Douze hommes en colère, de Sidney Lumet (1957)

J’avais vu ce chef-d’œuvre du film policier qu’est Le nain était polyglotte, l’histoire d’un nain en costume bavarois qui parle toutes les langues du monde, sauf le herero, ce qui lui coûte la vie. J’avais également vu cette perle du huis clos, A deux dans un sèche-linge, où un couple en crise décide de s’expliquer en s’enfermant vingt-quatre heures dans un sèche-linge (le film, heureusement, ne dure que huit heures). Je voulais donc voir un film qui combine ces deux genres cinématographiques, le policier et le huis clos, et je suis tombé sur Douze hommes en colère de Canberra Lumet… Pardon ! De Sidney Lumet (blague réservée aux géographes).

Un jeune homme d’origine modeste est accusé du meurtre de son père et risque la peine de mort. Le jury composé de douze hommes se retire pour délibérer et procède immédiatement à un vote : onze votent coupable, or la décision doit être prise à l’unanimité. Le juré qui a voté non-coupable, sommé de se justifier, explique qu’il a un doute et que la vie d’un homme mérite quelques heures de discussion. Il s’emploie alors à les convaincre un par un.

Douze hommes en colère
Mais Marcel… Mais… Pourquoi tu t’es mis tout nu ?

Une salle étroite où sont réunis douze hommes qui doivent statuer sur la vie ou la mort d’un treizième. Au centre, Henri Fonda / Jésus-Christ / Sébastien Tellier, le juré numéro 8, la bonne parole, celui qui doute et qui persuade, symboliquement vêtu de blanc. L’allégorie peut paraître facile, mais elle est obligatoire, le chiffre 12 n’ayant pas été choisi au hasard Balthazar. Et s’il a été choisi au hasard, alors bah tant pis voilà quoi moi je tente et après on m’engueule c’est pas juste…

Cette salle est fermée à clé. Dehors, la nuit tombe et se fait mal. Il fait chaud, très chaud et le ventilateur est en panne. Les cravates se desserrent, les cols de chemises s’ouvrent, chacun s’essuie le visage. Evidemment, avec cette chaleur suffocante, personne n’a envie de rester dans ce lieu claustrophobe, d’autant que ce jeune garçon, qui attend de connaître son sort dans la salle à côté, a l’air on ne peut plus coupable.

Mais, alors qu’un vote à l’unanimité est nécessaire pour entériner cette culpabilité évidente, un seul, le juré numéro 8, ose lever la main en faveur du « not guilty ». Non pas parce qu’il estime l’accusé, dont on ne verra d’ailleurs qu’une seule fois le visage apeuré, non coupable, mais parce qu’il considère que la vie d’un homme mérite bien qu’on s’attarde un peu plus sur son sort, qu’on réfléchisse, qu’on délibère…

Et c’est à cet instant qu’il crie : « Mais non, j’déconne ! » en tapant dans le dos de son voisin. « On va quand même pas louper N’oubliez pas les paroles ! », s’exclame-t-il devant des jurés soulagés. Et le film est fini…

Mais non, patates ! Ce serait tellement simple ! Dès lors, c’est à cet homme seul contre tous de convaincre les autres que l’accusation présente de petites failles et qu’en cas de doute raisonnable, il serait injuste de déclarer l’accusé coupable. Un long et passionné débat s’installe alors…

Douze hommes en colère2

Il s’agit en fait du premier film pour le cinéma de l’immense Sidney Lumet, qui adapte ici, sur proposition d’Henri Fonda lui-même, la pièce homonyme de Reginald Rose. Henri Fonda, alors véritable star hollywoodienne, décide en effet, contre toute attente, de confier son projet à ce jeune réalisateur qui a jusqu’ici fait ses armes à la télévision.

Voilà qui est étonnant de la part de cet acteur qui, à l’époque, peut monter un projet sur son seul nom et donc facilement trouver un réalisateur connu, d’autant que le budget est serré et le temps de tournage tout autant (21 jours !). Sidney va-t-il réussir ce défi ? Va-t-il se contenter de « théâtre filmé » ou, au contraire, réaliser une véritable œuvre cinématographique ? Va-t-il dire la vérité à Beverly, alors que Jean-Stéphane envisage de quitter le jeu ? La suite, demain, sur NRJ 12 hommes en colère.

Mais, Henri Fonda peut respirer, car le résultat est un chef-d’œuvre. Bravo Henri, t’avais vu juste ! De fait, Douze hommes en colère est un véritable modèle de mise en scène, à la limite de la leçon de cinéma. Le challenge était pourtant de taille, car voilà en effet un huis clos qui porte vraiment bien son nom, étant donné que la quasi-totalité du film (à l’exception de quelques rares séquences) se déroule dans l’exiguë salle de délibération, et presque en temps réel. Autant dire qu’avant de voir le film, en lisant simplement le résumé et malgré ses bonnes critiques, j’avais pris un abonnement « bâillements illimités »…

Eh bien, cet abonnement n’a servi à rien, puisque le film n’est jamais ennuyeux, au contraire. Ça vous attrape le regard et ça ne vous le rend qu’une fois le générique terminé. Et alors vous vous dites, assis sur un canapé 3 places fixe en cuir noir Wokk à la ligne sobre et contemporaine, les pieds posés sur une table basse design Metro composée de 4 plateaux de coloris blancs et gris alternés qui tournent autour d’un axe fixe pour vous permettre de jouer avec l’espace dans votre salon (j’ai besoin d’argent) : « Ça, c’est un bon film ! ». Et vous riez ! Et vous chantez ! Et vous appelez vos voisins pour qu’ils viennent chanter avec vous, mais vos voisins, d’abord sont des rustres, et ensuite vous disent qu’à 3 heures du matin ils ont autre chose à faire et vous vous retrouvez sur un banc dans un parc en train de parler aux hérissons.

Douze hommes en colère

Avec ce premier long-métrage, Melbourne Lumet (deuxième blague réservée aux géographes) montre déjà sa prédilection pour l’univers urbain, le crime et la psychologie de personnages complexes pris dans un dilemme d’ordre moral, le poids des responsabilités. Déjà, il s’affiche comme un grand réalisateur. Ses plans sont soigneusement choisis et évoluent durant le film en fonction de l’ambiance dans la salle de délibération : d’abord en plongée, les voilà à hauteur d’homme et, à la fin du film, dans les moments de grande tension, en contre-plongée.

La chaleur étouffante qui imprègne peu à peu la pièce en cette nuit orageuse est également bien amenée, avec des gros plans sur les visages en sueur, sur le ventilateur en panne et l’impression que, peu à peu, à l’aide d’un jeu de focales, le décor se rapproche des protagonistes, ce qui accroît le sentiment d’étouffement.

Lumet a également pris le soin de travailler la personnalité, l’individualité de chacun des douze hommes. Il y a le timide, le nerveux, le cynique, le rigolo de service, le discret, le raciste, le fan de Plastic Bertrand, etc. Pas de femmes ni de minorités ethniques cependant. Faut pas déconner ! Ce panel de personnages peut toutefois sembler caricatural, mais le fait est que cela fonctionne très bien en ce que ce juré est représentatif d’une certaine Amérique de l’époque.

A noter d’ailleurs qu’aucun de ces protagonistes n’est nommé durant tout le film – on les connaît sous la forme de leur numéro de juré –, à l’exception des deux premiers ayant mis en doute la culpabilité de l’accusé, M. Davis (Henri Fonda) et M. MacCardle (Joseph Sweeney), dont on apprend les noms qu’à la toute fin.

Constatons enfin que tous les acteurs, à commencer par l’immense Henri Fonda, impeccable en homme éloquent, calme et finalement courageux, sont excellents et extrêmement convaincants. Et les joutes verbales entre les différents membres du jury sont tout simplement jouissives, grâce à des dialogues parfaits et ciselés.

Et remets tout de suite un slip !
Et remets tout de suite un slip !

Au final, ce n’est pas tant l’affaire judiciaire en elle-même qui nous intéresse – le film ne dira jamais si, finalement, le juré avait raison ou tort. Ce qui nous intéresse, c’est la mécanique qui fait que peu à peu le doute s’installe, c’est le comportement évolutif des membres du jury, et surtout, c’est la question de savoir par quel droit un homme peut en condamner un autre, qu’en plus il ne connaît pas ou que partiellement, à la chaise électrique.

Le film de Lumet est de ce fait un formidable réquisitoire contre la peine de mort, l’arbitraire et les préjugés ; un plaidoyer en faveur d’une justice plus égalitaire (Que viva la revolución !), en faveur du doute et du débat, donc de la démocratie. Un film, enfin, qui interroge l’objectivité de chacun dans de telles situations. Bon, là, j’en ai marre de disserter sans drogues ni alcool, alors je m’arrête.

Ce qu’il faut retenir, c’est que Douze hommes en colère est au final un film intelligent, maîtrisé, souvent drôle, avec des dialogues brillants ; un huis clos magistral, qui n’a pas pris une ride et qui reste encore d’actualité. Ne soyez pas rebutés par son année de sortie ou le fait que ce soit un exemple paroxystique du huis clos : ce film est à voir, bonnement et simplement. De toute façon, si vous ne le regardez pas, je le saurai très vite, je vous ferai arrêter et alors vous serez, inévitablement, CONDAMNES A MORT !!!… Euh… Je crois qu’il faut que je revoie ce film.

Haydenncia

Publicités

6 réflexions sur “ Douze hommes en colère, de Sidney Lumet (1957) ”

  1. Mon dieu, les blagues de géographe m’ont fait sourire. Je crois que j’ai un problème…
    Si tu as aimé, une nouvelle adaptation de la pièce a été faite en 2010 avec Michel Leeb dans le rôle principal qui est, ma foi, fort réussie. En tout cas, il est clair que Brisbane Lumet a signé un chef-d’oeuvre et un des rares drames judiciaires qui soit capable de toucher un public aussi large.

  2. « 12 hommes en colère » passé à la moulinette de Mr Haydenncia, ça vire soit à la géniale plaidoierie, soit à l’incantation blasphématoire. Mon cher, il va falloir vous expliquer pour cette Offence (autre film génial du même réal que j’ai vu il y a qq jours), cette mise en boîte à Lumet (suédoises,… moi aussi je sais faire des blagues pour géographes).

  3. @ For Blood’s Sake : Je ne connaissais pas l’adaptation théâtrale avec Michel Leeb. J’irai voir ça de plus près. Est-ce que le juré n° 8 imite l’Africain ^^ ?
    Et content que les blagues sur Adélaïde Lumet t’aient fait sourire 😉

    @ Princécranoir : Très joli ^^ ! J’avoue que j’ai été tenté par le « boîte à Lumet », mais je ne savais pas comment l’amener. On arrête là, ou c’est Laurent Ruquier qui va être jaloux !

  4. Les jurés auraient pu fumer le cal lumet de la paix à la fin du film.
    Par contre, le fan de Plastic Betrand m’avais échappé. Voilà un type qui mérite la peine de mort (je parle du fan, pas du Plastic). D’ailleurs, du plastique sur une chaise électrique, ça fond.

  5. C’est festival, dites donc ! Je suis d’accord avec toi quant au sort qui devrait attendre tout fan de Plastic (et pas que de lui) ; mais je propose le bûcher et Johnny Hallyday pour chanter avec l’Inquisiteur : « A lumet le feeeuuu !!!! »…
    Je suis épuisé…

  6. Oui c’est un film qu’il ne faut pas hésiter à voir même si on pense qu’un huis clos peut être ennuyeux.
    Henry Fonda pourrait avoir l’air de retourner à ses début en retrouvant la gestuelle et la diction de l’acteur de théâtre qu’il était, mais on comprend très vite qu’il a intégré toutes les subtilités de la caméra depuis car il crève l’écran avec son personnage

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s