Diplomatie, de Volker Schlöndorff (2014)

Je ne sais pas vous, mais moi, en ce moment, je ne fais rien. Mes journées se déroulent dans l’inaction la plus totale, au soleil si possible. Encéphalogramme plat, pieds enfouis dans le sable, je reste vissé dans ma chaise longue comme une moule sur son rocher. Je cherche dans le regard des mouettes une explication à notre venue sur terre ; je n’y trouve que l’envie farouche de bouffer de la sardine, et ça me donne faim…

Tel un hydrocuté dans sa piscine, je ne bouge plus. Même pas envie d’aller au cinéma ni de regarder un film le soir. Je préfère rester dans mon rocking-chair sous les étoiles, un chapeau de paille sur la tête et une biographie de Sylvie Vartan entre les mains. On ne passe pas un bon été si on ne lit pas une biographie de Sylvie Vartan.

Comme il faut bien alimenter notre site, j’ai tout de même fait l’effort de zieuter un film, hier soir. Un film qui me tentait plus ou moins. Mais comme la période qu’il décrit m’intéresse, je me suis dit : « Let’s go my bonobo, on se pose et on regarde !… Et si c’est emmerdant, tu retournes t’accoupler avec les bulots. »

Bien. Passons à la critique.

La nuit du 24 au 25 août 1944. Le sort de Paris est entre les mains du Général Von Choltitz, Gouverneur du Grand Paris, qui se prépare, sur ordre d’Hitler, à faire sauter la capitale. Issu d’une longue lignée de militaires prussiens, le général n’a jamais eu d’hésitation quand il fallait obéir aux ordres. C’est tout cela qui préoccupe le consul suédois Nordling lorsqu’il gravit l’escalier secret qui le conduit à la suite du Général à l’hôtel Meurice. Les ponts sur la Seine et les principaux monuments de Paris sont minés et prêts à exploser. Utilisant toutes les armes de la diplomatie, le consul va essayer de convaincre le général de ne pas exécuter l’ordre de destruction.

Diplomatie
« Mais puisque je vous dis que vous êtes assis sur mon chapeau ! »

Tiré d’une pièce de théâtre de Cyril Gély (vous ne savez pas qui c’est et moi non plus), cette sorte de Paris brûle-t-il II est tout naturellement un huis clos. Or, en règle générale, la transposition d’une pièce à l’écran est un exercice assez casse-gueule. J’en veux pour preuve… Hem… Bon, faites-moi confiance quand je dis ça et ça ira !

Ici, le piège a été évité, même si la pièce de théâtre d’origine se fait sentir, dans le déplacement calculé des acteurs, dans les multiples petits rebondissements très « scéniques », dans la précision des dialogues. Toutefois, ça n’est pas dérangeant ni barbant, au contraire, même si par conséquent la mise en scène reste très classique.

De toute façon, dans ce genre du huis clos filmé, les acteurs ont intérêt à être très bons pour que le spectateur s’accroche à l’histoire (même si l’histoire est, au demeurant, fort intéressante). Un film se déroulant dans une salle de bain au carrelage vert pomme avec deux acteurs fades comme des carottes râpées à la cantine du lycée, fait qu’on zappe au bout de dix secondes. Elementary, my dear Watson !

Connaissant nos deux bougres, on pouvait toutefois se montrer confiants. Et avec raison, puisque les deux comédiens, qui jouent ici dans leurs registres habituels (jeu espiègle pour André Dussolier, bourru pour Niels Arestrup), sont excellents. Ils sont, qui plus est, appuyés par des dialogues savoureux et par un contexte historique empreint de tension.

Attendez, je remets de la crème solaire force 72 et je suis à vous. C’est qu’il fait chaud à Dunkerque !

Diplomatie
« Mais sur quoi je suis assis, moi ? »

Ayant le sort d’une ville entière entre leurs mains – que dis-je, d’une ville entière : d’une capitale mondiale –, nos deux protagonistes, qui vivent dans deux mondes à la fois proches et très éloignés (le diplomatique et le militaire) se livrent dans l’intimité d’une chambre d’hôtel à une joute verbale qui, brillamment jouée, devient fort agréable à suivre dans ses variations d’intensité, l’un tentant de persuader l’autre, qui en revient toujours à la même rengaine : les ordres sont les ordres ! Ah ! Ces militaires ! On leur demanderait de mourir pour la patrie qu’ils le feraient !…

Colonne vertébrale du film de Schlöndorff, le face-à-face entre le diplomate et le militaire, entre le consul et le général, passe donc par plusieurs phases de pourparlers, qui vont de la courtoisie à la menace, de l’obstination à l’écoute, de la méfiance à la confiance. Une vraie partie d’échecs, ou de tennis, ou de ping-pong, comme vous voulez, avec au bout, tout de même, le sort de Paris.

André Dussolier, le regard malicieux et l’air faussement naïf, incarne à merveille ce diplomate suédois déterminé à tout faire pour sauver ce Paris qu’il aime tant (et qu’il donne envie d’aimer).

Niels Arestrup, toujours aussi taciturne, mais d’où se dégage une certaine grandeur toute prussienne, est en fait plus fragile qu’il n’y paraît. On comprend au bout d’un moment que l’Allemagne nazie ne lui laisse pas le choix quant à la destruction, pourtant purement gratuite – il ne s’agit nullement d’un acte stratégique – de la capitale française. C’est qu’il y a un petit cœur qui bat sous cette poitrine couverte de médailles de guerre !

Si cette rencontre, soit le cœur du film, n’a jamais eu lieu et reste donc purement fictive (et pourtant, on y croit), Diplomatie sonne juste dans le contexte historique qu’il décrit : rôle de la Wehrmacht dans les crimes de guerre ; conflit entre la SS – entre l’Etat SS – alors au faîte de sa puissance et l’armée régulière, considérée par l’Ordre noir comme remplie d’aristocrates aux idées anciennes et donc pas suffisamment nazifiée ; mise en place de la Sippenhaft, loi absolument délicieuse préconisant la mort de toute la famille de la personne jugée coupable ; vision pleine de mépris qu’avaient les Allemands des Parisiens, considérés comme de lâches attentistes, etc.

Reste tout de même que von Choltitz sort un peu trop enjolivé de cette histoire revisitée, lui qui devait surtout être un vieil opportuniste, coupable d’atrocités quand l’Allemagne nazie était à son apogée.

Diplomatie
Ce qui aurait pu se passer : 24 août 1944 = ça. 25 août = tas de ruines fumantes…

Enfin, même si l’on en connaît le dénouement, le film n’est pas dénué de suspense, ce genre de suspense que l’on ne croise habituellement que dans les compétitions de sosies de Joe Dassin. De fait, l’enjeu est important, sinon capital (c’est le cas de le dire). Il suffit de voir, au début du film, le plan de Paris déroulé sur la table, avec les différents bâtiments minés par les Allemands, pour être saisi d’effroi en songeant à ce qui aurait pu advenir si…

En moins de vingt minutes prévoient les officiers, Paris et son histoire ne seront plus qu’un souvenir, avec son lot effroyable de victimes civiles. L’un des soldats plaisante sur le fait que la carte postale de Paris qu’il a envoyée à sa femme sera la dernière image de ce Paris-là qu’elle verra…

L’horreur est d’autant plus grande que l’Apocalypse doit être déclenchée très tôt dans la mâtinée, alors que la ville est encore endormie. Remarque, rien de mieux qu’un gros BOUM pour réveiller les lèves-tard… Il faut toujours voir le côté pratique des choses. Toujours.

Comme toujours avec les All… les nazis, le déroulement de ce déluge de feu est précis et millimétré : rien n’est laissé au hasard. Dynamitage des ponts provoquant une énorme crue de la Seine d’abord, puis destruction des principaux bâtiments parisiens (Notre-Dame, Arc de Triomphe, Tour Eiffel, aux pieds de laquelle ont été accroché des torpilles de sous-marin…), provoquant un gigantesque incendie. Vingt minutes pour faire disparaître deux mille ans d’histoire ! Qui a crié « Chapeau l’artiste ! » ??!!

Blague à part, il suffit à cet instant de repenser aux images de Dresde ou de Saint-Lô en ruines pour se dire que Paris a vraiment échappé au pire en cette nuit d’août 1944. Pour les Parisiens qui nous lisent, jetez un œil par votre fenêtre et soyez heureux. Puis, mettez-vous nus dans votre cuisine et dansez la Danse du Singe Fou.

Diplomatie est au final un film intéressant, intelligent et jamais ennuyeux, aux dialogues finement ciselés et porté par un savoureux duo d’acteurs. Le film soulève plusieurs questions judicieuses, sur l’obéissance aveugle aux ordres, sur le rôle grandissant des diplomates face aux militaires (le monde occidental actuel), sur la pertinence ou non de planter ses tomates en décembre… Alors Paris brûle-t-il ? Certes non, mais ma peau au bout de quatre heures en plein cagnard, oui !

Haydenncia

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2 réflexions sur “ Diplomatie, de Volker Schlöndorff (2014) ”

  1. Rentré du bulot ! Bonne nouvelle !

    Bien intéressant ce petit article sur « Diplomatie » (et toujours aussi désopilant, cela va de soi). M’intéresse bien du coup de le voir ce Schlöndorff (je conseille aussi « la mer à l’aube » sur les derniers jours de Guy Môquet, histoire de rester dans une ambiance très joyeuse pour les vacances) en forme de spin off de « Paris brûle-t-il ? » (mais l’article ne dit pas si on doit aussi se taper une chanson de Mirrrrreilleee Matthieu)

  2. Pas de Mirrrreilleee dans ce film, à mon grand soulagement. Mais tu as gagné : grâce à toi, j’ai l’air de « Paris en colère » en tête, maintenant ^^ !
    « Que l’on touche à la liberrrrrrté… »

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