Snowpiercer, Le transperceneige, de Bong Joon Ho (2013)

SNOWPIERCER

        Deux évidences sautent aux yeux à la vision de Snowpiercer. D’une part, la bande dessinée originale (de Jean-Marc Rochette, Benjamin Legrand et Jacques Lob, 1984) et le réalisateur sud-coréen Bong Joon Ho étaient fait pour se rencontrer. D’autre part, 2013 est vraiment une année 100% Science-fiction et ça, ça fait du bien dans le caleçon (air bien connu dans les Cévènnes au XVIème siècle).

        On pouvait craindre le même résultat malheureux que son compatriote Kim Jee-woon sur Le Dernier rempart, dans lequel sa personnalité artistique était écrasée sous le poids de l’usine à rêves hollywoodienne. Bong Joon Ho peut compter avec l’aide de sociétés de production moins envahissantes, certes, mais on sait à quel point le passage vers la grosse production peut être synonyme d’auto-trahison et de reniement de l’univers créatif d’un réalisateur. Or Snowpiercer est bien un film affilié à son géniteur, il n’y a pas de doute possible. Sa réalisation est une fois encore remarquable, alignant les plans iconiques, usant de tous les symboles propres à la BD et surtout, exploite bien le décors en huis-clos des wagons du train. On se retrouve bien souvent avec des scènes offrant une profondeur de champs magnifique, magnifiée par le grain de la pellicule et le character design en général (aussi bien à l’intérieur du train qu’à l’extérieur). Les différents wagons traversés par les insurgés reflètent parfaitement la fracture sociale censée être à l’oeuvre; et pour ma part la séquence dans la salle de classe est particulièrement savoureuse, faisant le constat désespéré d’une éducation caricaturale sur le monde, allègrement bien-pensante et orientée à la droite du Front National (c’est dire). En matière de grotesque social, la claque est totale et nous renvoie vers le penchant caricatural ouvertement assumé par bon nombre de gouvernements occidentaux. Paradoxalement, le chef des insurgés est joué par Chris Evans (Captain America), joli retournement de veste, chapeau ! Du côté du reste de ce casting international, Tilda Swinton est méconnaissable en femme despotique incarnant la pensée archaïque, Ed Harris est classe en première classe, Song Khan-Ho est un mec cool puisqu’il donne la dernière clope de l’humanité à un révolté qu’il connait depuis quelques heures, et John Hurt ressemble à Gandalf avec un bras en moins. Globalement, rien à redire sur le jeu des acteurs.

Snowpiercer

        Il y a bien quelques moments étranges, quasiment hors du temps/de l’action du film, qu’on peut trouver gênants pour la cohérence du film : des personnages qui ne répondent pas à d’autres personnages, des moments de flottement, des attitudes de certains personnages hors de propos… Et c’est justement très bien à propos, pour illustrer l’absurdité du système politique/idéologique du microcosmos du train, qui n’est rien de moins qu’une allégorie de nos sociétés occidentales. Et l’intelligence du film est d’exploiter aussi bien le fond et la forme. Du nihilisme de la BD, on en retrouve toute la force réflexive sur les rapports de domination, l’exploitation humaine, la lutte des classes perdue d’avance par les plus pauvres et l’inévitable trahison des principes idéologiques (les concessions par rapport au but initial, la découverte des responsabilités du pouvoir…), et bien évidemment sur l’illusion entretenue par les nantis de la liberté et le maintien de la peur comme vecteur d’endormissement des consciences. La conversion finale entre le chef de la « Grande Révolution » et Wilford (le créateur du train) est passionnante, sur les rouages de la domination sociale. Snowpiercer est en quelque sorte le film de S-F. sociale qu’on attendait plus, combinant une forme divertissante sans pour autant renier la radicalité de son auteur (l’affrontement dans le tunnel, ou la chasse à l’homme plus loin dans le sauna complètement délirant de maîtrise, seulement portée par le bruit des rails !)  à un fond évidemment dense, réflexif sans être manichéiste.

        C’est peu dire que la sortie à quelques mois d’intervalles  d’Elysium et de Snowpiercer (tous deux portés par un révolutionnaire issu de la masse plébéienne et donc directement confronté aux problèmes de celle-ci)) est représentatif du point critique atteint dans l’organisation socio-économique actuelle. Mais comme la vraie révolution n’est pas pour demain, autant aller au cinéma pour se la représenter, surtout quand elle l’est aussi bien faite que dans Snowpiercer.

Dr. Gonzo

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7 réflexions sur “ Snowpiercer, Le transperceneige, de Bong Joon Ho (2013) ”

  1. Eh bien je constate avec grande joie que nous sommes montés dans le même train et avons vécu le même voyage ! La force des grands cinéastes, c’est de savoir utiliser une oeuvre au service d’une nouvelle vision. A part le train, la glace et la compartimentation sociale, Bong se réapproprie totalement l’histoire et les personnages. Et tant mieux, laissons aux lecteurs le plaisir de découvrir d’autres trains dans la formidable BD. Le nihilisme est tout de même beaucoup moins présent que dans l’oeuvre source. Autre époque, autre vision. Celle-ci est bien davantage porteuse d’espoir, même si la désillusion est au rendez-vous (ah ces américains et leurs idéaux !). Bong Joon-Ho est un anar pas triste. Il sait faire passer son message avec un mélange de cruauté et de drôlerie comme personne. Dire qu’au début, dans les wagons de queue, je me disais que graphiquement un JP Jeunet aurait très bien su apporter une touche originale à ce decorum (depuis cette pensée coupable je m’inflige en boucle « un long dimanche de fiançailles » avec un écarquilleur d’yeux et la valse d’Amélie Poulain dans les oreilles) ! Rien de comparable avec le génie de Bong Joon-Ho dès lors que les portes des wagons de tête s’entr’ouvrent. En ce qui me concerne, « snowpiercer » est déjà inscrit sur la liste des plus beaux voyages pour la prochaine entrée en gare de fin d’année.

  2. Kaal : cours-y ! Et je vois que tu es enfin passé du côté lumineux de la force, la carte Le Pass étant le billet d’entrée…

    Princécranoir : Le cocktail cruauté/drôlerie est effectivement imparable et rend l’oeuvre encore plus savoureuse.Je suis complètement d’accord avec cette montée crescendo à mesure que l’on avance de wagons en wagons, chaque porte qui s’ouvre offre une nouvelle bobine distincte des précédentes et permet de nouveaux challenges à Bong Joon-Ho. Et c’est peu dire que le fait de dérouter le spectateur est excellemment maîtrisé ici.
    Pour le nihilisme, je dois au contraire avouer que « Snowpiercer » en est imprégné bien plus que ce que l’on peut penser. Cela n’engage sans doute que moi, mais le dernier champ/contre-champ entre les deux survivants et un ours n’est pas si porteur d’espoir que cela, il renvoie à la nature fondamentalement destructrice de l’homme qui a causé l’ère glacière 18 ans plus tôt. La question posée au fond est donc : à quand la prochaine catastrophe ? S’il y a espoir, il est au final bien éphémère et repose sur des bases peu solides…

  3. Tiens c’est marrant, je ne l’avais pas du tout pris comme ça. Au contraire, alors que l’espoir de trouver la moindre trace de vie à l’extérieur avait quitté l’humanité, ce signe envoyé par la Nature me semblait plutôt rassurant. Il s’agit en tout cas d’un nouveau départ (et non d’une fin absolue dans le cas de la BD, plus noire tu meurs). Mais arrêtons de spoiler comme des sagouins ce film qu’il faut absolument aller voir !

  4. Oui, c’est sans doute mon pessimisme envers l’humain qui cherche à voir le dessous des choses, aussi rassurantes soient-elles… A trop lire Nietzsche, Schopenhauer, Guy Debord et consorts, on fini par s’empoisonner l’esprit/ouvrir les yeux…

  5. Un chef d’œuvre à aller voir d’urgence, vous avez raison. Une œuvre protéiforme qui n’a pas fini de se dévoiler, vision après vision. Claque graphique, comme je l’explique dans ma critique http://bit.ly/1eVNhrA combiné à la puissance du récit, conçue comme une métaphore de notre humanité. C’est brillant !

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