The Homesman, de Tommy Lee Jones (2014)

Une vaste étendue. Le ciel et la terre qui se cognent et se frottent sur un horizon chauffé à blanc. Entre l’horizon et soi il n’y a rien, que la plaine. Le profane trouve cela sublime, l’initié y voit une menace. C’est de toute façon une vue dont il est impossible de tirer un mot. Une vue qui peut vous rendre fou ou, en l’occurence, folle. Bienvenu dans le Nebraska du XIXe siècle et son ambiance à faire fermer la plus déterminée des agences de tourisme. Bon, je crois que j’ai suffisamment fait d’efforts aujourd’hui pour pouvoir terminer ma critique sur ces mots…

Comment ? « Il n’y a pas le quota » ? On n’est pas au ministère de l’Intérieur, ici ! Bon, il vous faut combien de lignes ?…

En 1854, trois femmes ayant perdu la raison sont confiées à Mary Bee Cuddy (Hilary Swank), une pionnière forte et indépendante originaire du Nebraska.
Sur sa route vers l’Iowa, où ces femmes pourront trouver refuge, elle croise le chemin de George Briggs (Tommy Lee Jones), un rustre vagabond qu’elle sauve d’une mort imminente.  Ils décident de s’associer afin de faire face, ensemble, à la rudesse et aux dangers qui sévissent dans les vastes étendues de la Frontière.

L'un des points forts du films, ce sont ses paysages
Le film offre des paysages magnifiques : ici des herbes hautes, le ciel, une colline et quelqu’un au milieu…

Commençons par dire que ce dernier né de Tommy Lee Jones – produit par Luc Besson notamment, qui avait déjà participé à la production de l’excellent Trois enterrements (2005) – renouvelle assez le genre du western. Voilà en effet une histoire de femmes dans un monde qui jusqu’ici nous avait habitués à la virilité des bottes à éperons, des chapeaux troués, des étoiles de shérifs, des colts fumants et des « Allez danse, coyote ! » et autres « La cavalerie arrive toujours à l’heure ! ».

Si ici la caution « virile » du film est incarnée par Tommy Lee Jones, encore que ce dernier soit surtout bougon et taciturne, la seule véritable personne « masculine » de The Homesman, si j’ose dire, c’est Mary Be Cuddy, la plus couillue de tous les hommes du village, incarnée par l’androgyne Hilary Swank – très bien. Même le pasteur, habituelle incarnation paternaliste de la communauté, paraît bien couard face à cette jeune femme volontaire, autoritaire, courageuse, pieuse, raffinée dans cet univers bourrin, mais aussi sensible, fragile et finalement malheureuse.

Ce que j’écris là sur la « femme forte comme un homme » peut paraître banal et normal aujourd’hui, voire un brin misogyne (il nous manque l’Association des Féministes Enragées à notre tableau de chasse à Cinefusion), mais au XIXe siècle, à part Calamity Jane (et c’est d’ailleurs une des raisons de sa légende), ce genre de femmes ne devait pas courir les plaines. Bon, à cette époque les femmes avaient du poil aux pattes, donc ça compensait un peu niveau masculinité… L’Association des Féministes, je vous dis ! Mais revenons à nos bisons.

Tommy Lee Jones, (légèrement) comique
Tommy Lee Jones (légèrement) comique

Suite à un tirage au sort, Mary Be Cuddy doit donc emmener seule vers l’Est les trois jeunes femmes atteintes de folie. Décision contre son gré ? Par sûr, car finalement, malgré le tirage au sort, les mâles du coin sont plutôt des dégonflés et Mary se sent bien seule dans sa ferme trop grande. Peut-être que la perspective d’une « aventure » vers l’Est enchante un peu son morne quotidien. Et puis, l’Est, elle en vient… N’aurait-elle pas envie d’y retourner, plutôt que rester sur ces terres désertes et hostiles, poil aux cils (ce qui est un pléonasme).

Toutefois, conduire un chariot seule avec trois dingues peut être assez éprouvant (et je sais de quoi je parle ^^ !) Aussi, la rencontre avec Georges Biggs, qu’elle sauve de la potence, donnera à Mary Be Cuddy un peu de compagnie. Pourtant, l’homme n’est pas très causant. Mais peu à peu, nos deux compères, Mary la vieille fille et Georges le vieil ours, têtus et autoritaires l’un comme l’autre, visiblement opposés et peu fait pour s’entendre (Mary fait le voyage par charité, Georges par appât du gain) apprennent à se découvrir, jusqu’à l’inévitable mais belle et bien amenée Révélation/Rédemption, qui succède à un hallucinant coup de théâtre.

Dans le monde hypocrite de l’Amérique puritaine du XXIe s… du XIXe siècle, où l’on se cache derrière de pieuses paroles et derrière La Morale pour se comporter égoïstement et cupidement (voir la scène avec le maître d’hôtel), où la Bible garnit la table de chevet comme les magazines celle du salon, c’est chez ces deux « exclus », le vagabond et la fille que personne ne veut épouser que l’on retrouve le plus de générosité et de bonté, que l’on trouve le plus d’humanité. Une belle bande de tapettes, en gros…

Hillary Swank est très bien
Hilary Swank est très bien

Sur sa route, l’insolite convoi croisera plusieurs obstacles, pour le coup plutôt caractéristiques de ce genre de film. Il faut dire que l’univers dans lequel évolue cette fine équipe est dur, mystérieux, brutal. Ainsi ne manquent ni les Indiens, ni les coups de feu, ni les fripouilles sorties d’un Sergio Leone, mais ces clichés restent tout à fait digestes. Et puis, entre nous, on est toujours contents de retrouver ces bons vieux Apaches (ou des Comanches, ou des Sioux, enfin bref des mecs avec des plumes, du maquillage et qui chantent… Ça s’appelle des drag queens ça, non ?).

Alors certes, la mission de Mary Be Cuddy et Georges Biggs n’a pas l’air bien compliquée à première vue (mener trois femmes vers l’Est), mais – et le film le montre bien – ces trois femmes ont perdu la raison et diriger un asile sur roues dans les vastes plaines du Nebraska, « ce grand corps blanc silencieux » (Shanna, des Anges de la téléréalité), pendant plusieurs jours, quand l’une tente de mordre tout ce qui passe à sa portée, l’autre a tendance à se perdre et la dernière hurle à donner des frissons à un tournevis, il y a de quoi devenir fou soi-même.

Cette folie brutale et crue, montrée sans détour par Tommy Lee Jones, est illustrée dans des scènes assez dures où quand la vie d’un enfant ne vaut plus rien dans l’Ouest sauvage (pour ceux qui ont vu le film, sachez que Dr Gonzo a dit « Panier ! » à ce moment-là – oui, je dénonce, mais c’est honteux n’est-ce pas ? Ceux qui ne l’ont pas encore vu y songeront le moment venu).

The Homesman

Comme dit dans l’introduction, les extraordinaires étendues herbeuses des Grandes Plaines du centre des Etats-Unis, qui s’allongent à perte de vue, permettent à Tommy Lee Jones de réaliser des plans d’une étrange beauté.

Le réalisateur joue avec les symétries et les couleurs, les sons et la lumière, oppose l’homme tout petit à la nature immense, et le résultat est d’une grande poésie. Jour et nuit sont ici sublimés, notamment avec ce plan magnifique d’un hôtel en feu dans la nuit étoilée, devant lequel s’avance la silhouette vespérale d’un vieux cow-boy. Un moment presque magique, grandiose et violent, qui illustre parfaitement la dichotomie du feu : la beauté et la destruction. Il y aussi ce plan qui m’a scotché sur fond de crépuscule flamboyant, dans un vaste paysage horizontal où les derniers rayons du soleil filtrent à travers les panneaux du chariot en mouvement. A ce stade, je crois qu’il est temps de remercier Rodrigo Prieto, le directeur de la photographie. Merci Rodrigo. Tu peux retourner te coucher.

Par sa photographie maîtrisée, ses panoramiques et ses superbes plans d’ensemble, The Homesman fait naître un sentiment contradictoire de liberté et d’oppression ; car oui, ici il n’y a rien, la nature hautaine règne en maître et seul le vent qui tient tout droit la plaine confère un peu de vie à l’ensemble. C’est beau, c’est immense ; il n’y a pas de limites apparentes – les seuls « obstacles » à cette horizontalité sont les rares villages en bois qui se construisent vite et parfois disparaissent tout aussi rapidement.

Mais en même temps, et c’est l’une des raisons de la folie de ces femmes (et hommes), tout cela est trop grand, trop vaste, comme une gigantesque prison sans murs ni toit. La solitude devient retranchement, l’éloignement devient abandon. Ainsi, un moment révélateur du film montre Mary Be Cuddy tout heureuse de trouver un arbre sur son parcours ! Sans parler de l’eau… Aujourd’hui, je ne sais pas à quoi ressemble le Nebraska ou le Wyoming voisin, mais l’endroit doit faire le malheur de la téléphonie mobile et des compagnies internet.

L’ACTEUR-REALISATEUR TOMMY LEE JONES signe un film sensible, curieux, précis, beau et haletant, qui nous raconte un épisode peu ou pas connu de la conquête de l’Ouest, à contre-courant du rêve américain, quand l’espoir enchanté devient désenchantement violent. Accompagné d’une bande-originale à sa hauteur, The Homesman est souvent émouvant, parfois dur, mais toujours réussi. Les deux heures passent vite au rythme de ce road-movie chaotique, et l’on sort de la salle avec ce hochement du menton et cette lèvre pincée qui veulent dire : « Bon boulot, Tommy », mais aussi, dans d’autres circonstances : « Je me ferais bien un petit kebab » ou « Mais qu’est-ce qu’il me raconte, ce con ? »…

Haydenncia

 

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7 réflexions sur “ The Homesman, de Tommy Lee Jones (2014) ”

  1. J’adore le film et j’adore ta chronique ainsi que les petites légendes qui accompagnent les photos. Mention spéciale à « Hilary Swank est très bien ». Merci pour ce rayon de soleil 🙂

  2. Vu l’emballement, et avant que tu ne partes au galop rejoindre le convoi dans les grandes plaines du Nebraska, je tiens à t’adresser mes félicitations pour cet éloge mérité de cette belle page du grand livre de l’Ouest sauvage ! J’en suis revenu moi-même conquis (holà, Blacky, tout doux), ébloui par ce vibrant portrait de femme(s). On peut noter en effet que dans le western actuel, la femme est devenue un homme comme un autre, utilisant ses atouts personnels pour garantir sa survie. Derrière les motifs classiques du genre, c’était déjà le thème d’Appaloosa, dans lequel Zellweger jouait de ses charmes pour s’associer à l’homme fort du moment, tandis qu’entre Mortensen et Harris se nouait une complicité virile intrigante. Dans « Homesman », ce sont deux philosophies qui se côtoient, l’une axée sur la foi et le respect, l’autre sur un fondement plus matérialiste et pragmatique (on n’appelle pas son cheval Dorothy, on l’appelle « Brown » !). Le film nous montre aussi comment ces deux formes d’adaptation au milieu vont finir par se contaminer l’une l’autre. Il y a finalement pas mal à gratter à la surface des ces mornes plaines. Allez, hue !

  3. @ 2flicsamiami : merci beaucoup, pied-tendre !

    @ Princécranoir : je n’avais pas pensé à Appaloosa, qui est également un très bon film. Il faut que je le revois. On peut également penser à True Grit et sa jeune fille très déterminée.
    Finalement, après avoir réhabilité les Indiens, le Western réhabilite maintenant les femmes, qui elles aussi en ont baver dans l’Ouest sauvage – vous me ferez une thèse sur « L’image de la société et de la mentalité contemporaines à travers le genre du Western. » En franc-comtois. A rendre lundi prochain. Time New Roman 12 interligne 1,5.
    Et comme tu le signales, il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur The Homesman !

  4. Bonjour, voilà un film qui est resté trop inaperçu et c’est dommage. Il fait partiE de mon « top » 2014. Bonne après-midi.

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