Archives pour la catégorie Biopic

Sully, de Clint Eastwood (2016)

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Clint Eastwood n’est jamais aussi émouvant que lorsqu’il filme l’évidence. L’évidence des faits. L’évidence d’un homme persuadé d’avoir agi justement. Contre les pronostics virtuels faillibles des simulations ultratechniques et les remarques d’une administration tentaculaire qui oublie le facteur humain. Ce facteur humain que ce cher Clint Eastwood a toujours mis en avant au détriment du système corrupteur et aliénant.

On ne dira jamais assez combien Tom Hanks est le digne successeur de James Stewart. Son arrivée chez Eastwood, héritier du cinéma humaniste et populiste de Frank Capra, est encore une fois une évidence. Un an après son magnifique rôle chez Steven Spielberg (Le Pont des Espions), il démontre la capacité de l’homme ordinaire à pouvoir « rester vertical » face à des institutions de plus en plus oppressantes. De la guerre froide à la crise économique mondiale, le contexte évolue mais la conviction de l’homme droit demeure une constante. Alors que l’histoire extraordinaire du « miracle sur l’Hudson River » aurait pu courtiser les yes men décérébrés d’Hollywood pour alimenter leur machine à blockbusters préfabriqués, Clint Eastwood dédramatise l’amerrissage pour en faire une scène sobre, certes tendue de par le montage sec, mais toujours filmée du point de vue humain. Eastwood y revient plusieurs fois, comme pour se persuader que tout s’est bien passé, peinant à croise à l’incroyable tout comme les passagers ou les médias. La femme du pilote lui dit plus tard qu’elle vient seulement de réaliser ce qu’il s’était passé. Un aveu téléphonique qui a lieu juste avant une énième audition du capitaine devant la commission des experts du Conseil national de la sécurité des transports, peu soucieux des répercussions psychologiques du traumatisme chez Sully. Pour brillantes que soient les multiples scènes d’auditions entre Sully, son co-pilote (très bon Aaron Eckhart à la moustache d’un temps révolu) et le comité, elles n’intéresse pas outre mesure le réalisateur. De fait, Sully brille par ce qu’il n’évoque pas explicitement. Dans cette Amérique plongée dans la crise financière, le besoin d’héroïsme ordinaire n’a jamais été aussi fort. Ce matin glacial du 15 janvier 2009, Sully ne fait certes que son boulot en faisant confiance à son instinct et à son expérience, mais il permet à toute une nation de croire à nouveau.

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Il incarne un nouvel espoir pour un pays qui doute de son avenir, en savourant l’instant présent du miracle en exorcisant son passé traumatique (voir les séquences cauchemardesques de l’avion s’écrasant dans New York), il déjoue le fatalisme. Comment retenir l’attention des spectateurs alors que l’histoire est connue, que l’on sait que tout se termine bien, et qu’Eastwood refuse de surcroit de jouer la carte de la dramatisation ? Dès le début du film, les experts avancent l’idée que Sully avait le temps de regagner l’aéroport, sans mettre les passagers en danger, sur la base de simulations virtuelles qui servent ici de MacGuffin. Comme Sully, nous voulons voir de nos propres yeux ces fameuses simulations qui hantent véritablement le film et peuvent s’avérer décisives pour la carrière et la réputation du pilote. Croire à l’incroyable n’est pas aisé, surtout dans une époque trouble comme la notre, d’où l’étirement de la dernière séquence dans laquelle les simulations livrent finalement leurs secrets. On reconnait là la méfiance du libertarien Eastwood envers la technologie et les institutions, et en général contre toute forme d’organisation. Les passagers qui se prennent dans les bras après l’amerrissage, les gens ordinaires qui félicitent Sully, du chauffeur de taxi au serveur de bar, sont les véritables héros du film. Eastwood déclare une nouvelle fois son amour du peuple, dissèque l’héroïsme pour mieux remettre sur le devant l’intégrité des citoyens – de la même manière que Scorsese, à la fin du Loup de Wall Street, déconstruisait toute l’indécence de l’ignoble trader Léo en filmant des quidams fatigués dans les yeux. Grand film, qui prouve encore une fois la complexité du réalisateur octogénaire, capable d’autant d’humanisme sincère dans ses oeuvres et fervent défenseur de la marionnette Trump.

Dr. Gonzo

Twelve Years a Slave, de Steve McQueen (2014)

        Fidèle à ses thématiques de prédilection – la déshumanisation latente, les conditions extrêmes du corps et de l’esprit de l’homme – Steve McQueen traite pour son troisième film de la période esclavagiste des Etats-Unis, en réunissant un casting de choix. Forcément tel sujet ne pouvait rester sans discussions, et les polémiques et autres regards critiques abondent depuis sa sortie aux USA. Chacun y allant de son commentaire, des critiques de cinéma évidemment, mais aussi des autres réalisateurs (Spike Lee, cela va sans dire), des historiens, des politiciens et j’en passe. Parler d’un film aussi délicat que Twelve Years a Slave – adapté de l’autobiographie de Solomon Northup -, c’est donc déjà se positionner dans une démarche historiographique (l’esclavage des Noirs aux USA) et cinématographique (la place de ce film dans la filmographie de son réalisateur).

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        Il n’aura échappé à personne que la production cinématographique récente aborde sans détour des sujets sensibles, et en particulier l’esclavage, dans des formes aussi diverses que la pantalonnade référentielle (Django Unchained) ou le biopic façon Actors Studio (Lincoln). McQueen, lui, opte pour le film arty sans concession, ne baissant jamais les yeux sur cette période honteuse de l’Histoire. En comparaison, les autres films traitant du sujet sortent de chez Disney ! Dans sa démarche jusqu’au-boutiste, le réalisateur britannique nous dis « Regardez-ça, mais regardez bon dieu », et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait très mal ! La déshumanisation progressive des esclaves est traitée de manière frontale, commençant par la négation morale lors d’une vente aux esclaves verbalement sidérante dans un salon de la haute société (« Ma sensibilité est aussi épaisse qu’une pièce de monnaie », dixit le vendeur joué par Paul Giamatti). Mais ce n’est encore rien comparé à l’esclavagiste Edwin Epps, campé par un effroyable Michael Fassbender en pleine possession de son ignoble personnage. Rien n’est épargné, de la frustration sexuelle de celui-ci qui se déchaîne en retour sur ses esclaves, prenant un plaisir sadique à torturer et violer ses esclaves, et cela ouvertement revendiqué comme légitime selon la loi divine.

        Le corps comme réceptacle des pulsions abjectes d’une société pieuse et conservatrice et objet de souffrance, comme objet à vendre et à acheter, c’est cela l’idée centrale de Twelve Years a Slave, qui s’appuie sur la prestation de Chiwetel Ejiofor, dont la seule scène en plan-séquence de la pendaison résume le film et le parcours de Solomon Northup. Touchant du début à la fin, Twelve Years a Slave bénéficie en outre d’un traitement visuel irréprochable, rappelant la cruauté picturale d’un Goya, associée à un cadrage qui se veut épique mais qui n’exclut pas l’exploration intime de ses personnages en souffrance. Au final, c’est un film conjuguant brillamment la mémoire historique et le récit cinématographique, comme en témoigne l’imbrication des séquences qui se répondent entre elles. Toutefois, j’ai été un peu moins emballé par la mise en scène, McQueen offrant ici quelque chose de plus classique. Alors que le plan-séquence fixe de Hunger interrogeant l’engagement idéologique ou le somptueux travelling latéral nocturne de Shame témoignant de la vacuité existentielle dans les mégalopoles sont encore dans tous les esprits, la discussion en champ contre-champ sur l’esclavage (dans lequel Brad Pitt se rachète de son ignoble World War Z) parait vraiment terne, sans substance. Plus un passage obligé pour expliquer le point de vue (mais y avait-il besoin ?) de l’abolitionniste et son action pour libérer Northup. Dommage, il fallait vraiment peu pour faire de Twelve Years a Slave un bijou dans la lignée des deux films précédents de McQueen, mais il n’en reste pas moins un beau moment de cinéma et de remise en perspective historique.

Dr. Gonzo

Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013)

Il y a décidément quelque chose de pourri dans ce royaume. Certains se goinfrent quand d’autres meurent de faim. Ce n’est pas nouveau, mais quand c’est rendu visible, quand ça éclate au grand jour, quand ça s’étale sur les écrans comme un dégoulis indigeste, ça fait mal, ça ouvre les yeux et surtout, ça énerve.

Dans leurs bureaux climatisés, de petits groupes d’hommes et de femmes  « dirigent » le monde ou, en tout cas, influent énormément sur son présent et, par conséquent, son avenir. Ils tapotent, ils téléphonent, ils baisent et ils sniffent. Ça fait bien longtemps qu’ils ont quitté la terre, notre terre. Ils naviguent dans d’autres sphères, porno-libérales, dans lesquelles on a à peu près tout ce qu’on veut, du moment qu’on sait compter, qu’on est intuitif et qu’on a aucune morale, aucune éthique.

Ces gens-là ne sont peut-être plus aussi nombreux et arrogants que dans les années 80, les « années fric », mais ils existent toujours et, comme le montre Le Loup de Wall Street, pissent littéralement sur les lois de leurs pays. La solution ? Une pendaison publique aux fenêtres de leurs tours d’ivoire. Bon, c’est un peu radical, mais ça a sans doute le mérite d’être dissuasif – il n’y a, de toute façon, aucun autre moyen « légal » pour mettre un terme à cela. Oui, je sais, je vais trop loin – le slogan est définitif – ; mais c’est là l’état dans lequel le superbe film de Scorsese, quoique polémique, m’a laissé.

L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez…

Loup de Wall Street
La jeune Margot Robbie. Une découverte… intéressante

Voilà donc une nouvelle réussite de l’un de mes réalisateurs fétiches. Certes, l’œuvre est un peu longue parfois, mais globalement, c’est rythmé (l’effet de toute cette cocaïne qui se déverse à l’écran sans doute) et l’histoire de ce « loup » (plutôt une hyène, un chacal) est suffisamment folle et trépidante pour accrocher le spectateur. Ajoutons à cela des acteurs excellents et des dialogues vifs et percutants, et vous avez un des meilleurs films de cette fin d’année 2013.

Qui plus est, comme toujours, la réalisation de Scorsese et sa mise en scène sont magnifiques. Bien des fois durant le film, je me suis dit : « Qui c’est qui mange des pop-corn depuis une heure et demie ? », puis « C’est décidément un foutu bon réalisateur, ce Scorsese ! ». Un exemple parmi tant d’autres, mais dont devraient s’inspirer pas mal de réalisateurs actuels : il n’y a pas beaucoup de ralentis dans ce film, mais quand il y en a, ceux-ci sont utilisés avec une telle maestria que je me suis senti obligé de le signaler au Dr Gonzo qui regardait le film avec moi. En guise de réponse, celui-ci m’a donné un coup de cure-dent dans l’œil. C’est comme ça : faut pas le déranger pendant un film.

En parlant de déranger, l’humour, omniprésent dans le film, est justement dérangeant – du moins, c’est mon avis. Si vous voulez l’avis de Ludovic Guimbert, apprenti charcutier au 12, rue Frigide Barjot à Dunkerque, allez lui demander. Pour ma part, j’ai trouvé que l’humour du dernier né de Scorsese est affreusement dérangeant parce que cynique, voire pernicieux. Oh ! le cynisme ne me déplaît pas, au contraire, mais seulement quand il émane de gens légitimes. Ici, j’avoue qu’alors qu’une partie de la salle rigolait de bon cœur à certaines blagues de nos amis traders, je demeurais coi. J’éprouvais comme un certain malaise à rire de cet immoralisme affiché, à cette vulgarité étalée comme autant de Rolex sans cinquantenaires. On organise des lancés de nains et des orgies au bureau, on truande de bon cœur, au téléphone ou en public un pauvre type qui veut lancer sa boîte ou un citoyen lambda qui, visiblement, ne roule pas sur l’or, tout ça à coups de bons mots et de clins d’œil, et je devrai rire ? Pleurer, à la limite, mais rire…

Tout cela est affreusement glauque et je dois dire que, souvent, cela m’a dérangé. Pourtant, vous le savez, je suis abonné à « Humoir noir magazine », mais quand ça vire au malsain, je tourne la page. Oui mais justement, ne serait-ce pas là la force du film de Scorsese, cet immoralisme provocateur ? Montrer la chose telle qu’elle est, sans vouloir faire la morale, presque sans juger, mais simplement se contenter de décrire, quitte à encore plus choquer, n’est-ce pas là un nouveau coup de maître du réalisateur américain ? Sans doute, mais alors heureusement que le talent de Scorsese parvient à faire passer cette pilule horriblement amère.

Qui ne s'est jamais essayé au lancé de nains ne peut pas comprendre à quel point c'est jubilatoire...
Vous derrière votre écran, soyez prêt à réceptionner ce nain déguisé en abeille…

Si ce film résume une époque, alors je ne voudrais pas y vivre. Hélas, René, on est en plein dedans et je crois que, d’une certaine façon, on peut parler à ce niveau-là de décadence. Pourtant, Dieu sait que je me méfie de ce mot. Cependant, « décadence » est bien le terme qui convient. Non pas celle d’un modèle sociétal, comme le voudrait faire croire l’extrême droite ou une partie de la droite (ce n’est pas le mariage gay ou l’immigration qui jettent des milliers de gens à la rue et qui détruisent des emplois), mais plutôt d’un système qui, comme un fruit négligé, est en train de dépérir et finira par tomber sans personne pour le ramasser. Faillite d’une civilisation… Beaucoup, aux extrêmes, n’attendent que ça, que le fruit tombe…

Décadence d’une société d’apparence, de frime, de bling-bling, de vide finalement, où Nabila, MTV et autre Benoît de NRJ 12 ont toute leur place. Eh oui, Lucette ! Nous vivons dans un monde dans lequel les valeurs sont en train de s’inverser, et ce dans l’indifférence la plus totale. Un monde de consommation convulsive, dans lequel moi-même je suis en partie impliqué et coupable. Mais, que voulez-vous, on avance avec les autres ; on avance avec l’histoire, si l’on ne veut pas rester sur le bas côté. Je vais finir par me l’acheter, ce nouvel iPhone 5S.

Le pire dans tout ça, c’est que si l’on se place d’un point de vue nihiliste et ultralibéral (l’un renvoyant à l’autre), on pourrait presque comprendre ce type, ce Jason Belfort qui, se disant qu’on ne vie qu’une fois, qu’on est de passage sur cette terre qui ne nous attend pas, décide de prendre son pied, de s’amuser, de se faire plaisir. Et l’argent ouvrant les portes du temple de la consommation, le voilà bien décidé à gagner un maximum de tunes afin de s’offrir drogues et putes (car, chez les traders, c’est cela la définition du plaisir). 

Et tout cela, mes amis, Jason Belfort le fait dans un semblant de régularité et de légalité, ce qui, à la différence des mafieux et autres gangsters tapis dans l’ombre, lui laisse un peu plus de temps pour échapper à la justice. Justice qui finira, malgré tout, par le rattraper. C’est peut-être en cela qu’il y a encore quelque chose de bon dans ce fruit pourri : une certaine justice qui, malgré tout, continue d’exister. Toutefois, le FBI paraît bien petit face à cette meute de loups en Lamborghini et complets vestons.

Di Caprio, génial comme d'habitude
Di Caprio, génial comme d’habitude (au fond à droite : Jérôme Kerviel)

Di Caprio/Gastby est formidable sinon génial dans ce film. Complètement habité par ce personnage hors du commun (ou peut-être, justement et malheureusement, trop commun),  n’hésitant pas à se ridiculiser, l’acteur parvient à nous faire, peut-être pas aimer, mais au moins apprécier cette belle pourriture qu’est Jordan Belfort. Et ça, c’est déjà un gage de talent. Il faut dire que le personnage est doué, beau parleur, non dénué d’humour et très charismatique. Un Icare aux ailes faites de dollars, qui se brûle dans la drogue, le sexe et le business frauduleux. Une sorte de gourou apocalyptique, adulé par sa secte de fraudeurs, qui finit par s’autodétruire en prenant soin de détruire ce qu’il y a autour de lui. Mais finalement, il s’en fout – une fois en prison, il n’envisage qu’une seule chose : recommencer.

Comme toujours chez Scorsese, on parle d’ascension et de chute, d’apogée et de décadence. On parle aussi de misogynie. Finalement, on sort du Loup de Wall Street avec un certain malaise. Car en même temps qu’il dénonce, le film amuse, et cela, je trouve, est assez embarrassant. Ces types, ces beaufs riches, ces yuppies qui rigolent à l’écran et qui, indirectement, par leurs pitreries provoquent le sourire, sont des criminels, des pilleurs qui laissent derrière eux des vies brisées et une société pantoise ; des parasites responsables de ces grandes crises qui emportent tout sur leur passage…en attendant la prochaine.

Wall Street au fond, ce n’est qu’une gigantesque orgie, un gigantesque doigt d’honneur au monde. Alors, après avoir vu cette bande d’abrutis intéressés seulement par eux et par leur enrichissement personnel, on se réfugie soit dans le fatalisme, soit dans la colère, soit dans les deux : le film de Scorsese a au moins le mérite de ne pas laisser indifférent. Bref, un très bon film, violent psychologiquement et qui donne la nausée, mais indispensable. Et c’est encore mieux avec des lunettes 3D (1)…

Haydenncia

(1) Fallait bien que je finisse par une note d’humour, braves gens ^^ !

Inside Llewyn Davis, de Joel & Ethan Coen (2013)

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        Après la Prohibition, le cosmopolitisme de Los Angeles 90’s, la Grande Dépression ou encore le Far West, Joel et Ethan Coen explorent cette-fois ci le fameux Greenwich Village (New-York) des années 60. Quartier mythique où foisonnaient alors une multitude de chanteurs, artistes et activistes libertaires en pleine rupture avec le modèle américain traditionnel. A cette époque, une incroyable vague de revendications idéologiques n’attendait que de s’émanciper et de s’exporter au delà du sol américain, par le biais de l’art sous toute ses formes, considéré par beaucoup comme un moyen plus qu’une fin. C’est le cas de Llewyn Davis, chanteur de folk très librement inspiré de Dave Van Ronk, qui resta durant sa vie largement méconnu, quand bien même d’autres guitariste-chanteurs seront internationalement reconnus, à l’instar de Bob Dylan qui croisa le chemin de Van Ronk.

        Inside Llewyn Davis est un film qui, dans la filmographie exemplaire des frères Coen, s’inscrit dans la lignée de Barton Fink ou A Serious man, tant il propose une narration et une mise en scène quasi métaphysique et abstraite. On est bien loin tout de même de l’abstraction ultime de Barton Fink, mais il y a ici encore un sentiment d’absurdité existentielle propre aux Coen. Ce versant de leur filmographie, le moins accessible pourrait-on penser, est pourtant ce qui fait toute leur singularité dans une carrière qui n’a cessée de conjuguer succès populaire et vision personnelle. Car leur vision de l’Amérique, et ce à n’importe quelle période et quel lieu, c’est bien celle d’individus marginaux essayant (ou non) de s’intégrer dans leur société, malgré toutes les difficultés présentes. Llewyn Davis tente autant qu’il le peut de vivre de sa guitare et de sa voix, mais lorsque d’autres groupes et chanteurs explosent, lui reste dans l’ombre. Ses rapports humains sont quant à eux bien maigres et souvent laconiques, tant du côté de son ancienne petite amie enceinte que de sa famille (la visite à son père est bouleversante d’émotion quand bien même il n’y a aucun échange verbal, c’est par la musique que Llewyn communique). C’est en effet avec de parfaits inconnus, rencontrés au hasard de ses déambulations, que Llewyn révèle son humanité fragile et porte un regard mélancolique sur son environnement. Loin d’être un cas isolé, il rencontre d’autres artistes perdus, paumés dans un monde grotesque parfaitement illustré par un couloir d’immeuble minuscule renvoyant à la salle immense mais vide du dinner sur l’autoroute.

        Perpétuellement à la ramasse, enchaînant les bourdes et les mésaventures, Llewyn est une fois de plus un personnage coennien que l’on aime pour sa fragilité et sa volonté d’aller à contre-courant d’une société uniformisatrice. A cet égard, les propos sur le groupe « Jim et Jean » sont très lucides. On retrouve dans Inside Llewyn Davis le ton glacial et paradoxalement chaleureux de Fargo, dans un New-York hivernal de toute beauté (superbe reconstitution d’époque) en parfaite résonance avec la personnalité distante de Llewyn. Pour sa première collaboration sur un long-métrage des frères Coen, le chef-opérateur français Bruno Delbonnel fait très forte impression. Tout comme la totalité du casting, de Oscar Isaac qui peut enfin dévoiler tout son potentiel, à Carey Mulligan en passant par le toujours génial John Goodman. Comme à leur habitude, les frères Coen font du montage une pièce d’orfèvrerie digne des plus grands classiques de l’âge d’Or, et ça, ça fait vraiment du bien aux yeux ! Il faudrait leur dire un jour d’arrêter de faire des chefs d’oeuvre, c’est limite insolent envers les autres réalisateurs quand même !

Dr. Gonzo

The Grandmaster, de Wong Kar-wai (2013)

The Grandmaster

        Par où commencer ? Il y a énormément de choses à dire sur le nouveau Wong Kar-wai, et surtout de bonnes choses. Si vous n’avez pas encore vu The Grandmaster, sachez de suite qu’il est loin de se limiter à un simple biopic de Ip Man, maître du wing chun et accessoirement mentor de Bruce Lee. Comme à son habitude, Kar-wai pense son film dans ses moindres détails, dirige ses acteurs avec une perfection maladive (Tony Leung est époustouflant), soigne la recherche visuelle d’une façon rarement atteinte (une réalisation tout en horizontalité/verticalité, comme l’est la pratique du kung fu). The Grandmaster, c’est un film dont l’idée a germée depuis presque 20 ans, et qui a nécessite encore huit années d’acharnement pour approfondir la connaissance des arts-martiaux, récupérer des fonds, … La séquence d’ouverture dantesque (combat sous la pluie) résulte d’un mois de tournage,, quand le film entier s’étend sur une année complète de production. Wong Kar-wai rejoint définitivement Stanley Kubrick dans ce perfectionnisme et cette détermination à l’épreuve des capacités humaines.

        La caméra de Kar-wai capte le moindre mouvement de ses acteurs, chaque combat est filmé avec une incroyable énergie, parsemé de ralentis sur les éléments naturels avec un niveau de détail inouï (l’eau qui ricoche sur les surfaces lisses, la neige qui tombe, …). Au centre de son film donc, la nature et plus largement la spiritualité chinoise devient un personnage à part entière. Si le cinéma a une âme, comme le pensait le théoricien André Bazin, il faudrait certainement voir dans The Grandmaster l’expression d’une spiritualité cinématographique. De fait, Kar-wai livre un film a la narration complexe et pourtant limpide, il y a beaucoup d’ellipses, mais aussi des flashbacks, un nombre conséquent de voix off, mais cela permet de lier la petite histoire (celle de Ip Man) et la grande Histoire (celle de la Chine de la première moitié du XXème siècle). La rivalité nord-sud, la vengeance, la filiation ou encore le poids des traditions, et puis évidemment l’invasion japonaise, autant d’éléments socio-historiques qui donnent vie au récit, qui mettent en péril la vie des personnages, à commencer par Ip Man (qui est, rappelons-le, le seul personnage ayant réellement existé, les autres étant inventé à partir de recherches préalables). Car l’interrogation du film semble bien de savoir comment conserver les traditions des arts martiaux lorsque le monde est en train de changer brusquement. La rivalité entre Ip Man et Ma San l’illustre parfaitement, ce dernier ayant « volé » la technique secrète de son ancien maître et décidé de collaborer avec les Japonais. La scène du gâteau est encore plus significative, Ip Man voyant dans ce petit morceau de nourriture le monde dans sa globalité (désir d’exporter le kung fu en dehors des frontières) tandis que le maître vieillissant y voit une unification nord-sud, qui demeure fragile.

        Finalement, le « grand maître » en question n’est-il pas plutôt le déterminisme, ce destin dont les ficelles ne peuvent être appréhendées par l’homme, et qui façonne son existence sans que celui-ci demande la pièce de sa monnaie. C’est en tout cas ce que laisse penser la dernière demi-heure, partie à part du reste du film tant le rythme et le ton sont différents (avec un clin d’œil à Bruce Lee). Du reste, Ip Man n’a jamais voulu que ses élèves l’appelle « maître », comme le veut la coutume. Il n’y a de véritable élévation personnelle que dans la pureté spirituelle, comme le rappelle les préceptes du confucianisme qui parsèment le film.

P.S. : Le montage final durait 4h30, alors que la version cinéma dure elle 2h10. On voit clairement les coupes opérées, que ce soit dans les scènes d’action ou dans la chronologie du récit. Il ne reste plus qu’à espérer voir pointer un futur DVD/Blu-ray comportant le director’s cut pour apprécier à sa juste valeur The Grandmaster, comme ce fut le cas pour Les Trois Royaumes de John Woo par exemple.

                                                                                                                                            Dr. Gonzo

Lincoln, de Steven Spielberg (2012)

Affiche du film

« Il n’y a pas grand-chose à dire de moi », écrivait Abraham Lincoln en 1859, en quelques lignes lapidaires de présentation autobiographique. Près de cent-cinquante ans plus tard, pourtant, l’intérêt pour le seizième président des Etats-Unis ne faiblit pas, bien au contraire. Barack Obama a ainsi prêté serment sur la bible de Lincoln en janvier 2009, tout en rappelant à quel point il était inspiré par l’action et le verbe de l’ancien président.

Comme Elvis Presley, Marylin Monroe, Georges Washington ou Justin Bieber, Lincoln fait partie de ces figures mythiques propres aux Etats-Unis. Et comme Kennedy ou Roosevelt, c’est l’un des présidents les plus admirés de l’histoire américaine. Avec son haut de forme, sa célèbre barbe destinée à cacher en partie son visage ingrat (grand nez, grandes oreilles), sa grande taille (1,93 m) et son slip aux couleurs du drapeau américain, « Abe Lincoln » a de quoi fasciner, lui dont l’élection déclencha la sécession du Sud et bientôt la guerre ; lui, surtout, qui accompagna et soutint l’abolition de l’esclavage. Lui, enfin, qui chassa les vampires. Ah non ! Ça, c’est autre chose !

Lincoln s'en va en guerre

Le film de Steven Spielberg retrace les derniers mois de la vie du « grand émancipateur » avant son assassinat le 15 avril 1865, et son combat pour le XIIIamendement concernant l’abolition de l’esclavage. En voilà d’un beau combat, à l’heure des querelles futiles qui divisent l’Assemblée nationale en France : le combat contre l’esclavage. Certes, moi, j’avoue que de temps en temps, quand je rentre, mort, chez moi ou que je suis pris d’une énorme flemme, un petit esclave pour faire la vaisselle ou débarrasser la table, ça m’arrangerait. Peu importe la couleur de sa peau, pourvu qu’il soit docile et qu’il ait les ongles propres. Mais, à cause de ces couillons de Lincoln et Schœlcher, ça n’est plus possible !  Pfff !…

Bref. Abraham Lincoln est la plus vieille obsession du réalisateur américain. Spielberg avait sept ou huit ans quand un de ses oncles l’emmena visiter les monuments historiques de Washington. Le Lincoln Memorial l’impressionna tout particulièrement. Spielberg se sentit tout petit et intimidé au pied de cette imposante statue. Le futur cinéaste dévora alors toute une série de livres sur le président américain. Plus tard, il précisa : « J’ai à peu près tout exploré, tout acheté le concernant, à part une voiture de marque Lincoln ! J’ai lu tous les livres, j’ai vu tous les documentaires qui lui sont consacrés ». Il paraît donc tout naturel que Spielberg le cinéaste ait voulu réaliser un film sur son idole. A noter au passage que le premier script faisait 550 pages, réduit finalement à 150… soit un film de deux heures et demie.

On se fait un petit Monopoly, les gars ?
On se fait un petit Monopoly, les gars ?

Lincoln est un film de combats. Combats « physiques », d’abord, car le film s’ouvre sur la terrible bataille de Gettysburg, qui opposa « tuniques bleues » nordistes (forces de l’Union) et soldats sudistes (forces de la Confédération) dans le contexte de la guerre de Sécession. Assistant à la bataille, Lincoln, assis comme la célèbre statue de Washington, discute avec deux soldats noirs sans préjugés et leur parle d’égalité.

Combat moral et politique ensuite, avec l’abolition de l’esclavage, ses partisans et ses opposants. En règle général, les républicains, à l’époque les plus évolués, y étaient favorables (le parti républicain prendra sa tournure conservatrice dans les années 1960), quand les démocrates étaient – parfois férocement – contre. A ces gens-là, si on leur avait dit que plus d’un siècle après, les Etats-Unis auraient à leur tête un président noir issu de leur parti, ils auraient fait une syncope en plus d’un infarctus. Encore aujourd’hui, en apprenant la réélection d’Obama, certains, dans le vieux Sud, ont dû réagir de la sorte. Certaines plaies ne sont toujours pas refermées aux Etats-Unis d’Amérique. Mais, revenons au film.

Certes, et c’est notamment ce que retiennent ceux qui n’ont pas aimé le film, Lincoln frôle sans cesse l’hagiographie en faisant du président une figure quasi sainte, presque christique. Mais, le charisme et la présence de Daniel Day-Lewis, sa ressemblance avec le vrai Lincoln, sont suffisamment puissants pour que l’on accepte cet éloge flagrant et loin d’être pompeux.

Et surtout, la réalisation de Spielberg, impeccable, montre à quel point l’homme en a encore sous le pied ! En regardant Lincoln, je n’arrêtais pas de me dire que ce type est bel et bien un grand réalisateur. Pas ou peu de scènes spectaculaires ici, tout est dans les dialogues et dans le jeu des acteurs, dans le cadrage, dans la lumière gris-bleue, dans la mise en scène, habile et intimiste, proche du huis clos. Alors qu’habituellement un tel film peut provoquer chez l’individu X dont je fais partie une série de bâillements, je n’ai pas trouvé le temps long. Que nenni ! Et le film offre même quelques très belles scènes, comme le débat final à la chambre des représentants, ou bien cette séquence où le républicain antiesclavagiste Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones) rentre chez lui, retrouve sa compagne noire et lui donne le texte du XIIIe amendement qui vient d’être voté.

Lincoln

J’ai vraiment beaucoup aimé ce film. Et, je ne vais pas être original, mais Day-Lewis m’a bluffé par son jeu, sa ressemblance proche du mimétisme et sa présence. Le Lincoln du film est un personnage calme, malin, éloquent, bon orateur et très charismatique. Inévitablement, on s’attache à lui et à son combat.

Moi qui ai connu le vrai Lincoln (oui je suis très vieux), ça m’a troublé de le retrouver à l’écran. Je me suis souvenu de nos balades en calèche dans le Kentucky, avec lady Oswald, qui d’ailleurs est morte en allant chasser les papillons par un soir d’orage. On l’a retrouvé calcinée avec son filet dans les mains. Quelle conne ! Et radine avec ça ! Et moche, en plus ! Je me suis aussi souvenu de la femme du président, Mary Todd Lincoln, qui était, comme le montre le film, en effet assez… instable. Dans Lincoln, elle est incarnée par Sally Field, qui jouait Miranda, l’ex-femme de Robin Williams dans Madame Doubtfire. Je savais bien que ce visage me disait quelque chose. Quant au reste du casting, les autres acteurs, qu’il s’agisse de David Strathairn, de Joseph Gordon-Levitt ou de Jared Harris en Ulysse Grant, général en chef des troupes nordistes, sont tous très bien et Tommy Lee Jones est étonnant.

Au final, Lincoln est un beau film, un film précis, travaillé, finement réalisé et sans fautes de goût. La musique de John Williams n’est pas envahissante. Certes, l’histoire est sans doute simplifiée, la figure de Lincoln enjolivée (il semble qu’il fut un peu plus opportuniste que ça), mais peu importe, tant cette histoire est bien racontée. Un film qui m’a emporté et que j’ai beaucoup aimé, sans m’ennuyer une seule seconde. Un bon Spielberg, nominé douze fois aux Oscars 2013.

Haydenncia