Pentagon Papers, de Steven Spielberg (2018)

« La seule façon de défendre le droit de publier, c’est de publier ».

– Ben Bradlee (Tom Hanks)

 

Produit et tourné dans l’urgence, condition sine qua none pour que Spielberg s’engage dans le projet, Pentagon Papers n’en est pas pour autant un film mineur de son auteur ni une oeuvre opportuniste établissant des liens avec l’Amérique sous l’ère Trump, il trouve naturellement sa place au coeur d’une trilogie débutée avec Park Row (Samuel Fuller, 1952) et conclue par Les Hommes du Président (Alan J. Pakula, 1976).

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Revenant du Vietnam où il devait constater l’évolution de la situation et les chances de l’armée US, le secrétaire à la Défense Robert McNamara (Bruce Greenwood) décide de soustraire la vérité en déclarant devant un panel de journalistes que la victoire est proche. Spielberg décide de faire un cut au milieu même d’une question posée par l’un des reporters, et ainsi passer de l’introduction (qui revient sur le contexte, la réalité de la guerre du Vietnam, sur fond de Creedence Clearwater Revival – pour changer) au sujet principal du film – le journalisme d’investigation, du moins en apparence.  L’enjeu central de tout le long-métrage sera de donner la parole à chacun, y compris aux plus secondaires des personnages, et la portée symbolique de cette scène expose d’emblée la volonté de Spielberg de remettre au premier plan la parole du peuple ignorée ou – pire – censurée par l’État.

On se souvient de l’une des premières scènes du magnifique Park Row de Samuel Fuller, dans laquelle la serveuse d’un bar énumère les boissons servies dans sa langue natale à des clients qui, n’y comprenant pas un mot, optent pour « une bière », simplement. Pour Fuller, l’intention est sans doute de montrer que le travail du journalisme est de rendre audible la voix de chacun, de favoriser la communication et la relation entre les individus. Donner la parole et la rendre audible : voilà en quoi Pentagon Papers prolonge et complète la thématique explorée par Fuller. Mais l’autre lien entre les deux films, peut être encore plus explicite, est bien sûr cette tendance à délaisser momentanément le travail d’investigation et la vision documentaire du fonctionnement du journalisme pour se resserrer sur la place d’une femme qui doit gérer un journal dans des circonstances difficiles. Si Charity Hackett (incroyable Mary Welch, actrice météore trop tôt décédée) doit composer dans le cadre d’une lutte acharnée entre les titres de presse qui ne cessent de croître dans les années 1880 (Park Row), Katharine Graham dit Kay (Meryl Streep, ’nuff said) affronte le monde carnassier de la finance et des cercles d’affaires peu enclins à se laisser marcher sur les pieds par une femme. Dans les deux cas pourtant, il s’agit avant tout de rompre la collusion entre la presse et la politique ou la finance, afin de faire du « quatrième pouvoir » (ou « quatrième état », selon la formule d’Edmund Burke, cité chez Fuller) un pouvoir indépendant et libre, sans pression aucune.

Park Row
Park Row : éloge de la liberté de la presse non négociable et regard humaniste de Samuel Fuller

Dès lors, l’histoire de Kay, parcours initiatique s’il en est, voire épreuve quasi mythologique, va venir perturber le récit des « Pentagon Papers » et finalement le rejoindre, les deux ne faisant au final qu’un seul et même arc narratif, puisque c’est le choix de la propriétaire du journal qui va décider de la publication ou non des fameux « posts ». Par un savant montage alterné, Spielberg pose un juste regard sur ces deux histoires qui se déroulent dans le même temps et ont chacune une importance capitale dans la réussite de l’entreprise : sans indépendance de Kay vis-à-vis des décideurs financiers et juridiques, pas de publication possible. D’où la facilité déconcertante avec laquelle le rédac’ chef Benjamin Bradlee (Tom Hanks, héritier naturel de James Stewart) et son équipe mettent la main sur le rapport classé secret défense, et la manière dont le réalisateur s’amuse avec une naïveté joyeuse à faire dérouler cette partie pour se concentrer sur les liens amicaux et professionnels entre Kay et son journaliste. Pour autant, les deux histoires sont traitées visuellement de manière bien distinctes, avec une prédominance de travellings horizontaux dans les scènes de la rédaction (domaine de l’action, de la linéarité – aller d’un point A vers un point B – pour avancer dans la recherche de la vérité) tandis que la partie consacrée à Kay fourmille de mouvements de caméra verticaux, symbolisant la montée en puissance de la femme, sa volonté de s’extirper de la main-mise du monde des affaires et autres chiens de garde (en anglais « Watch Dog », titre alternatif du téléfilm réalisé par Spielberg en 1973 – Chantage à Washington – qui suivait aussi l’enquête d’un journaliste dans le milieu politique) pour garantir la liberté de ses journalistes. Une dichotomie visuelle que l’on retrouve déjà dans l’affiche américaine, avec un immense escalier formant des lignes horizontales.

Une telle attention portée à l’image pour un sujet pourtant terriblement statique et verbal démontre encore une fois le talent de conteur de Spielberg et sa faculté à traduire en image des idées et des mots, contrairement à la majorité de ses pairs et plus encore aux films ayant traits au même sujet comme l’Oscarisé Spotlight (écrit par le co-scénariste de Pentagon Papers Josh Singer) qui manquait réellement d’un point de vue et se contentait de rapporter des faits platement plutôt que de les traduire par des moyens cinématographiques. Cela se traduit, chez le « King of Entertainment », par une façon de filmer une simple discussion comme une joute verbale endiablée sans recourir uniquement à la facilité du champ/contrechamp (lorsque l’avocat veut connaître l’identité de la source auprès de Ben Bagdikian) ou en jouant sur le placement dans l’espace des acteurs afin de faire évoluer le rapport de force, renouant par là avec un savoir-faire oublié du film noir et du drame classiques américains. Au-delà, Spielberg filme le journalisme comme il filmerait la guerre, et d’ailleurs aucun changement technique (ni focale, ni cadrage) n’intervient entre la première scène au Vietnam et le reste du film dans le bureau de la rédaction, le réalisateur conservant la caméra portée à l’épaule. Les belligérants ne sont plus les journalistes rivaux comme dans Park Row, mais les journalistes (qui font preuve d’entraide) contre les lobbys financiers et judiciaires, contre un ennemi qui n’est autre que le Président des États-Unis filmé de loin et de dos dans son bureau, manière de montrer l’écart entre celui-ci et le peuple. Autant d’éléments qui font de Pentagon Papers un film qui parle avant tout de notre époque post-vérité et de l’image dégradée des journalistes alors que la rumeur accède au rang de vérité en quelques tweets aucunement vérifiés. Sans jamais alourdir ce lien entre les époques, Spielberg valorise surtout l’honnête homme et l’honnête femme qui font bien leur travail, qui cherche à rétablir la vérité (la vraie, pas un quelconque petit scoop comme il en pleut tous les jours actuellement) et surtout à la diffuser intelligemment. Alors oui, dans les années 70, les gens lisaient le journal, et une révélation comme celle des « Pentagon Papers » faisait évènement dans le sens où elle déclenche un débat d’opinion collectif voire des mouvements de contestation (les hippies en arrière-plan). C’est presque de la science-fiction de voir un film comme ça à un moment où une pseudo-révélation (les multiples « papers » récents : « Panama Papers », « Paradise Papers » et allons-y tant qu’on y est, les « Jeremstar Papers », les « Lactalis Papers »…) n’émeut personne et ne change rien à la situation initiale, où l’actualité abonde de polémiques et de scandales qui ne demandent qu’à être balayés par d’autres.

À l’époque des « Pentagon Papers », une action était récompensée par une finalité, un résultat, et la révélation du mensonge entretenu par le gouvernement américain était à la fois récompensée par la reconnaissance du travail des journalistes par l’opinion publique mais aussi par une forte augmentation des lecteurs du Washington Post, dès lors mis sur le devant la scène. Une importance qui se maintiendra par le travail de Bob Woodward et Carl Bernstein dans l’affaire du Watergate, qu’Alan J. Pakula enregistre à chaud dans Les Hommes du Président (1976). Dans la lignée des réalisations précédentes de Pakula, le film est intensément paranoïaque, là où Pentagon Papers se veut très léger dans le ton – hormis quelques scènes comme lorsque Bagdikian téléphone dans la rue entouré des piliers de freeways qui dessinent les pattes d’une araignée menaçante. Si Spielberg fait le lien entre son film et celui de Pakula dans l’épilogue (jusqu’à reproduire méticuleusement certains cadrages), ce n’est pas seulement par hommage appliqué (Spielberg, comme 99% des réalisateurs du monde, voue un culte à ce film), mais pour orienter le spectateur vers une vision plus sombre du monde et, en particulier, vers le désintérêt progressif des citoyens envers la vie de la Cité :

 

 « La moitié des Américains ignorent le mot Watergate. Ils s’en foutent ». 

– Le directeur du Washington Post à Woodward & Bernstein,

dans Les Hommes du Président.

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Park Row / Pentagon Papers / Les Hommes du Président : le journaliste, soldat au service de la démocratie

Dans cette optique, force est de reconnaître la valeur éducative du film de Spielberg, si importante à notre époque, et au-delà sa place dans une généalogie de l’humanisme qui irait (grosso modo) de Frank Capra à John Ford en passant par Howard Hawks. Autant de maîtres dont on retrouve le génie dans les meilleurs moments de Pentagon Papers, d’un simple plan large dans l’imprimerie à la volonté de donner une voix et une place à tous dans la Grande Histoire (y compris aux personnages secondaires, cf. la secrétaire de Kay ou l’apprenti journaliste qui évoque celui de Park Row, filmé avec la même importance que les personnages principaux). Comme ses illustres prédécesseurs, Spielberg part d’une étude de cas pour aboutir à l’expression des grandes valeurs universelles (liberté de la presse, justice et démocratie), quitte à s’arranger un peu avec certains faits (Kay Graham n’était pas aussi angélique que ça, d’où son absence dans Les Hommes du Président voulue par les scénaristes) pour mieux servir l’efficacité narrative. Ou comment Spielberg, le Roi du divertissement, s’est mué en Roi du divertissement politisé.

Dr. Gonzo

6 commentaires

  1. Salut,

    D’abord, il faut savoir que je suis fan des films de Spielberg. Donc, pour moi, regarder « Pentagon Papers » n’était pas un choix, mais une obligation. La bande-annonce m’a plu dès le départ et le film m’a subjugué. De plus, j’aime beaucoup les intrigues qui s’inspirent de faits réels.

  2. Splendide texte ! J’ai beaucoup aimé les ponts lancés vers Park Row (on aurait pu évoquer aussi Deadline USA de Brooks et son journal qui se meurt) et bien sûr le chef d’œuvre de Pakula. Spielberg est un des derniers à faire encore honneur au savoir-faire des grands cinéastes classiques dont l’efficacité narrative demeure imparable. On le sent en effet beaucoup plus libre dans sa mise en scène que soumis aux contraintes des fonds verts en effets numériques de son autre film du moment.
    Le film a aussi le grand mérite d’ouvrir le débat fordien sur ce qu’il faut publier ou pas, surtout aujourd’hui où l’information sourd de toutes parts, sans hiérarchie aucune, obéissant à la funeste loi du buzz.

  3. Heureux de se retrouver princecranoir ! Je n’ai pas vu le Brooks, mais je vais y remédier rapidement. Le film est effectivement en résonance directe avec l’actualité alarmante des médias, ce qui crée un joli dialogue entre les époques et leurs questionnements respectifs. Pour le blockbuster de Tonton Spielberg sorti dans la foulée, je ne cache pas ma déception: si certaines séquences sont jouissives, elle ne rattrapent pas un scénario lourdingue, des acteurs insipides, un montage mal géré et autres scories désagréable. Et le message moralisateur final acheve d’en faire un Spielberg peu fréquentable. Je le reverrai à l’occasion, histoire de vérifier que ma déception ne vient pas d’une attente surdosée (je m’attendais à ce que RPO soit le nouveau « Fury Road » en gros).

  4. De RPO à « Fury road », il y a une distance en effet. J’étais assez dubitatif sur le concept dont Spielberg tire un récit enlevé aux séquences virtuoses comme il sait encore les faire. Hélas, le côté Parc d’Attraction se montre bien moins pervers que son Jurassic aîné, et donc beaucoup moins intéressant du coup. Spileberg serait-il donc devenu meilleur comme réalisateur « sérieux » désormais ?

  5. Il faut croire que oui au vu de sa filmographie des 20 dernières années. Aucune attente en revanche pour son Indy 5 avec papy Ford.

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