Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013)

Il y a décidément quelque chose de pourri dans ce royaume. Certains se goinfrent quand d’autres meurent de faim. Ce n’est pas nouveau, mais quand c’est rendu visible, quand ça éclate au grand jour, quand ça s’étale sur les écrans comme un dégoulis indigeste, ça fait mal, ça ouvre les yeux et surtout, ça énerve.

Dans leurs bureaux climatisés, de petits groupes d’hommes et de femmes  « dirigent » le monde ou, en tout cas, influent énormément sur son présent et, par conséquent, son avenir. Ils tapotent, ils téléphonent, ils baisent et ils sniffent. Ça fait bien longtemps qu’ils ont quitté la terre, notre terre. Ils naviguent dans d’autres sphères, porno-libérales, dans lesquelles on a à peu près tout ce qu’on veut, du moment qu’on sait compter, qu’on est intuitif et qu’on a aucune morale, aucune éthique.

Ces gens-là ne sont peut-être plus aussi nombreux et arrogants que dans les années 80, les « années fric », mais ils existent toujours et, comme le montre Le Loup de Wall Street, pissent littéralement sur les lois de leurs pays. La solution ? Une pendaison publique aux fenêtres de leurs tours d’ivoire. Bon, c’est un peu radical, mais ça a sans doute le mérite d’être dissuasif – il n’y a, de toute façon, aucun autre moyen « légal » pour mettre un terme à cela. Oui, je sais, je vais trop loin – le slogan est définitif – ; mais c’est là l’état dans lequel le superbe film de Scorsese, quoique polémique, m’a laissé.

L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez…

Loup de Wall Street
La jeune Margot Robbie. Une découverte… intéressante

Voilà donc une nouvelle réussite de l’un de mes réalisateurs fétiches. Certes, l’œuvre est un peu longue parfois, mais globalement, c’est rythmé (l’effet de toute cette cocaïne qui se déverse à l’écran sans doute) et l’histoire de ce « loup » (plutôt une hyène, un chacal) est suffisamment folle et trépidante pour accrocher le spectateur. Ajoutons à cela des acteurs excellents et des dialogues vifs et percutants, et vous avez un des meilleurs films de cette fin d’année 2013.

Qui plus est, comme toujours, la réalisation de Scorsese et sa mise en scène sont magnifiques. Bien des fois durant le film, je me suis dit : « Qui c’est qui mange des pop-corn depuis une heure et demie ? », puis « C’est décidément un foutu bon réalisateur, ce Scorsese ! ». Un exemple parmi tant d’autres, mais dont devraient s’inspirer pas mal de réalisateurs actuels : il n’y a pas beaucoup de ralentis dans ce film, mais quand il y en a, ceux-ci sont utilisés avec une telle maestria que je me suis senti obligé de le signaler au Dr Gonzo qui regardait le film avec moi. En guise de réponse, celui-ci m’a donné un coup de cure-dent dans l’œil. C’est comme ça : faut pas le déranger pendant un film.

En parlant de déranger, l’humour, omniprésent dans le film, est justement dérangeant – du moins, c’est mon avis. Si vous voulez l’avis de Ludovic Guimbert, apprenti charcutier au 12, rue Frigide Barjot à Dunkerque, allez lui demander. Pour ma part, j’ai trouvé que l’humour du dernier né de Scorsese est affreusement dérangeant parce que cynique, voire pernicieux. Oh ! le cynisme ne me déplaît pas, au contraire, mais seulement quand il émane de gens légitimes. Ici, j’avoue qu’alors qu’une partie de la salle rigolait de bon cœur à certaines blagues de nos amis traders, je demeurais coi. J’éprouvais comme un certain malaise à rire de cet immoralisme affiché, à cette vulgarité étalée comme autant de Rolex sans cinquantenaires. On organise des lancés de nains et des orgies au bureau, on truande de bon cœur, au téléphone ou en public un pauvre type qui veut lancer sa boîte ou un citoyen lambda qui, visiblement, ne roule pas sur l’or, tout ça à coups de bons mots et de clins d’œil, et je devrai rire ? Pleurer, à la limite, mais rire…

Tout cela est affreusement glauque et je dois dire que, souvent, cela m’a dérangé. Pourtant, vous le savez, je suis abonné à « Humoir noir magazine », mais quand ça vire au malsain, je tourne la page. Oui mais justement, ne serait-ce pas là la force du film de Scorsese, cet immoralisme provocateur ? Montrer la chose telle qu’elle est, sans vouloir faire la morale, presque sans juger, mais simplement se contenter de décrire, quitte à encore plus choquer, n’est-ce pas là un nouveau coup de maître du réalisateur américain ? Sans doute, mais alors heureusement que le talent de Scorsese parvient à faire passer cette pilule horriblement amère.

Qui ne s'est jamais essayé au lancé de nains ne peut pas comprendre à quel point c'est jubilatoire...
Vous derrière votre écran, soyez prêt à réceptionner ce nain déguisé en abeille…

Si ce film résume une époque, alors je ne voudrais pas y vivre. Hélas, René, on est en plein dedans et je crois que, d’une certaine façon, on peut parler à ce niveau-là de décadence. Pourtant, Dieu sait que je me méfie de ce mot. Cependant, « décadence » est bien le terme qui convient. Non pas celle d’un modèle sociétal, comme le voudrait faire croire l’extrême droite ou une partie de la droite (ce n’est pas le mariage gay ou l’immigration qui jettent des milliers de gens à la rue et qui détruisent des emplois), mais plutôt d’un système qui, comme un fruit négligé, est en train de dépérir et finira par tomber sans personne pour le ramasser. Faillite d’une civilisation… Beaucoup, aux extrêmes, n’attendent que ça, que le fruit tombe…

Décadence d’une société d’apparence, de frime, de bling-bling, de vide finalement, où Nabila, MTV et autre Benoît de NRJ 12 ont toute leur place. Eh oui, Lucette ! Nous vivons dans un monde dans lequel les valeurs sont en train de s’inverser, et ce dans l’indifférence la plus totale. Un monde de consommation convulsive, dans lequel moi-même je suis en partie impliqué et coupable. Mais, que voulez-vous, on avance avec les autres ; on avance avec l’histoire, si l’on ne veut pas rester sur le bas côté. Je vais finir par me l’acheter, ce nouvel iPhone 5S.

Le pire dans tout ça, c’est que si l’on se place d’un point de vue nihiliste et ultralibéral (l’un renvoyant à l’autre), on pourrait presque comprendre ce type, ce Jason Belfort qui, se disant qu’on ne vie qu’une fois, qu’on est de passage sur cette terre qui ne nous attend pas, décide de prendre son pied, de s’amuser, de se faire plaisir. Et l’argent ouvrant les portes du temple de la consommation, le voilà bien décidé à gagner un maximum de tunes afin de s’offrir drogues et putes (car, chez les traders, c’est cela la définition du plaisir). 

Et tout cela, mes amis, Jason Belfort le fait dans un semblant de régularité et de légalité, ce qui, à la différence des mafieux et autres gangsters tapis dans l’ombre, lui laisse un peu plus de temps pour échapper à la justice. Justice qui finira, malgré tout, par le rattraper. C’est peut-être en cela qu’il y a encore quelque chose de bon dans ce fruit pourri : une certaine justice qui, malgré tout, continue d’exister. Toutefois, le FBI paraît bien petit face à cette meute de loups en Lamborghini et complets vestons.

Di Caprio, génial comme d'habitude
Di Caprio, génial comme d’habitude (au fond à droite : Jérôme Kerviel)

Di Caprio/Gastby est formidable sinon génial dans ce film. Complètement habité par ce personnage hors du commun (ou peut-être, justement et malheureusement, trop commun),  n’hésitant pas à se ridiculiser, l’acteur parvient à nous faire, peut-être pas aimer, mais au moins apprécier cette belle pourriture qu’est Jordan Belfort. Et ça, c’est déjà un gage de talent. Il faut dire que le personnage est doué, beau parleur, non dénué d’humour et très charismatique. Un Icare aux ailes faites de dollars, qui se brûle dans la drogue, le sexe et le business frauduleux. Une sorte de gourou apocalyptique, adulé par sa secte de fraudeurs, qui finit par s’autodétruire en prenant soin de détruire ce qu’il y a autour de lui. Mais finalement, il s’en fout – une fois en prison, il n’envisage qu’une seule chose : recommencer.

Comme toujours chez Scorsese, on parle d’ascension et de chute, d’apogée et de décadence. On parle aussi de misogynie. Finalement, on sort du Loup de Wall Street avec un certain malaise. Car en même temps qu’il dénonce, le film amuse, et cela, je trouve, est assez embarrassant. Ces types, ces beaufs riches, ces yuppies qui rigolent à l’écran et qui, indirectement, par leurs pitreries provoquent le sourire, sont des criminels, des pilleurs qui laissent derrière eux des vies brisées et une société pantoise ; des parasites responsables de ces grandes crises qui emportent tout sur leur passage…en attendant la prochaine.

Wall Street au fond, ce n’est qu’une gigantesque orgie, un gigantesque doigt d’honneur au monde. Alors, après avoir vu cette bande d’abrutis intéressés seulement par eux et par leur enrichissement personnel, on se réfugie soit dans le fatalisme, soit dans la colère, soit dans les deux : le film de Scorsese a au moins le mérite de ne pas laisser indifférent. Bref, un très bon film, violent psychologiquement et qui donne la nausée, mais indispensable. Et c’est encore mieux avec des lunettes 3D (1)…

Haydenncia

(1) Fallait bien que je finisse par une note d’humour, braves gens ^^ !

Publicités

14 réflexions sur “ Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013) ”

  1. À notre humble niveau, on ne peut qu’en rire, en effet. Mais j’avoue que ça reste, dans mon cas, difficile. Sinon, merci pour ton commentaire Princécranoir ^^.

  2. Oh que oui, il ne faut pas me déranger pendant un film de Scorsese, le couple bouffeur de pop-corn à côté de moi en sait quelque chose (ahhh, si seulement ils étaient encore là pour en témoigner).

    Pour en revenir au film, c’est vertigineux et hallucinant de maîtrise, à la fois désopilant et révoltant. Scorsese réussit en quelques plans de personnes humbles et « normales » (dans le métro ou la salle de conférence à la fin) à nous remettre les yeux en face de la sordide réalité socio-économique que Belfort et ses « loups » ont contribué à créer. Un film totalement fou sur l’abolition de l’éthique humaine et celle nouvelle forme pernicieuse d’esclavage que les médias de masse justifierait presque pour conserver leur hégémonie : la CRISE.

    Sur ce, joyeux réveillon à tous et buvez frais à Saint-Tropez ! A l’année prochaine pour de nouvelles critiques, de nouveaux lancers de nains et autres réjouissances régressives !

  3. Amertume, oui, en effet. Et encore, le mot est un peu « doux ». J’avais ressenti un peu la même chose avec l’excellent Margin Call – solution : ne plus regarder ce genre de film et ma santé en bénéficiera 😉

  4. Ignoble vulgaire horrible . Ce film ne veut rien dire . Ou est la morale?? Ou sont les belles choses de la vie?? Je note 1sur20 et je suis indulgente .

  5. Je vais bientôt le voir, alors je te dirai ce que j’en ai pensé
    Ta critique est comme qui dirait « chirurgicale ». On sent bien les coups de scalpels… Somme toute, c’est bon signe car cela prouve que tu n’es pas anesthésié!

  6. Ce personnage est cynique bien sûr, mais par-dessus tout, il est simplement et carrément inconscient. Et donc rien n’a de prise sur lui. Il est absolument nocif sans être viscéralement mauvais ; il est vide et il a faim.

    Toutes mes condoléances pour ce premier pas dans la galaxie des réactionnaires :/

  7. Je ne vois pas en quoi ma critique est réactionnaire. Révolutionnaire sans doute, et encore ;-)…
    Je suis un être pondéré. Sauf quand on touche à ma télécommande : alors je deviens UN TUEUR. Mais seulement dans ce cas-là.

  8. La notion de « décadence » est réactionnaire par définition. Tu rejettes le présent tel qu’il est et constate une dégradation par rapport à un passé ou un idéal donné.
    Et tu critiques largement des normes récentes et/ou (considérées comme) typiques de l’époque.

    « Nous vivons dans un monde dans lequel les valeurs sont en train de s’inverser, et ce dans l’indifférence la plus totale. » (c’est bien « par rapport à » hier ; sans cela, il n’ y aurait pas de germes réacs)

    Rassures-toi, je sens bien que tu n’es pas un réactionnaire. Attention, je ne te complimente pas ! C’est juste que manifestement tu ne penche pas dans ce sens-là, soit pas encore, soit pas fondamentalement 😀

    Je mise sur le « pas fondamentalement ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s