L’incroyable destin de Harold Crick, de Marc Forster (2007)

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Un beau matin, Harold Crick, un obscur fonctionnaire du fisc, entend soudain une voix de femme qui se met à commenter tout ce qu’il vit, y compris ses pensées les plus intimes. Pour Harold, c’est un cauchemar qui dérègle sa vie parfaitement agencée, mais cela devient encore plus grave lorsque la voix annonce qu’il va bientôt mourir…
Harold découvre que cette voix est celle d’une romancière, Karen Eiffel, qui s’efforce désespérément d’écrire la fin de ce qui pourrait être son meilleur livre. Il ne lui reste plus qu’à trouver comment tuer son personnage principal : Harold ! Elle ignore que celui-ci existe, qu’il entend ses mots et connaît le sort qu’elle lui réserve…
Pour s’en sortir vivant, Harold doit changer son destin. Sa seule chance est de devenir un personnage de comédie, puisque ceux-ci ne sont jamais tués…

        Zach Helm, le scénariste de  ce film – budgété à 40 millions de dollars quand même ! -, trouve là une idée de départ complètement jouissive et originale, dans la mesure où elle est méta-réflexive.  Le comédien ultra-populaire aux USA Will Ferrell incarne à la perfection cet Américain (très) moyen dont la vie ne recèle aucune surprise, aucun moment agréable, et qui se retrouve du jour au lendemain au centre d’un roman – sa vie – en cours d’écriture qu’il doit arrêter afin de ne pas mourir. Rien que ça ! Dans la pure tradition de la comédie américaine, le propos est ici loin d’être simplement un comique de situation gratuit et sans fonds, mais bien au contraire il sert un discours d’ensemble mettant à mal la vie sociale occidentale et ses aspects les plus quotidiens. Ainsi, l’une des qualités du film est d’osciller constamment entre rire et pleurs, entre frivolité réjouissante et gravité existentielle, chacun étant représenté par un personnage. Dustin Hoffman excelle dans le rôle d’un professeur de littérature, accablé de clichés liés à sa profession mais dont on ne peut contester leur validité (si vous ne me croyez pas, allez tailler le bout du gras avec un prof de littérature à l’université, vous ne verrez plus la vie de la même façon !), tandis qu’Emma Thompson est étonnante en écrivain dépressive bloquée dans l’écriture de son nouveau roman. A ce titre, les scènes dans lesquelles elles rend visite à des malades dans un hôpital ou quand elle imagine un accident de voiture sur un pont sont d’une grande subtilité, renvoyant au fantasme de l’écrivain désirant voir son travail prendre vie dans le réel. Et c’est là que L’incroyable destin de Harold Crick brille, dans le dépassement de la frontière entre réel et imaginaire, ou quand la réalité est plus étrange que la fiction (le titre original, Stranger than fiction, rend bien mieux compte de cela). Si le film est tout à fait accessible, il n’en demeure pas moins complètement érudit et philosophique : les personnages ont tous un nom de scientifique ou philosophe (Crick, Pascal, …). La question de fond nous concerne tous : sommes-nous maîtres de nos vies, suggérant ainsi la notion tant débattue de libre-arbitre, ou alors existe t-il une puissance supérieure qui contrôle nos moindres faits et gestes, donc un fatalisme ? Un film qui convient donc parfaitement aux élèves de Terminale, juste avant le bac de philo. Comment ? Le bac est passé depuis deux mois ?! Et bien ce sera pour l’année prochaine alors, sauf si un écrivain s’empare de votre existence et décide de vous faire mourir… Priez pour que ce ne soit pas Stephen King, Clive Barker ou Dan Simmons !

        N’avez-vous eu jamais l’impression d’être suivi, lorsque, nu, vous déambulez dans les bas-fonds de votre ville à une heure bien avancée de la nuit… Hemm, pardon, je me suis trompé d’article. N’avez-vous jamais eu l’impression d’être votre propre personnage, de faire partie d’un décor factice, d’un monde hyperréaliste dénué de substance  tangible ? La vérité ne vous paraît-elle pas inquiétante, « plus étrange que la fiction » même pour reprendre l’expression de Lord Byron à laquelle fait référence le film ? Ou tout simplement, ne trouvez-vous pas que le café de ce matin avait le même goût que celui d’hier et d’avant-hier ? Bref, voilà le genre de questions que l’on trouve dans cet incroyable film !

L'écrivain se prenant pour le démiurge qui contrôle l'univers !
L’écrivain se prenant pour le démiurge qui contrôle l’univers !

        En tant que spectateur, c’est le genre de film qui ne peut que nous questionner directement, nous interrogeant sans cesse sur la validité des faits montrés à l’écran, qui dans bien des cas peuvent être aussi bien le fruit de l’imagination de Harold (une psychologue lui dit qu’il est schizophrène) que l’exubérante imagination du scénariste. Mais quand Harold rencontre enfin l’écrivain, le doute n’est plus permis. S’engage une passionnante réflexion sur les fonctions créatrices de l’écrivain – et par extension du scénariste – sur ses limites et son rapport aux lecteurs/spectateurs. Une méta-réflexion vraiment poussée et qui ne se détourne jamais de son but, malgré la trame amoureuse secondaire entre Harold et Ana (Maggie Gillenhaal), une pâtissière anarchiste ! Le travail sur l’écriture (dialogues exquis) s’accompagne d’une réalisation de très bonne facture, énergique, classique mais toujours en concordance avec les situations, et l’on se prend à rêver que Marc Forster revienne à la comédie qui lui sied bien mieux que le film de zombies (World War Z) ou le spy-movie (Quantum of Solace). Certains détails sont particulièrement appropriés, comme les incrustations décrivant l’environnement comme dans un catalogue (un peu à la manière de Fight Club). Il serait donc dommage de passer à côté de ce petit film peu connu dans nos contrées, mais qui en dit plus long sur la vacuité existentielle des Occidentaux dits civilisés et sur les rapports sociaux loin d’être sincères. Le seul défaut que l’on pourra reprocher au film, c’est sa fin trahissant l’obsession toute hollywoodienne du happy end, même si celle-ci est critiquée dans le film par l’enseignant de littérature (« c’est bien, mais sans plus »).

Dr. Gonzo

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7 réflexions sur “ L’incroyable destin de Harold Crick, de Marc Forster (2007) ”

  1. Voila une très bonne critique d’une comédie qui change un peu, mais qui a été boudée sur notre territoire. Il faut dire que Will Ferrell ne parle qu’à une poignée de gens…
    A l’heure où le décevant « World War Z » engrange des millions, il est bien de rappeler que Marc Forster faisait aussi des films réussis avant.

  2. C’est une marque de fabrique bien française de bouder les bons acteurs étrangers, alors même que les ridicules Danny Boon et Franck Dubosc cartonnent. Je ne comprendrai jamais ! Pour moi Will Ferrell est un génie, il trouve ici un de ses rôles les plus marquants, à côté de « Anchorman » et « Step brothers » (sans doute mon préféré).

  3. Quelle belle critique sur un excellent film qui, effectivement, fait réfléchir sans pour autant nous assener des discours pompeux. Les comédiens sont épatants (j’adore aussi Queen Latifah, tellement meilleure quand elle est bien dirigé) et la réalisation impeccable.
    Pour le système que tu évoque et qui était présent dans Fight Club, c’est celui de la réalité augmenté. Une façon également pour le réalisateur de creuser le sujet de la réalité et de la fiction via ses données virtuelles.

    Je n’avais par contre pas remarqué les réfèrences autour des noms des personnages. Merci 🙂

    Enfin, perso, je me ballade rarement nu dehors la nuit. Mais chacun vie sa vie comme il le souhaite 😉

  4. Ah merci 2flicsamiami, la réalité augmentée c’est ce que je cherchait comme terme. D’autant que Forster en fait un usage parcimonieux et toujours bien intégré (le volume de savon dans les toilettes, génial !!!).
    Pour ce qui est des ballades nudistes nocturnes, je ne sais que dire, je suis démasqué, oui c’est moi que l’on a pris pour Big Foot, j’en suis désolé je vais remédié à mon problème de pilosité !!

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