Gravity, de Alfonso Cuarón (2013)

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        Un film avec deux cosmonautes perdus dans l’espace ? C’est culloté, mais ça doit être bien limité au niveau du scénario. Un film avec deux cosmonautes perdus dans l’espace dont l’une est jouée par Sandra Bullock ? Ah, fallait le dire avant, ça ne m’intéresse plus en fait, au revoir mon bon monsieur. Un film avec deux cosmonautes perdus dans l’espace dont l’une est jouée par Sandra Bullock MAIS réalisé par Alfonso Cuarón ? Ah, mais là d’accord bon oui, ok. Même avec Mélanie Laurent dans un scaphandre lunaire, j’achète.

        Ce n’est un secret pour personne, pas même pour la CIA et le FBI depuis que les gens semblent avoir compris que leur rôle était de surveiller, le précédent film du bonhomme, Les Fils de l’homme (2006), est un authentique chef d’oeuvre sans concessions aucune. Il est tout normal de retrouver cette volonté acharnée d’aller toujours plus loin dans la mise en scène, dans l’émotivité et dans la puissance évocatrice que peut offrir le cinéma. Si Les Fils de l’homme se basait sur un scénario exemplaire en termes de développement et de construction dramatique, Gravity semble de premier abord assez « vide » (c’est le terme qui revient souvent dans de nombreuses critiques), pour ne pas dire léger. Et pourtant, c’est bien vite oublier que le film raconte rien de moins que la survie de deux astronautes américains dans l’espace suite à des débris de satellites lancés à pleine vitesse. Et ça, même pour un vétéran du Vietnam, c’est déjà pas mal, vous en conviendrez.

Tina Arena voulait "aller plus haut". Sandra Bullock, elle, veut aller plus baaaaaaaaaaaas !
Tina Arena voulait « aller plus haut ». Sandra Bullock, elle, veut aller plus baaaaaaaaaaaas !

        Et autant dire qu’en matière de survival spatial, Gravity se pose là, quelque part entre… entre … Hum attendez voir. Non entre rien du tout en fait, il n’y a pas d’équivalent en matière d’immersion et de sentiment d’angoisse propre au genre. Tout est fait pour se rapprocher au maximum du personnage principal, de vivre son aventure littéralement et techniquement, via des plan-séquences en vue subjective qui atteignent ici des sommets de maîtrise. Gravity fait encore avancer la performance capture vers un domaine artistique que personne n’imaginait il y a quelques années. En témoigne la première scène, plan-séquence démentiel ou l’on se croit à penser que le film a bel et bien été tourné dans l’espace. A la fois redéfinition de la place du spectateur et de la gestion traditionnelle du cadre, chaque plan de Gravity découle d’une possibilité de création artistique inouïe, en cela que la caméra justement n’existe pas en termes physiques, et donc que tout obstacle devient désormais une invitation à le dépasser (voir la façon dont le plan épouse le point de vue de Ryan Stone). Plus que de la simple démonstration technique, il s’agit là d’un film-conscience, conscience de ce que la capture de mouvements  peut offrir : le dépassement des normes techniques et des conventions qui régissent le cinéma depuis un siècle, la phase ultime du processus d’identification et bien plus encore. En bref, une nouvelle grammaire cinématographique à portée de mains (ou plutôt de touches de clavier).

        Comme pour Les aventures de Tintin : Le secret de la Licorne de Steven Spielberg, Alfonso Cuarón  prend garde de ne pas trop déstabiliser le spectateur en s’amusant (?) à reprendre un certain nombre de codes traditionnels (la caméra qui frétille lors des impacts de débris) et reprend le flottement harmonieux des travellings que l’on trouvait dans Avatar. Normal pour un film se déroulant dans l’espace, qui ici fait d’ailleurs office de troisième personnage, de bad guy métaphysique, un beau salopard qui ne veut pas trop voir les humains squatter sa zone, comme le rappelle l’incipit. On peut regretter le choix de Sandra Bullock, qui peine à transmettre toute la puissance de cette aventure hors-normes, mais la magnificence de la mise en scène de Cuarón, tout comme du travail des équipes artistique (les géographes vont adorer les plans de la Terre, les autres aussi) et sonore (l’absence de son diégétique à certains moments est extrêmement angoissant) font de Gravity l’un des plus grands films de l’année, à n’en pas douter (si si, même les astronautes le disent). Chère au réalisateur des Fils de l’homme, la symbolique gravite ici (ohohoh, elle est facile celle-là) autour des différentes étapes de la vie, de la naissance (cordon ombilicale, puis fœtus au centre d’un hublot), à la renaissance spirituelle (le bouddha, la grenouille et la symbolique biblique de la boue), formant un cycle magnifique jusqu’à un plan final qui donne son sens le plus noble à la contre-plongée. Putain mais quel film !

Dr. Gonzo

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13 réflexions sur “ Gravity, de Alfonso Cuarón (2013) ”

  1. Perso, déçu du spectacle. Le vide n’est pas tant l’absence de scénario (d’ailleurs, Cuarón n’a de cesse de densifier son spectacle en incluant un pathos tout sauf léger) que la matière que l’on retire de cette aventure – qui se résume à rien de plus qu’une exhibition technique teinté de mélodrame. Pour cela, la symbolique du foetus et de l’évolution se suffisait à lui même.

  2. Ouah ! toujours pas redescendu j’ai l’impression. C’est vrai que le film nous met la tête dans les étoiles de belle façon. Pour revenir sur le début de la chronique, on peut dire qu’en terme de catastrophe en altitude, on est entre « airport » et « appolo 13 ». Mais en termes visuels, on est vers l’infini et au-delà, c’est certain. Je suis entièrement d’accord sur le fait que le survival se suffit amplement à lui-même tant il est intense de bout en bout. Et les petites notes spirituelles (le bouddha, l’icône) nous rappelle combien il est important de croire en autre chose que la sainte technologie (la « sainte loco » disent les gars du tranceperceneige que je ne vais pas tarder à aller découvrir au ciné). Pour finir, l’homme n’est effectivement pas le bienvenu là-haut, et ne s’en ai jamais aussi bien rendu compte qu’après avoir vu ce film (même si un certain Alien déjà, nous avait déjà mis en garde).

  3. Je ne trouve pas le pathos mal dosé, au contraire il y a ce qu’il faut pour donner un minimum de consistance au film (qui plus est, le fait que la fille de Stone soit décédé rend la notion de survie encore plus intéressante et contradictoire même, puisqu’elle pourrai tout abandonner pour la « retrouver »). Au final, l’exploit technologique du film sert avant tout un scenario aux resonnances universelles, la survie et la recherche de but existentiel.
    J’ai également hâte de voir Snowpiercer demain, qui d’après les premiers echos renvoie directement à Elysium (ideologiquement innovant ou du moins de plus en plus rare dans le paysage actuel, mais techniquement bancal).

  4. « Elysium » est un film qui se reverra sans doute avec plaisir, histoire de voir comment il supporte le passage du temps. Quant à Snowpiercer, j’ai vraiment hâte de voir comment Bong a adapté le nihilisme de la BD de Rochette.

  5. Une fois encore, ce n’est pas les éléments dramatiques intégrés dans le récit qui m’ont gêné, mais leurs exploitations, que j’ai trouvé bien lourdes.

  6. Ça prend certes une dimension quasi mystique et essentialiste, au vu de la fin (musique, choix du cadrage…) mais au moins ces éléments sont liés entre eux. Après pour avoir vu le film deux fois, cela ne m’a absolument pas gêné dans le plaisir de visionnage, mis à part quand Stone se met à aboyer (bon là, d’accord, je ne peux rien trouver pour défendre ce passage).

  7. Voilà, c’est surtout cette scène avec l’interlocuteur inuit, sa discussion avec Kovalski sur l’accident de sa fille, et aussi son petit message pour sa fille avant de mettre les gaz vers la Terre (ou la station spatiale chinois, je ne sais plus) qui m’on profondément ennuyé.
    Peut-être que je n’étais, ce jour là, pas très enclin à encaisser ce genre de scène sans broncher.

  8. Peut-être que ces passages auraient pu être raccourcis, c’est vrai, Sur ce, j’y retournerai bien encore tellement le voyage est immersif et prend aux tripes !

  9. Pour ma part, j’ai aimé ce film et certains passages sont de toute beauté, au point d’avoir l’impression d’être avec Clooney et sa machine à café dans l’espace (la scène de l’aurore vue de l’espace est superbement poétique).
    Cependant, le film n’est pas exempt de défauts, à commencer par quelques longueurs comme le soulignait justement 2flicsamiami, le jeu plein de botox de Sandra Bullock,décidément aussi expressive qu’un astéroïde, et surtout, potentiellement, le passage forcément décevant d’une 3D superbement exploitée sur grand écran à une 2D d’écran télé…

  10. Sans oublier, mais je suis de mauvaise foi, qu’une femme qui a perdu son enfant et qu’on devine à moitié dépressive a dans la vraie vie très peu de chance de partir en mission dans l’espace où il faut avoir des nerfs d’acier et un mental hyper solide…
    Je sors…

  11. Je suis d’accord avec 2flicsamiami : une œuvre tire-larme aux effets hollywoodiens dommageable. Je n’ai, perso, pas adhéré à cette histoire qui m’a plus ennuyé qu’autre chose. Une forme somptueuse cependant, comme je l’explique en détail http://bit.ly/17BMjMQ mais une forme convenue au symbolisme gonflant.

  12. C’est sans aucun doute une question de ressenti, je suis allergique à bon nombre de films faisant usage de symbolique pour appuyer la narration, mais pour « Gravity » celle-ci me semble justement appropriée et utilisée. Et c’est surtout dans la mise en scène déployée autour des émotions que fait partager Ryan Stone que cela est formidable. Après il est évident que tout cela est proprement hollywoodien, et que l’on pouvait demander quelque chose de plus tranchant avec Alfonso Cuaron, mais pour ma part le spectacle est dantesque quand même.

    Merci de ton passage Nicolas, je viendrais lire ta critique dans le week-end et flâner sur ton (très joli au passage) site, dont la partie « téléchargement » m’attire également beaucoup !

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