Guerrière, de David Wnendt (2011)zi

Guerrie affiche

Depuis la chute du mur de Berlin, Michel Drucker n’a pas changé et Line Renaud rajeunit. En dehors de ça, cette rupture brutale qu’a constituée l’unification des deux Allemagnes en 1990 et les profonds déséquilibres que cela a entraînés ont fait naître un peu partout en Germanie des petits groupes nostalgiques d’une époque où le Reich dominait l’Europe et paraissait uni, à l’ombre de la croix gammée et du petit moustachu hystérique. Les membres de ces différents groupes se reconnaissent à leur crâne tondu (tous ont un partenariat avec Gilette et Wilkinson – ce sont, après tout, les plus gros utilisateurs de rasoirs du monde), leur visage boursouflé par l’alcool et raidi par la haine et leur corps qui ressemble au catalogue Panini de ce que le monde compte de tatouages racistes. Ce sont les néonazis ou naziskins ou boneheads ou gros cons.

Guerrière [Kriegerin] raconte deux destins croisés au sein de ce monde glauque et fielleux, celui d’une rédemption et celui d’une chute, à la manière d’Americain History X auquel le film de David Wnendt fait beaucoup pensé.

Marisa (Alina Levshin), 20 ans, fait partie d’un gang de néonazis au nord de l’Allemagne. Tatouée de swastikas, le crâne rasé, elle déteste les étrangers, les juifs, les noirs et les flics, à ses yeux tous coupables du déclin de son pays et de la médiocrité de son existence. Manifestations de haine, violence et beuveries rythment son quotidien, jusqu’à l’arrivée en ville d’un réfugié afghan et l’irruption dans son gang d’une adolescente de 14 ans. Ces nouveaux venus mettent à mal le fanatisme de Marisa…

Mon papa...
Mon papa…

Je ne sais plus qui disait que certains deviennent néonazis comme ils auraient pu devenir punks, par rejet de la société, par rébellion compulsive et émotive, par dégoût de tout, à commencer par celui d’eux-mêmes (c’est sans doute encore plus vrai avec les néonazis). Les nazillons que Guerrière nous montre, en tout cas, ressemblent plus à des pommés haineux et haïssables qu’aux militants fanatiques d’une cause réfléchie et pensée. Ils ont trouvé dans leurs « Kameraden » au crâne rasé une deuxième famille, voire une nouvelle famille, où pour une fois ils se sentent acceptés et unis dans un même rejet de l’altérité.

Au sein de cette micro-société super sympa, Marisa, âme de guerrière mais à la cause dévoyée, est un joli brin de fille amoché par le néonazisme, à commencer par son horrible coiffure qui me rappelle celle de ma grand-mère en juin 44. Au sein d’une famille visiblement éclatée, son référent affectif demeure son grand-père, un type pas très net qui l’entraînait quand elle était gosse à porter de lourds sacs de sable sur le dos, façon récréation des Jeunesses hitlériennes.

Caissière dans le supermarché de sa mère, Marisa refuse d’encaisser les clients d’origine étrangère – autant dire qu’une néonazie caissière à Barbès glanderait toute la journée. Son copain est évidemment un bas du front (national) ultraviolent, aussi sympathique qu’une grenade dégoupillée, et sa mère semble assez indifférente aux idées politiques de sa fille, mais comme la plupart des gens « normaux » que l’on croise dans ce film – j’y reviendrai. Bref, Marisa la guerrière paraît bien enracinée dans ce petit monde brun et totalement misogyne qui se vomit, mais sur les autres.

Guerrière

En parallèle, il y a Svenja, une adolescente de 15 ans, bonne élève, fille de famille moyenne, pour qui Hitler a autant de signification qu’un arc-en-ciel pour un aveugle, mais qui pourtant semble mal partie dans la vie. Son pseudo sur le web est « Haineuse » (le même que celui de Claire Chazal, dit donc !), elle fume par « rébellion », s’amourache d’un type affilié au groupe néonazi du coin et déteste son beau-père (un brin tyrannique). Bref, la proie idéale, qui n’aspire qu’à trouver un mouvement en marge et des jeunes de son âge suffisamment influents pour se laisser guider jusqu’aux tréfonds de la haine.

Les deux filles, Marisa et Svenja, qui peu à peu vont apprendre à se connaître et à s’estimer, sont liées par un commun rejet du monde qui les entoure, un sentiment d’incompréhension, une même haine du présent et un sérieux besoin de reconnaissance. Et aussi, sans doute, une bonne dose de connerie.

Enfin, il y a un troisième personnage, un petit clandestin afghan légèrement tête à claques qui, alors qu’il va dans un premier temps catalyser la haine de Marisa, va finalement devenir le « rédempteur » de la jeune fille, quand celle-ci va soudain – de façon d’ailleurs totalement invraisemblable – ouvrir les yeux et comprendre à quel point ses idées sont pourries, comme ça, presque en un claquement de doigts. Mouais…

Guerrière

Guerrière, premier long-métrage de son réalisateur, est intéressant quand il raconte l’embrigadement au sein de la mouvance néonazie de jeunes gens en mal d’affect, à la recherche d’une nouvelle famille, d’une nouvelle « fraternité » groupée autour d’un leader plus ou moins charismatique – ici un gourou brailleur à l’œil chassieux, à la lippe écumeuse, amateur de « Große Bier ».

Certaines scènes sont plutôt bien mal fichues, même si je les ai trouvées quelques fois à la limite de la « complaisance » (dans leur côté stylisé), notamment celles retranscrivant les beuveries du groupe sur fond de musique (de hurlements) Oi !… Et l’on voit aussi à quel point, de nos jours, ces jeunes nazillons font pleinement partie du paysage allemand, un peu comme en Russie, et finissent même par être intégrés à la communauté qui les regarde avec une triste indifférence. En gros, on remarque plus facilement leur belle paire de chaussures que leur énorme svastika dans le cou. Accablant.

Cependant, comme je le soulignais plus haut, le film souffre d’un fort manque de crédibilité, quitte à tomber dans l’incohérence quand du jour au lendemain la jeune néonazie convaincue, déjà accepte que sous ses yeux le jeune étranger afghan vole dans son magasin, mais surtout transforme sa maison en refuge pour clandestins. Un revirement totalement improbable, qui malheureusement gâche l’intrigue du film. Faut pas pousser Großmutter dans les Nesseln !

Mais c’est vrai que les néonazis ne sont pas à un paradoxe prêt. Il n’y a qu’à voir en Russie, pays où l’on compte sans doute le plus de néonazis au mètre carré, quand le peuple slave était destiné dans l’univers mental nazi à devenir une « race d’esclaves »… D’autre part, certains de ces crânes rasés se considèrent dans leur petit esprit romantique et nostalgique comme les nouveaux SS, mais étant donné les règles de vie drastiques et austères de la SS (alcool et tabac, voire viande officieusement bannis), ces gens ivres 23 heures sur 24 auraient eu plus de chance de terminer dans un caniveau que dans l’Ordre Noir.

Bon, certes, ils boivent comme boivent les punks à chien – leurs cousins très éloignés, de l’autre côté du spectre politique : pour oublier cette vie injuste et ce monde naze (à défaut d’être nazi), et sans doute aussi pour désinhiber une mentalité de merde qu’eux-mêmes ont peut-être du mal à accepter. Et quand ils ne boivent pas, les nazillons baisent ou se battent contre des immigrés, voire entre eux. C’est la fameuse règle des trois B : « Bière, Baise, Baston ». Toute une philosophie de vie, donc.

Alina Levshin, étonnante
Alina Levshin, étonnante

Au final, Guerrière est un film intéressant sur certains aspects (comment devient-on néonazi en trois leçons), mais qui souffre d’une profonde invraisemblance, malgré de jeunes comédiennes talentueuses, notamment Alina Levshin (Marisa).

Voilà donc un film qui se cherche et qui se perd, faute d’un scénario solide, et sa trame rappelle celle d’American History X : une personne entre dans un milieu quand l’autre tente d’y échapper. Sans oublier le tas de clichés qui vont avec ce genre d’histoire – mais qu’on pardonne rapidement, tant ce milieu manque totalement d’originalité. Enfin, la conclusion est tout simplement grotesque. A voir tout de même, cependant, ne serait-ce que pour mieux comprendre la part sombre (et méconnue) de l’Allemagne actuelle.

Haydenncia

Publicités

3 réflexions sur « Guerrière, de David Wnendt (2011)zi »

  1. Intéressant cet article (et toujours truffé de ces petites saillies drolatiques qu’on aime tant) ! En voyant cette référence au trrrrès complaisant American History X, ça aurait plutôt tendance à me faire fuir. Pourtant la tonalité et les photos présentées me rappellent un peu l’excellent « Made in Britain » avec un tout jeune Tim Roth. En tous cas je retiens « faut pas pousser Großmutter dans les Nesseln » 😉

  2. Je n’ai pas vu « Made in Britain ». Pour moi qui m’intéresse beaucoup à ce sujet, c’est impardonnable !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s