Avril au cinéma : le spectateur-légume, et l’art de faire passer des navets pour du caviar

Homer

        En ce début du mois de mai, il me semble important de revenir rapidement sur le terrible mois précédent en matière de sorties cinéma. Pourquoi ? Parce que rarement le spectateur n’a été pris autant pour un bouffeur de pop-corn ignare et dénué de toute conscience. Qu’on se le dise, il n’est pas question ici de recourir à un discours réactionnaire ou nostalgique (le fameux « c’était mieux avant« ), car ce serait là un danger pour n’importe quel amoureux du cinéma qui se respecte. A toute époque correspond son lot de nanars, de chefs-d’œuvres et de « films-que-l’on-aime-sur-le-moment-mais-que-l’on-a-oublié-une-semaine-après » (ils sont nombreux dans cette dernière catégorie). Ce qu’il y a de nouveau et d’inquiétant, c’est plutôt la proportion du cinéma « débilisant » et sa prise en otage des outils de marketing.

        Accaparant le temps d’audience réservé au cinéma, les acteurs et réalisateurs véhiculent leur propagande à peine voilée, se congratulent mutuellement : tel réalisateur est le meilleur metteur en scène, tel acteur a vécu l’expérience la plus inoubliable de sa carrière (bizarrement, il dit cela pour chaque film). Ajoutez-y des journalistes qui évitent soigneusement toute question rigoureuse, ou alors qui, dans un moment de grâce divine, posent des questions n’ayant rien à voir avec le sujet, ce qui permet par exemple à Sophie Marceau de nous dire pour qui elle a voté en 2012. Les spectateurs sont ainsi dès le départ orienté dans leur sortie cinéma du week-end, ils n’entendent parler que des films qu’on veut bien leur montrer. Allez donc essayer de trouver plus de 10 salles qui projettent Aux Yeux des Vivants, le dernier film d’horreur made in France du duo Alexandre Bustillo/Julien Maury ! Certes, leur précédent film, Livide, était ponctué de lourdeurs et défauts, mais le duo apporte de la fraîcheur dans un paysage cinématographique cloisonné, et surtout ose mettre les pieds dans le cambouis pour proposer du nouveau. Alors, M. Montebourg, il serait temps de défendre le made in France au cinéma aussi, avant que tout le monde ne partent faire carrière à l’étranger (comprendre à Hollywood) !

        Que nous on donc proposé les films sortis en avril alors ? Le cinéma français, globalement, continue sur sa lancée classique, on ne change pas une équipe qui gagne. On trouve encore une fois des films qui partent d’un enjeu ou aspect de société pour en faire quelque chose de très consensuel, prenant soin de ne blesser personne et de rassembler. La formule magique du cinéma populaire français, en soit, c’est d’affirmer un côté subversif et progressiste alors que son discours est au final bien conservateur. Chacun reste à sa place, et tout va bien dans le meilleur des mondes, même dans les films comiques qui utilisent les scènes humoristiques pour éclipser le vrai propos (voir Intouchables). En cela, la vie quotidienne et l’expérience des acteurs/scénaristes constitue le premier vivier à histoires. L’incompréhension entre les générations demeure un thème privilégié, comme en témoigne Avis de Mistral, énième film traitant la jeunesse de façon caricaturale, faisant des adolescents des êtres à l’état végétatif communiquant entre eux à base de « PTDR », « j’te kiffe hashtag love putain » ou encore « trop swag ». Oui il en existe des ados comme ça, pas plus de 3% du total des adolescents… Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu ? vient porter le coup fatal à la comédie française. Réalisé comme un épisode « de luxe » de Joséphine ange gardien, le film prétend jouer sur les clichés racistes pour mieux les dénoncer. C’est tout l’inverse : il se joue des défenseurs du multiculturalisme et de la mixité pour mieux les dénoncer. Il symbolise à lui seul le fantasme de l’élite, fière de sa bonne conscience et qui dispose des moyens nécessaires pour travestir son idéologie dans le cinéma populaire. Le Juif joue le Juif, l’Arabe joue l’Arabe et le Noir joue le Noir. L’image donnée est celle d’une France rassurée qui intègre les différentes communautés dans un melting-pot idyllique. A moins de vivre dans une grotte, n’importe qui sait que la réalité est tout autre, que la France est toujours autant divisée en ce qui concerne les questions de classes sociales, culturelles et ethniques. Le calme revient un peu pendant quelques temps quand l’équipe de France gagne la Coupe du monde, c’est vrai…

They Live (1988) de John Carpenter
They Live (1988) de John Carpenter

        Dernier film en date, Barbecue nous embarque quant à lui dans des discussions nombrilo-centrées entre adultes bornés autour d’un barbecue Weber. Le tout est évidemment sponsorisé par Marmiton, mais aussi par l’UMP à n’en pas douter. Non content d’offrir un grand moment de dérision aux spectateurs, l’équipe du film a cela de brillant qu’elle nous donnerai presque l’impression de croire au projet, notamment dans les (nombreuses) interviews ou l’on nous apprend qu’il s’agit d’un réel film engagé porteur de réflexions existentialistes. C’est bien là que se trouve la cerise sur le gâteau (ou sur le sunday comme dirait nos cousins québécois), cette faculté à faire passer un mauvais film pour un morceau de bravoure héritier de Kubrick. Décidément, le cri d’alarme de Vincent Maraval semble loin, même si depuis plusieurs personnalités ont vivement remis en cause le manque de créativité du cinéma français, de Jean Rochefort à Catherine Deneuve en passant par Léa Seydoux. Ah non pardon, c’est Léa Seydoux qui est remise en question en fait (c’est vraiment utile une oreillette dans ces moments-là). Et puis la vraie question demeure : quel sera le titre du prochain film avec Franck Dubosc ? Camping, Barbecue, … Ah je le tiens ! Ce sera sans doute Caravane, parce qu’il faut bien trouver un moyen de transport pour se rendre au camping et faire des barbecues, donc Caravane sera le prequel expliquant les origines des deux premiers. J’ai hâte !

        Outre-Atlantique, ce constat de hold-up cérébral est à peu près similaire. Le mois d’avril nous aura apporté quelques pépites de néant cinématographique. Surfant sur la vague heroic-fantasy pour teenagers, Divergente se base sur un succès littéraire récent. Sans remettre en question la qualité du film, on notera simplement ce phénomène de simplification qui consiste à tout expliquer aux spectateurs et à lui ôter toute possibilité d’imagination. Vous ne savez pas qui est gentils dans Divergente, ne vous inquiétez pas on vous a simplifié la tâche : il y a des groupes qui s’appellent les Altruistes, les Sincères et les Fraternels.

– « C’est con ce que tu dis.

– On s’en fout, c’est pour la télévision française. »

       A-t-on oublié à ce point la faculté de métaphoriser, de représenter une idée par une autre, ou tout autre figure de style qui compose la grammaire du cinéma ? Si l’on se porte sur l’ultra attendu The Amazing Spider-Man 2, la réponse est oui. Ciblant les moins de 12 ans, la nouvelle aventure de l’homme araignée prend garde de n’offrir aucune profondeur dramaturgique, fait de Peter Parker un jeune homme arrogant et séducteur (what the fuck ?), et fait apparaître des personnages qui ne sont là que pour alourdir un scénario déjà indigeste. Et puis si quelqu’un a compris le fonctionnement des pouvoirs d’Electro, qu’il se présente ! Encore une fois, on nous explique absolument tout, même ce qui semble tout bête. Une voix off nous rappelle dans quel lieu on se trouve, les personnages résument les événements précédents (que l’on a vu mais c’est au cas où on n’aurait pas tout compris)… De toute manière, avec les bandes-annonces, les affiches et autres produits marketing du film que l’on nous envoie dans la tronche depuis un an, on connait presque tout du film, jusqu’au final. Ce deuxième film n’est qu’un autre épisode transitoire vers l’ultime volet « épique » et « visionnaire » qui doit clore la saga !!! Donc, ce n’est pas grave s’il ne se passe rien, il fera un carton au box-office, tout comme Man of Steel, dans lequel Zack Snyder cherche pendant 2h30 quel est le sens du « S » sur le costume de Superman.

They Live, encore.
They Live, encore.

          A côté de cet amas de  films fumeux, vous me direz qu’il y a bien eu de bonnes surprises en avril. C’est vrai, on a pu retrouver un Nicolas Cage enfin revenu de l’enfer des séries B et Z (Joe) ou un Woody Allen exquis aux côtés de John Turturro (Apprenti Gigolo). Quant aux spectateurs qui n’ont pas pensé qu’il s’agissait d’une version masculine de « Martine trait les vaches« , ils ont pu apprécier Tom à la ferme. Mais la distribution drastique de ces films ne nous fait pas oublier que l’originalité n’est pas franchement la bienvenue dans les salles obscures et que les multiplexes continuent d’étendre leur logique de normalisation cinématographique. Plus que jamais ami(e)s cinéphiles, si vous voulez découvrir de nouveaux horizons cinématographiques, il semble que les salles de cinéma ne puissent répondre à cela, à moins de souscrire au formatage des pensées. Si nous prenons le cinéma comme « un des plus merveilleux baromètres culturels et sociaux dont nous disposions » pour reprendre Marc Bloch, alors la production actuelle reflète une image de repli identitaire, de peurs collectives archaïques enfouies, mais aussi d’une élite qui ne prend pas de gants pour conserver son hégémonie. Quant aux petits artisans indépendants qui veulent offrir du neuf (aussi bien niveau scénario que mise en scène ou autre), seule la solidarité et le partage des cinéphiles pourra leur permettre la reconnaissance qu’ils méritent.

P.S. : Au fait, j’aime le cinéma, rassurez-vous. Il fallait juste que j’évacue mes pensées noires sur les dernières sorties qui ont profondément ruiné mon mois d’avril. Je ne prétend pas non plus dicter ce qui est bon ou mauvais, beau ou laid, les appréciations n’engagent personne.

P.S. 2 : Avant que l’on me taxe d’anti-cinéma français, anti-patriote, dissident du goût ou autre , non je ne le suis pas, j’ai aimé plusieurs films français ces derniers temps.

P.S. 3 : Si vous lisez ce troisième P.S., c’est que vous avez tout lu. Félicitations !

Dr. Gonzo

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3 réflexions sur « Avril au cinéma : le spectateur-légume, et l’art de faire passer des navets pour du caviar »

  1. Ah mais qu’est-ce que c’est bon de lire un article qui vomit toute cette bile accumulée depuis des mois au passage de touts ces films absolument imbitables de plus en plus vendu avec les mêmes accroches que pour des paquets de lessives. Sans vouloir placer le septième art plus haut qu’il ne devrait être, on est tout de même, un peu au-dessus d’une campagne promo pour Nutella il me semble. Mais à bien y regarder, la teneur de tous les films que tu cites dans ton article ne valent pas mieux que la pâte à tartiner qui nous flatte les papilles sur le moment mais nous bourre les artères de cholestérol. Heureusement comme tu le dis que quelque Salvadori ou Belvaux viennent sortir le cinéma francophone de l’extrême médiocrité dans laquelle il s’enfonce depuis des années. Quant au blockbuster ricain, le dernier Spidey apporte la preuve que les millions de dollars dépensés ne permettent pas forcément de faire l’impasse sur un scénario correctement écrit.

  2. Merci pour cet article, Dr Gonzo. Je ne peux qu’être d’accord avec l’état des lieux tragique que tu décris. Le cinéma, en particulier hexagonal, est pareil au Titanic : il fonce droit vers son destin funeste. Mais, sur le bateau susdit, au moins, il y avait un orchestre.

  3. Un constat amer mais malheureusement plein de vérité. Mais le pire dans tout ça est que le public vient toujours en masse pour ces films simplistes produits à la chaîne où la poudre aux yeux et les effets minables remplacent le vrai propos. Moi-même, qui suis pourtant un défenseur du cinéma « divertissement », j’ai de plus en plus de mal avec la tendance actuelle qui est d’infantiliser le spectateur en lui donnant toutes les clés de compréhension. Les films qui nous perturbent, nous impliquent ou nous marque parce qu’ils nous forcent à nous creuser un peu les méninges et à nous remettre en question se font bien rares…

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