Mondwest, de Michael Crichton (1973)

Mondwest

        Quand le génial écrivain Michael Crichton, auteur de Jurassic Park, La variété Andromède et bien d’autres pièces maîtresses, passe à la réalisation, il ne fait pas semblant. Mondwest, titre français sorti de derrière les fagots pour Westworld, reste pour un paquet de cinéphiles un savoureux classique de la science-fiction, et plus particulièrement un archétype du cinéma d’anticipation. L’histoire se situe une dizaine d’années en avance par rapport à l’époque de production du film – soit dans les années 1980 – et raconte le voyage de deux hommes d’affaires, Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin, un acteur qui ressemble furieusement à notre Christian Bale d’aujourd’hui !) dans un parc d’attractions proposé par la compagnie Delos. Celle-ci, sous l’étiquette des « vacances du futur », permet moyennant (une grosse) finance (1 000 dollars par jour quand même) aux gens de se retrouver dans l’époque de leur choix : Empire Romain, Europe médiévale ou bien Far West américain de 1880. Dans tous les cas, ces lieux sont peuplés de robots fabuleusement proches des êtres humains, sur les plans physique aussi bien que psychique.  Evidemment, ces derniers ne vont pas tarder à montrer des dysfonctionnements et à se rebeller, malgré le contrôle du personnel du parc.

        L’intérêt de tels parcs d’attractions renvoyant à des époques plus ou moins fantasmées, souvent idéalisées ou au contraires dévalorisées, c’est en outre de pouvoir assouvir les fantasmes les plus fous, et cela est très bien décrit dans Mondwest. Dès la scène d’introduction dans laquelle un présentateur télé rencontre des personnes qui reviennent de leur voyage, l’accent est porté sur la possibilité de faire ce qui est théoriquement interdit et impossible dans la vie quotidienne. Ainsi nos deux personnages principaux, dont l’un est déjà allé à Mondwest, sont à peine arrivés sur place que l’un s’adonne au meurtre d’un robot qui lui a manqué volontairement de respect. Chacun d’eux suit d’ailleurs un scénario bien précis pour satisfaire au mieux les hôtes, de fait c’est la satisfaction narcissique de la virilité des clients qui entre en jeu dans ce système commercial du futur. Dans le village du Far West se trouve également une maison close, permettant donc d’avoir des rapports sexuels avec des robots, idée que l’on retrouvera maintes fois depuis (Blade Runner, Le Cinquième élément…), et qui reformule d’une brillante façon le mythe de Pygmalion amoureux de sa statue Galatée. Outre les deux personnages principaux, Crichton s’attache aussi à montrer d’autres personnages, aussi bien dans le Far West que dans les deux autres parcs. Un homme marié et un peu trop libidineux se permet, en l’absence de sa femme bien sûr, de s’adonner à de multiples plaisirs sexuels avec les femmes du monde médiéval, tandis qu’un autre décharge ses pulsions par la torture (on ne voit pas la scène, mais on l’imagine très bien quand Peter Martin pense que la femme robot torturée est une humaine). C’est donc une vision bien psychanalytique des problèmes sociétaux que nous offre Crichton qui, faisant des vacances du futur l’exutoire des fantasmes humains, remet en question l’ambiguïté de la psyché.

-"Par ici, on m'appelle le Purificateur sans Coeur aux yeux d'acier. Alors si tu veux passer, il faudra d'abord payer dix dollars. C'est pour mon opération des yeux...".
-« Par ici, on m’appelle le Purificateur sans Coeur aux yeux d’acier. Alors si tu veux passer, il faudra d’abord payer dix dollars. C’est pour mon opération des yeux… ».

        D’ailleurs, cette ambiguïté est très clairement représentée par le personnage de John Blane dont les gestes automatisés l’assimilent à un robot lui aussi. Puisqu’il connait déjà Mondwest, il se contente de refaire les mêmes choses qu’avant en ne laissant aucune place à la découverte, à l’émerveillement et aux sentiments – le propre de l’homme. Au contraire, ce sont donc les robots qui vont refuser leur simple condition d’automates dont l’existence est régie par la direction du parc, afin de renverser l’ordre établi. Soulignons, en plus, que le terme « robot » viens des langues slaves signifiant « esclave ». Et comme chacun le sait, un jour ou l’autre, les esclaves s’affranchissent de leurs maîtres, parce que au fond, ça les fait bien chier de travailler plus pour gagner rien (bon d’accord il sont nourris, logés et blanchis, mais quand même). Cette prise de conscience intervient assez tardivement, presque dans la dernière demi-heure du film, et auparavant Crichton met tout en place pour rendre son univers cohérent ce qui le rend encore plus effrayant. Il sait aussi brillamment utiliser les techniques propres au cinéma (magnifique Panavision au passage), à commencer par le ralenti comme en témoignent plusieurs séquences intenses dont celle où Peter Martin tue – pour la seconde fois – l’infâme robot cow-boy (interprété par le célèbre Yul Brynner) pour sauver son ami. Un séquence au ralenti digne de la stylisation de la violence chez Peckinpah mais aussi de la temporisation du suspense de Brian de Palma. Conscient de leur statut de jouets, de poupées destinées à assouvir tous les désirs des hommes, les robots ne réagissent plus à leur maîtres, rapidement pris de panique mais ne souhaitant surtout pas arrêter l’activité du parc pour autant. C’est qu’il y a des enjeux financiers considérables derrière, comme le dit le directeur : « Si l’on stoppe maintenant, cela donnera une mauvaise image aux futurs clients ». S’ensuit une course poursuite entre le cow-boy robot et les clients humains, dont très peu ressortent vivants (le dernier plan du film est d’ailleurs une fin ouverte, une non-fin en quelques sortes qui permet surtout d’interroger le spectateur). Crichton se permet même des plans subjectifs nous montrant à quoi ressemble la vision du robot, précurseur donc de Terminator, Predator et … de la quasi-totalité des films mettant en scène des robots en fait.  Parallèlement, le film nous donne à voir les coulisses du parc, notamment la récupérations des robots endommagés suite à des meurtres ou autres, qui sont réparés pour être remis en circulation dès le lendemain. D’où la réapparition du cow-boy robot, bad guy par excellence du film dont l’interprétation remarquable de Yul Brynner donne des sueurs froides à chaque vision. Le système de surveillance et de contrôle du parc, avec ses centaines de caméras et d’ordinateurs dans la salle du personnel, est aussi très bien présenté et nous renvoie, à nous autres petits terriens de ce début de XXIème siècle, à nos émissions de télé-réalité, sauf que dans le film cela n’est évidemment pas retransmis, étant donné qu’il est nécessaire de cacher l’inavouable.

Avec Delos, les vacances pour les riches deviennent enfin accessibles : seulement 1 000 dollars la journée.
Avec Delos, les vacances pour les riches deviennent enfin accessibles : seulement 1 000 dollars la journée.

        Si vous n’avez donc pas vu cet excellent film, alors je ne peux que vous conseillez de courir le voir, d’autant plus que J.J. Abrams vient de mettre en route une série télévisée basée sur le film, il faut dire qu’il y a matière à faire quelque chose de très bon avec un tel pitch…

Dr. Gonzo

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5 réflexions sur “ Mondwest, de Michael Crichton (1973) ”

  1. Rien à redire, je souscris en tous points à cette excellente analyse du film (si ça te dit, la mienne est à lire en cliquant sur mon nom). Je ne savais pas que Abrams avait pour projet d’adapter « Mondwest » en série mais on peut aisément rapprocher déjà l’excellente série « real humans » des questions soulevées par Crichton. Si la forme a pris sans doute un coup de vieux, le contenu est on ne peut plus d’actualité, pointant du doigt les dérives du business de la société des loisirs.

  2. Belle analyse. J’ai bien aimé ce Mondwest. Pas exempt de petits défauts, mais cela reste un film de SF indispensable qui a ouvert la voie à d’autre film du même genre (tout ceux que tu as cité dans ton article en fait).

  3. Merci Princécranoir et 2flicsamiami, très bonne analyse également Princécranoir. Comme tu le remarques, Jurassic Park est très (trop ?) inspiré de Westworld du même Crichton, mais qu’importe au vu du résultat. En tout cas, encore une fois on voit bien que les années 70 portent en elles, au cinéma, toutes les angoisses et craintes de la société occidentale, et en font par là une des périodes les plus intéressantes cinématographiquement parlant.

  4. Ub film complètement OVNI dans la SF et, comme tu le qoulignes, a fait des émules par la suite! Faudrait que le le revois car malheureusement je ne l’ai visionné qu’une fois, et il y a très longtemps

  5. Un film à revoir aucun doute, il est d’ailleurs sorti en Blu-ray (je ne sais pas quelle est la qualité du disque), mais sinon le DVD récent fait l’affaire !

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