L’Opéra de quat’sous, de Georg Wilhelm Pabst (1931)

L'opéra de quat'sous

         En mai 1967, le réalisateur autrichien Georg Wilhelm Pabst décédait dans une indifférence générale. Il faut dire qu’en cette période pré-mai 68, pleine d’effervescence et de mutations, l’oeuvre du réalisateur paraissait, comme beaucoup d’autres, un peu comme anachronique et désuète. N’empêche qu’en 2015, son adaptation du sulfureux opéra de Bertold Brecht et Kurt Weill est encore totalement réjouissante et moderne. Et puis bon, faut avouer que la collaboration de Pabst à l’industrie cinématographique du IIIème Reich n’a pas aidé à sa reconnaissance.

L’Opéra de quat’sous en version française intégrale (YouTube)

L'opéra de quat'sous

        L’Opéra de quat’sous, c’est d’abord un opéra de deux grand artistes, Bertold Brecht et Kurt Weill, et qui s’intéresse à une lutte d’influences entre les mendiants, la pègre et la police de Londres. Deux versions ont été réalisées, l’une allemande et l’autre française, comme c’était la coutume durant l’époque. La Warner, de son côté, produit le film et choisit Pabst pour le réaliser, ce dernier ayant connu une certaine gloire durant le cinéma muet avec La rue sans joie, et ses collaborations avec Greta Garbo ou Louise Brooks. La volonté de créer une oeuvre sociale et politique de la part de Brecht et Weill se ressent aussi dans le film de Pabst. L’Opéra de quat’sous est en effet très grinçant et enfonceur de portes : la bourgeoisie, la police, l’idéologie dominante sont ses cibles, et son anarchisme grandiloquent l’ont vite amené vers la polémique : censure partielle en France, critiques virulentes dans la presse de droite (voire de gauche !), interdiction totale par les nazis (avec qui Pabst travaillera…) ! C’est une vraie invitation du côté des freaks à laquelle nous invite Pabst, du côté des clochards, des prostitués, des rejetons sans le sou de la Reine, auxquels on s’attache bien plus que les personnages moralement condamnables de la haute société. De la partie musicale du film, on retient des morceaux sublimes et franchement émouvants, qui ont fonction de scènes transitoires entre les différentes parties du film. Une construction libre et très proche du style de Feuillade, mais surtout de grands et poétiques moments à suivre cette joyeuse troupe de laissés pour compte de la monarchie. Le film de Pabst reprend la rupture du « quatrième mur » de la pièce originale (la fameuse « distanciation ») en incorporant parfois un narrateur parlant face caméra, un peu à la manière du narrateur de The Big Lebowski si on cherche (très) loin, et avec 70 ans d’avance. C’est aussi via des dialogues d’une très grande audace par rapport aux conventions traditionnelles que L’Opéra de quat’sous est une vraie sucrerie corrosive envers son temps. Les autorités ne s’y sont pas trompées, et les meilleures répliques de l’oeuvre ont purement disparues lors de son exploitation en salle :

« Un ancien chef de la police fera toujours un bon directeur de banque. »

Même sans ces quelques répliques, le portrait peu gratifiant du chef de la police (un vrai régal grand guignolesque) ou la dernière scène dans laquelle les mendiants manifestent en masse devant le palais de la Reine, assurément le clou du spectacle, demeurent des moments purement jouissifs et témoins d’un souffle de révolte poétique,  qui auraient parfaitement leur place dans les salles de cinéma du mois de mai 68.

Dr. Gonzo

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2 réflexions sur “ L’Opéra de quat’sous, de Georg Wilhelm Pabst (1931) ”

  1. Je n’ai toujours pas vu « l’opéra de quat’sous » mais j’ai récemment chroniqué « trois pasges d’un journal ». Pabst est incontestablement un des plus grands cinéastes de l’entre-deux guerres, malheureusement aujourd’hui confiné dans le réduit des cinéphiles germanophiles. Quelques uns comme Tarantino (« inglourious basterds ») ou le Dr Gonzo ici s’esaient à une juste réhabilitation mais cela reste encore très confidentiel. A quand une belle rétrospective ou une expo qui mettraient en lumière les convictions politiques d’un homme qui porta les idéaux de Weimar, travailla avec Brecht avant de céder aux sirènes de Goebbels ?

  2. Il y a eu une petite rétro l’an dernier au festival du film de La Rochelle, mais à part ça, le bonhomme est un oublié (de plus) du cinéma, à notre plus grand désespoir. A quand un universitaire motivé pour faire une thèse sur lui plutôt qu’un énième pavé sur la sémiologie du cinéma !?

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