La Plage déserte, de John Sturges (1953)

La famille Stilwin est en vacances sur une plage isolée du Mexique. En se promenant sur un appontement désert, Doug Stilwin se coince malencontreusement la jambe sous un rondin en bois, sans parvenir à se dégager. Helen, sa femme, part chercher du secours mais elle est kidnappée par un criminel en fuite qui lui promet de venir en aide à son mari.

 

Trois ans après avoir déjà fait d’une plage déserte le lieu de tous les dangers dans Le Mystère de la plage perdue (Mystery Street) et quittant un temps le registre du western auquel on l’associe en général, John Sturges envoie une famille américaine modèle en vacances dans la sauvage Californie mexicaine.

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La Plage déserte (Jeopardy en V.O., titre qui fait référence à l’ambiance générale du film mais aussi à un avertissement inscrit en espagnol – PELIGRO – sur un panneau de la jetée de ladite plage) a tout d’un exercice pour le réalisateur qui signe ici une oeuvre concise et sèche qu’il réemploiera pour son acclamé Un homme est passé filmé l’année suivante. En effet, il ne lui suffit que de 70 petites minutes pour emballer une pure série B à la tension croissante et constante dont les différents registres se chevauchent pour finir par éclater dans un happy end moins consensuel qu’il n’y paraît. On suit d’abord la petite famille (trop ?) heureuse quittant la ville pour aller respirer l’air libre tout au sud de la Basse-Californie (territoire qui vient juste, en 1952, de devenir un état du Mexique). Le postulat annonce quelques oeuvres clés à venir du survival et du rape & revenge movie, des Chiens de paille de Sam Peckinpah (1971) à I Spit on Your Grave de Meir Zarchi (1978) en passant par Délivrance de John Boorman (1972), avec ses dernières stations-service qu’il ne faut pas louper pour se ravitailler avant de pénétrer dans les terres désolées de l’arrière-pays. Le thème des citadins confrontés à une nature hostile et à des autochtones étranges y est en tout cas déjà clairement esquissé, comme le rappelle un dialogue entre Helen Stilwin (Barbara Stanwyck) et son jeune fils à propos des bienfaits de la civilisation et du monde moderne. Mais le génie de Sturges est de jouer sur un subtil humour noir et sur la barrière de la langue entre la famille américaine et les Mexicains, pour faire de ces derniers – contre toute attente – de potentiels sauveurs. Ce que ne comprendra pas, évidemment, la pauvre Helen Stilwin partie chercher de l’aide en empruntant le chemin inverse avec la voiture. Lors d’une rencontre inopinée avec quelques quidams locaux, l’incommunicabilité langagière nous vaut une petite scène exquise par son côté tragi-comique : ne se souvenant plus du terme espagnol pour « corde », la pauvre femme continue son chemin alors que la caméra s’approche du cheval de la famille mexicaine pour révéler une corde robuste…

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Quelques plans travaillés mettant en valeur le woman’s picture qu’est La Plage déserte, dernier film du directeur de la photographie Victor Milner (Sérénade à trois, Cléopâtre, La vie est belle…).

Finalement, le réel danger que court l’épouse livrée à elle-même dans l’arrière-pays mexicain sera un de ses concitoyens, un dangereux criminel américain recherché par toutes les patrouilles de police du pays (Sturges nous avait déjà indiqué qu’un danger rôdait, lorsque le couple était contrôlé à un barrage, sans savoir de quoi il s’agissait précisément). Campé par l’impeccable Ralph Meeker et nommé non sans ironie Lawson, le fugitif fait basculer le récit dans son versant négatif, pour mieux exprimer les faiblesses et pulsions de celle qui paraissait si épanouie au début du film. D’abord craintive et soumise aux ordres de Lawson, elle ne tarde pas à manifester un étrange ressentiment à son égard, mélange de haine, de fascination et de désir très bien mis en lumière par son jeu de regard capté par Sturges. Les actions du rebelle fugitif (changer une roue sans cric, envoyer une voiture de police dans le décor…) finissent par avoir raison de la fidélité d’Helen, même si un doute persiste en permanence sur ses motivations réelles – se donne-t’elle à Lawson par opportunisme pour sauver son mari ou y a t-il un brin de désir ? Toujours est-il que, code Hays oblige, Sturges use du fondu enchaîné pour une scène bien torride pour l’époque. Les intentions d’Helen ne laissent planer aucun doute : « I’ll do anything to save my husband. Anything. » Dont acte, et face à une Barbara Stanwyck qui amorce ici sa dernière partie de carrière (au cinéma du moins), le fougueux Lawson ne résiste pas bien longtemps. L’ambiguïté est aussi totale chez le personnage du fugitif, puisque malgré son individualisme et ses penchants hédonistes, lui seul fait figure de bon samaritain pour le pauvre Doug Stilwin (ou le fait-il, lui aussi, simplement pour récupérer la voiture et les vêtements du mari ?). Alors que la marée monte à vive allure, l’image du père de famille fort et sûr de lui s’étiole complètement tandis que sa femme commet une infidélité pour le sauver – ultime ressort pervers d’une intrigue savoureuse. Helen ne récupère-t-elle pas le rôle déchu du pater familias en s’emparant de la voiture, symbole par excellence de la virilité américaine ? 

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Quand tu réalises que t’as oublié les Snickers pour la route.

Par son montage parallèle savamment orchestré, Sturges multiplie ainsi les ambiances et les genres, passant du drame familial à la romance retorse en passant par le film de course-poursuite et le survival (toutes les scènes du mari et du fils, isolés et coincés, remettant leur destin à Helen), tout en aménageant un espace important au woman’s picture par le biais du point de vue d’Helen (avec voix off à l’appui). La perversité du scénario est telle qu’on en viendrait presque à souhaiter la mort du mari, pour voir l’épouse partir avec Lawson vers une nouvelle vie, plus aventureuse et spontanée, loin de la planification soporifique de sa vie d’avant. Si le happy end est de mise, il n’est pas aussi définitif que cela puisque subsiste d’une part la survie de Lawson qui parvient à échapper aux policiers, et d’autre part les dernières paroles d’Helen teintées de regret à l’égard du criminel. Et toujours, un savoureux sens de l’humour noir par rapport au mari et son fils qui ignorent tout (« C’était un chic type », dit le jeune garçon à propos de Lawson). Sturges offre à Barbara Stanwyck un rôle mêlant habilement plusieurs facettes de sa carrière passée, de la victime à la femme fatale, faisant de La Plage déserte une oeuvre tout sauf manichéenne doublée d’une radioscopie sans concession de l’Amérique des 50’s.

 

 

1 commentaire

  1. Bonjour,

    J’ai un faible pour les films en noir et blanc, surtout ceux de John Sturges. Je trouve que « La plage déserte » est un film très romantique. D’ailleurs, les longs-métrages classiques ont une sensibilité et un charme inégalable !

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