Simon Werner a disparu…, de Fabrice Gobert (2010)

Il y a un mot que personne n’a jamais osé prononcer sur cette vaste terre, ou alors à ses risques et périls. Un mot qui fait trembler même les plus terribles des talibans, même la mafia russe, même Michael J. Fox – ah non, lui il tremble depuis un bout de temps déjà ! Ce mot qui rampe autour de nos oreilles, telle une hyène tournant autour de la carcasse véreuse d’un pauvre gnou, ne sera prononcé qu’une seule fois ici, sur ce site, sur WordPress, sur Internet. Ce mot, c’est « slip de bain ». Voilà, c’est dit. En fait, cette introduction n’avait pour unique objectif que de vous faire venir sur cette critique. Je suis fourbe, je sais. Mais si vous êtes là, c’est que ça a marché.

En octobre 1992, dans une classe de terminale C du lycée Léon Blum dans les Yvelines, Simon Werner manque à l’appel. Cette absence marque le début d’une série de disparitions mystérieuses qui inquiète les élèves de sa classe. Ils commencent à imaginer collectivement les scénarios possibles qui prennent au fur et à mesure un tour angoissant à la suite de la découverte de nouveaux éléments troublants, et sujets à interprétation, sur la vie du lycée et de certains de ses élèves.

Simon Werner a disparu...

Pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, voilà pourtant un film intéressant et bien fichu. Un film qui, indéniablement, fait penser à Elephant de Gus Van Sant (mais en beaucoup moins glauque), puisqu’il se passe dans un lycée (français) et qu’on y suit tour à tour quatre lycéens dont les histoires se croisent autour d’un même fait : leur camarade Simon Werner a disparu. Le film est donc divisé en quatre chapitres portant chacun le nom du principal protagoniste entrant alors en scène (Jérémie, Alice, Rabier, Simon).

Au passage, je salue l’excellent jeu des jeunes acteurs. Et je salue Bibi, qui se reconnaîtra, mais si c’est un personnage que je viens d’inventer à l’instant. Que ce soit l’ex Nouvelle Star Jules Pelissier (que j’ai découvert avec ce film), la jeune et jolie Ana Girardot, ou le talentueux Arthur Mazet (l’intello dans le sympathique Nos jours heureux, Olivier Nakache et Eric Toledano, 2005), rien à redire sur le casting. Qui plus est, les dialogues « lycéens » sonnent parfaitement juste. Ah ! Les longs débats à la cantine ! D’ailleurs, il paraît que madame Joignard a été vue avec un tube à essai et que… Hem ! Ce n’est pas le moment.

L’histoire de Simon Werner se déroule au début des années 1990. Ce n’est pas explicitement indiqué, mais on le devine. D’abord, par les vêtements des lycéens : c’est l’époque des sweat-shirts XXL, des bombers La Redoute, des baskets Reebok Pump – bref, l’âge d’or du sportswear, époque heureusement révolue à jamais ! Le premier que je vois se balader avec des Nike Air Jordan sera étouffé avec ses lacets. Ensuite, pour en revenir au film, c’est l’époque où le groupe Noir Désir devient un véritable phénomène, où Mel Gibson est (encore) une star, où on écoute sa musique sur un walkman, où il n’y a qu’une seule chaîne de télé… Euh, là j’exagère. C’est aussi l’époque des voitures carrées. On a tous roulé dans une voiture carrée – une voiture carrée sans clim avec une radiocassette qui diffuse du France Gall. TOUS !

Simon Werner a disparu

Simon Werner a disparu… est donc un film non linéaire et dont l’histoire se découvre à travers le regard de différents élèves. De ce fait, comme dans Elephant (2003), une même scène est revue avec un point de vue différent à chaque fois. Chaque adolescent observe et interprète ce qui l’entoure avec son propre regard, et cela, le film parvient très bien à la mettre en scène, dévoilant de ce fait un indice sur la disparition de Simon Werner, et en invalidant un autre. Ainsi, lors d’une scène, Jérémie entend Rabier lui dire « Elle est bonne ta mère » et s’agace, quand en vérité, on apprend plus tard dans le chapitre consacré à Rabier que celui-ci lui a en fait dit : « Elle est belle ta mère ». A partir de là, on imagine aisément que la disparition d’un camarade est perçue et expliquée différemment selon chaque condisciple. Chacun a sa propre version des faits, et c’est tout l’intérêt du film.

Car Simon Werner a disparu… est avant tout basé, comme l’indiquent les trois petits points du titre, sur la rumeur et son pouvoir parfois malfaisant. A partir du moment où le jeune homme est porté disparu, un trouble se créé parmi les lycéens, et chacun imagine ce qui a pu lui arriver. Chacun se fait l’écho d’une information sans source plus ou moins déformée et, forcément, tel le principe du téléphone arabe, la vérité – qu’on découvre à la fin – est bien loin des commérages. Quoique… Mais le point fort du film, c’est que ce ne sont pas seulement les lycéens qui fantasment. Les spectateurs eux-mêmes – vous, moi, toi derrière la table à repasser – sont pris au piège de cette rumeur, et imaginent alors les mille sorts possibles qu’a pu connaître le jeune Simon Werner. Le film laisse filtrer quelques indices, mais ceux-ci peuvent tout aussi bien être de fausses pistes : racket, homosexualité, tueur en série, pédophilie, aquagym, concours de fléchette à Juvigny. Par exemple, je me suis interrogé pendant et même après le film sur le cas de l’entraîneur de foot, assez mystérieux. Au bout d’un tas de « et si… ? », je me suis résolu à dire que tout cela n’était, au fond, qu’une rumeur et que finalement, ce type n’est qu’un bon samaritain parmi d’autres…

Simon Werner a disparu
« Et bah Jérémie, et bah, il est amoureux de toi… » Oui, bon, c’est plutôt au primaire qu’on parlait comme ça. Mais ça existait encore au lycée !

Les ouï-dire, les commérages entre adolescents, on en a tous connus. Oh ! Tu as beau de cacher derrière ta moustache et faire non de la tête, Josiane, toi non plus tu n’y as pas échappé. C’est que la rumeur est, par définition, contagieuse. C’est un vent qui transporte la vérité et qui, plus ou moins, la déforme, la tronque. On s’en méfie, mais parfois, malgré nous, on la clopor… coplor… Ah, merde alors ! On la col-porte. Or, la rumeur peut être dangereuse, ostracisante, notamment quand elle sert d’autres causes, plus nauséabondes ; quand elle devient vengeance ou médisance. Parfois, donc, jouer avec la rumeur, c’est un peu jouer avec la vie des autres ; c’est jouer avec le feu. Eh oui, mon p’tit père !

Mais, la rumeur permet également de se soustraire au quotidien, de créer une nouvelle réalité à partir de ce qu’on n’a fait qu’entrevoir, percevoir ; de rendre plus « cool » ce qui ne l’est pas. L’irrationnel et le rationnel se mêlent : c’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu des ovnis. Au fond, la rumeur, comme le mensonge dont elle est une cousine, sinon une sœur, permet d’inventer, de fabriquer, d’imaginer ; bref, de s’échapper. Elle est à la fois bénéfique et maléfique, donc.

Cette rumeur qui gronde, ce fantasme qui roule parmi les lycéens féérise ce que le film a de réaliste. Tout se passe dans une banlieue parisienne typique et sans surprise, et pourtant, la mise en scène et l’histoire font que l’on se croirait ailleurs, loin, dans un autre monde presque. Le fait que le film se déroule à l’aune des années 1990 influe peut-être également sur cette étrange perception. Ça fait bizarre de voir des ados qui ne soient pas vissés à leur portable… Houlà ! Je me découvre réactionnaire, et ça craint ! Mais, c’est tellement bon !

Simon Werner a disparu

Certes, on pourra reprocher à ce film d’être une sorte de « grand mix » de différentes œuvres cinématographiques, et d’ailleurs les références sont très nombreuses. On peut penser à Elephant, donc, mais aussi à la série Skins, aux Disparus de Saint-Agil (Christian-Jaque, 1938), voire au Péril jeune (Cédric Klapsich, 1994). Un peu thriller, un peu teen-movie, un peu américain, un peu français, le film de Fabrice Gobert, à cheval sur plusieurs genres, est inclassable.

Et certes, fatalement, après tant de fantasmes, le dénouement du film peut décevoir un peu. Pour ma part, ça a été. Enfin, peu importe finalement, car voilà bien un film original, esthétique, dont le montage rythmé et « sec » fait penser à celui d’une (bonne) série américaine – d’ailleurs, on doit au réalisateur l’excellente série de Canal Les Revenants. Les cadrages sont efficaces, à la fois simples et prétentieux (ce qui est un comble, je l’accorde). La photographie est sobre, épurée, « pâle ». Et la bande originale (Sonic Youth) accompagne parfaitement le film, l’époque, le cadre.

Chaleureusement accueilli lors du Festival de Cannes 2010, ce film est cependant passé assez inaperçu ensuite. Dommage. Simon Werner a disparu… est pourtant un film maîtrisé, peut-être pas assez surprenant, mais finalement agréable et étonnant. Un beau film sur l’adolescence, sur les années lycée, sur Annie Cordy, enfin. A voir.

Haydenncia

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2 réflexions sur “ Simon Werner a disparu…, de Fabrice Gobert (2010) ”

  1. Très amusante et néanmoins perspicace critique de ce film qui m’a beaucoup plu. Comme toi, un ami qui l’a vu à sa sortie n’a pas aimé la fin que je trouve au contraire excellente. Que le sort de Simon Werner fut sordide ou pas (ah ah je ne dirai rien !), ce qui compte c’est de voir à quel point tout est au même plan pour ces ados (« tout se vaut » dit justement le réalisateur dans un interview), que les conversations zappent indifféremment de l’affaire Werner, à la dissert de philo ou à la soirée d’anniversaire. La rumeur (qui sévissait bien avant Facebook) n’est là que pour donner du sel à cette réalité, à fictionaliser le réel. La pluralité des perceptions (comme tu le notes avec le « elle est belle/bonne ta mère ») ouvre le film sur d’autres interrogations, permet de mieux connaître les personnages tout en mettant en doute l’image que l’on se fait d’eux. C’est vrai que le décalque formel d’Elephant peut gêner aux entournures, mais Gobert se montre suffisemment astucieux et talentueux pour détourner son modèle au profit de sa propre problématique (qui est, pour le coup, bien différente).

  2. Merci Princécranoir. Hélas, voilà un film trop peu connu, et pourtant tellement intrigant. Le genre de film où l’on se pose encore des questions deux heures après la fin du visionnage, du genre : « Est-ce que j’ai bien fermé la cage du gosse ? »… Hem… Bon, pas forcément ce genre de question, mais dans ce style. Bref ! Nous (je t’inclus dans ce ‘nous’) conseillons grandement ce film intelligent, assez inédit et surtout FRANÇAIS monsieur !

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