambassade de France. Mais surtout, le réalisateur traite ici de la procédure d’adoption, longue et changeante, et de l’attente qui l’accompagne – attente tellement stressante que vous finissez pas ne plus avoir d’ongles à force de les ronger, et que vous vous mettez alors à ronger les ongles de vos voisins.

De façon plus ouverte, le film renvoie à la régulation difficile de l’adoption internationale. En ces temps de débats sur la protection de l’enfant, sur l’intérêt de l’enfant, un tel film pose évidemment des questions. Le déséquilibre croissant entre le nombre de parents voulant adopter et le nombre d’enfants adoptables conduit inévitablement à des dérives, d’autant que le Cambodge est un pays pauvre et que l’adoption devient dès lors un moyen de s’en sortir, mais aussi une façon pour la population locale de gagner facilement et rapidement de l’argent, pas forcément de façon honnête (mais on saurait gré de ne pas leur en vouloir).

Le film montre ainsi que les rapports de domination économique entre sociétés jouent évidemment un rôle central en matière d’adoption internationale. Pour le dire grossièrement, même si c’est évidemment plus compliqué que ça, les pays riches achètent les enfants des pays pauvres. « Nous avons l’argent et vous le temps » dit un adoptant excédé à un membre de l’administration cambodgienne. La lenteur administrative des pays occidentaux en matière d’adoption pousse des couples américains, français, allemands à se tourner vers des pays plus rapides, mais aussi moins regardants. Et les « clients » les plus riches ont évidemment des passe-droits. Johnny ou Madonna sont sans doute de formidables parents (une hanche en plastique et un tube de Botox font de très beaux jouets), mais on imagine qu’ils n’ont pas eu à souffrir d’une trop longue attente pour adopter un enfant. Tant mieux pour les enfants adoptés, après tout.

Holy Lola

Holy Lola

Holy Lola montre également les tactiques utilisées par les « services d’adoption » locaux pour faire adopter tel ou tel enfant, en jouant sur les nerfs et la sensibilité des possibles futurs parents. Le coup du bébé placé presque de force dans les bras de la femme qui ne peut avoir d’enfant et qui attend ce moment depuis des années montre la manière dont certains s’y prennent pour pousser, par l’émotion, à faire adopter un enfant. Retrouvez-vous avec un petit marsupilami qui vous regarde dans les yeux et vous tend les bras, et vous craquerez, TOUS ! Qui plus est, du fait d’un enregistrement des naissances trop onéreux, la plupart des enfants cambodgiens ne sont pas déclarés et on se demande si certains n’ont pas été « volés » ou en tout cas abandonnés sous la pression. Glauque. Mais pourtant, l’on comprend aisément que les adoptants confrontés à cette réalité ne cherchent pas à en savoir plus. Pas question de rajouter une couche à leur détresse. D’autant que des couches, ils risquent d’en acheter beaucoup ensuite ! Eh !

Le film montre enfin, en arrière-plan, la misère et les séquelles d’un peuple martyrisé par la guerre civile et le régime khmer rouge. Même si Pol Pot était un incroyable comique dès qu’il avait un coup dans le nez (ah ! son imitation de Joe Dassin), il n’a pas fait que du bien autour de lui, ça non ! Une scène dans le musée du génocide rappelle d’ailleurs ce sinistre passé. Et l’on s’affole de la corruption latente qui gangrène encore actuellement le pays, à tous les échelons. Vous demandez n’importe quoi et hop ! il faut passer à la caisse ! Autant partir là-bas avec une valise pleine de billets si l’on veut espérer faire avancer les choses. Toutefois, l’on peut se dire que l’enfant adopté remboursera tout ça quand il sera majeur. Après tout, c’est pour lui qu’on aura autant dépensé…

Holy Lola

Enfin, par la spontanéité et la justesse de leur jeu, Jacques Gamblin et Isabelle Carré parviennent à nous faire croire qu’ils forment un véritable couple désirant adopter un enfant. Fort. De toute façon, Jacques Gamblin pourrait jouer un hibou empaillé sur une cheminée et Isabelle Carré une télécommande fan de Roland Magdane que je serais conquis, tellement j’adore ces deux acteurs. La difficulté de la procédure d’adoption provoque d’ailleurs des crises, des disputes au sein du couple, à la limite du déchirement. « Je rentre chez ma mère ! » entend-on crier par là. « Elle est morte, ta mère ! » entend-on rétorquer par ici. « Ah oui ! C’est vrai !… Mais, c’était pas ma faute ! »… (ce texte est inventé et n’existe pas dans le film NDLR).

Heureusement, dans l’hôtel où sont logés Géraldine et Pierre, une solidarité se créé entre eux et la dizaine de Français présents et eux aussi dans l’attente d’une adoption. Du fait qu’ils partagent tous une même situation compliquée, des liens se forment. Quand on est tous dans la même galère, d’abord on rame ensemble, et ensuite, on se serre les coudes. Et quand, peu à peu, après une longue attente, le système se déverrouille et que l’adoption passe d’envisageable à possible, puis de possible à sûre, puis de sûr à effective, la joie et la délivrance des différents couples est aisément compréhensible et admirablement bien retransmise. Avec leur petit marsupilami dans les bras, Géraldine et Pierre peuvent enfin souffler, après avoir vraisemblablement perdu vingt kilos (et cent fois plus de dollars).

Holy Lola est un film intéressant, dont on ressort « mieux culturé » et qui permet surtout d’entrevoir le véritable parcours du combattant qu’engage ce type d’adoption, mais aussi les doutes, les espoirs et les joies qui jalonnent une telle procédure. Le film est également beau dans sa démonstration du désir fort, inextinguible, prêt à tout affronter, d’avoir un enfant. Et Jacques Gamblin et Isabelle Carré forment un couple sincère, charismatique, fort et épanoui, comme moi et mon poisson rouge, finalement.

Haydenncia

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