A Ghost story, de David Lowery (2017)

Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

A Ghost Story - Still 3
Mossoul, de nos jours…

Contrairement à ce que son titre peut laisser croire, A Ghost Story de David Lowery n’est pas un film sur la cuisine. Ce n’est pas non plus un film d’épouvante. C’est davantage un film d’auteur, tendance festival de Sundance, même si, en réalité, je ne sais pas vraiment de quel genre de film il s’agit. Beaucoup, d’ailleurs, se sont sans doute fait piéger par cette affiche alléchante (et très belle) et son accroche : « Tout n’est qu’une question de temps ». Une formule pas si mensongère du reste, au vu du sujet du film. Mais, si vous vous attendez à visionner un remake arty de Paradoxe activity, vous allez peut-être être déçus.

En réalité, l’ambition de A Ghost story est de nous faire vivre la vie d’un fantôme, interprété avec talent par Casey Affleck, qui n’a jamais aussi bien porté le voile. D’ailleurs, et c’est un petit secret de tournage que je vous révèle, Casey Affleck n’a tourné que trois jours, avant de laisser une doublure – en fait le gars qui s’occupe du café – le remplacer sous un drap blanc pendant le reste du tournage. Pas bête la guêpe !… A Ghost story, c’est donc l’histoire de Casey Affleck qui, suite à un accident mortel devant sa maison, préfère rester près de sa douce (Rooney Mara) au lieu de rejoindre l’au-delà (la scène de la porte lumineuse qui s’ouvre). Il choisit par conséquent de hanter « pour toujours » la maison qui l’a vu mourir. Dès lors, prisonnier du temps et de l’espace, le spectre n’a d’autre choix que d’errer lentement de pièce en pièce, en interférant parfois avec ce qui l’entoure – l’électricité notamment –, son seul moyen, bien limité, d’interaction sociale dans cette vie bien monotone.

Alors c’est vrai, A Ghost Story est un film sur le temps… qui prend son temps, du moins dans la première moitié. Ennemis des plans fixes et de la contemplation silencieuse (les dialogues sont rares ici), passez votre chemin, car certains plans durent littéralement plusieurs minutes. D’ailleurs, David Lowery est également le monteur de son film et il se peut, par conséquent, qu’il se soit endormi à un moment donné sur sa table de montage. En se réveillant, il a trouvé le résultat génial, alors il l’a gardé. Je pense particulièrement à la (fameuse) scène où Rooney Mara mange sa tarte – une séquence que j’imagine éprouvante à tourner pour l’actrice. J’espère en tout cas pour elle qu’il n’y a pas eu plusieurs prises… Chapeau miss Mara, en tout cas, pour cette performance ! J’imagine à votre place Arielle Dombasle devant tourner cette même scène, elle qui doit manger, disons, un grain de quinoa par jour. La mort par explosion, dès la première bouchée ! Ça ferait un beau plan, du reste. Passons…

A Ghost Story s’étire donc par moments dans des plans interminables avec très peu d’action. Néanmoins, j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose d’assez hypnotique, sinon de captivant, dans ces longues séquences tranquilles et sans bruit, qui nous happent malgré tout, même si l’envie d’exploser d’un rire nerveux n’est jamais loin dans ces moments-là. À tel point que si vous regardez ce film accompagné, comme ce fut mon cas, ces plans ont parfois quelque chose de malaisant, à la manière de ces dîners en famille où les longs silences sont agrémentés du bruit des couverts. Cependant, je comprends bien l’idée de la part du réalisateur de nous faire vivre, à travers ces plans qui s’étendent, le ressenti et le « destin » de ce hanteur pour l’éternité. Mettez-vous donc un peu à la place de ce fantôme : devoir passer chaque journée sous un drap à déambuler entre la chambre et le garage. Au fond, A Ghost Story est typiquement le genre de film dont chaque plan est lourd de sens et doit marquer les esprits.

La seconde partie est plus mystérieuse, avec sa séquence de voyage dans le temps et de boucle temporelle un peu étrange, même si on comprend que cette maison de banlieue (qui forme un personnage à part entière) est le point de départ et d’arrivée de l’histoire du fantôme. Car A Ghost Story est aussi un film sur ces maisons qui, depuis leur construction jusqu’à leur destruction, voient se succéder en un même lieu plusieurs générations et plusieurs familles, plusieurs locataires, c’est-à-dire plusieurs vies, par définition uniques (l’unicité dans la fixité, aurait dit Cyril Hanouna). Des vies qui, hélas, tombent dans l’oubli les unes après les autres pour le commun des mortels, alors qu’elles intègrent durablement la mémoire du lieu et, partant, de son fantôme. Le fantôme devient alors le témoin – peu causant et solitaire – du temps qui passe et du caractère éphémère de la condition humaine. Et je prendrai des haricots avec ça (c’était pour voir si vous suiviez). La vie d’un fantôme s’apparente alors à la vie du lieu qu’il hante et, par conséquent, aux vies et aux histoires qui s’y succèdent au cours des années, voire des siècles. Alors forcément, au bout d’un moment, ça fait chier de voir tous ces gosses qui courent partout ou mamie Ginette qui mange sa purée, donc on pète un câble et on fait voler les objets et tomber les meubles… Le fantôme se mue alors, comme dans le film, en poltergeist ou « esprit frappeur ».

J’ai bien aimé également le coup des deux fantômes qui s’observent par la fenêtre de leur habitation respective. Visiblement, l’un de ces deux fantômes est plus vieux que l’autre, à tel point qu’il a fini par oublier qui il attendait et ce qu’il faisait dans cette maison – une scène assez émouvante, du reste. On apprend d’ailleurs que les fantômes communiquent par télépathie. À moins qu’ils ne cachent un smartphone sous leur drap blanc, ces petits saligauds !

Oh je suis là
« Eh ! oh ! Je suis là, bordel !… »

La photo de A Ghost Story est très réussie, très belle, avec sa douceur pâle et de jolis choix artistiques. Certains plans, dignes de tableaux, offrent une véritable expérience visuelle, comme quand le fantôme est juché seul sur un amas de débris, ou bien quand il déambule, seul toujours, dans les ruines : un être fantôme dans un monde fantôme. Il y a aussi cette scène où le spectre d’Hervé Vilard nous regarde, tout de paillettes vêtue, prostré sur ses w.c., silencieux et immobile. Un plan inoubliable, sinon choquant, mais aussi très triste. Bref, on sent que tout a été soigneusement millimétré et scénographié dans A Ghost story.

Un des beaux plans du film

a-ghost-story
Deux des nombreux très beaux plans que comporte le film.

En définitive, A Ghost story est un film très interprétatif qui, par conséquent, pose de nombreuses questions souvent vertigineuses. Des questions sur l’attachement et l’amour, l’absence, le deuil, le souvenir et l’oubli. Sur la solitude, aussi. Le risque évident d’une telle démarche artistique et philosophique est que par moment, le film de David Lowery peut sembler présomptueux, sinon superfétatoire (mot compte triple) ; trop sophistiqué à force de ne pas vouloir le paraître. Finalement, est-ce que A Ghost story ne ressemble pas, par certains aspects, à ce gars en salopette qui, à un moment de l’histoire, se met à penser à voix haute lors d’une soirée entre amis dans ladite maison ?

De fait, si ce type visiblement éméché tient certains propos intéressants sur la futilité et le sens (absurde) de la vie, son discours reste très redondant, très pompeux et très orgueilleux. Très nihiliste, aussi, car d’après ce philosophe de comptoir, il ne sert à rien pour l’homme de créer ni même d’exister, puisque de toute façon on va tous crever bande de rats ! Même les chefs-d’œuvre artistiques disparaîtront quand le soleil aura englouti la terre, alors à quoi bon ? À quoi bon Beethoven ? À quoi bon Spielberg ? À quoi bon Nadine Morano ?… Oui, d’ailleurs : à quoi bon Nadine Morano ?… Mais franchement, vous en avez rencontré beaucoup, vous, des gars comme ça lors de soirée entre amis, avec des discours aussi déprimants ? Autant leur coincer la tête dans un four et allumer le gaz direct, on est d’accord !

Oups pardon
« Oups, pardon ! »

En résumé, ce film est plastiquement beau, techniquement réussi, notamment avec son choix d’un format proche du 4/3. C’est une œuvre plutôt mélancolique et assez profonde,  envoûtante par de nombreux aspects, qui lance de bonnes idées et de vraies pistes de réflexion, sans être jamais (trop) ennuyeuse. J’ai bien aimé sa jolie fin également, avec cette belle – et mystérieuse – libération du fantôme (une défantômisation ?). Cependant, en voulant s’apparenter à une sorte de 2001 : L’Odyssée de l’espace en huis clos ou en lorgnant du côté de chez Terrence Malick, le film de David Lowery frôle parfois le m’as-tu-vu psychologisant. Un film en équilibre donc, qui passe ou qui casse, selon les spectateurs.

Haydenncia

3 commentaires

  1. Oh, le retour de Cinéfusion : youpi !
    Pour en revenir au film, même si l’esthétique est remarquable, j’avoue que le procédé m’a laissé sur le bord de la route, à plusieurs reprises. Dommage…

  2. Rebienvenue Laurent ^^ ! Eh oui, on relance doucement la machine à l’aide de charbon, de pétrole et de gaz de schiste (avec une ou deux éoliennes, quand même).

    Concernant « A Ghost story », c’est en effet typiquement le genre qui peut laisser dubitatif, voire carrément déplaire. Et ça se sent, selon moi, dès les premières minutes du film.

  3. J’ai vraiment adoré le regarder! Au début, je pensais que c’était un film d’horreur, puis je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait d’un drame fantastique. Étrangement, il m’a rappelé le dessin animé Casper !

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