Archives pour la catégorie Comédie dramatique

20th Century Women, de Mike Mills (2017)

« L’homme vieillit, la fin approche, chaque moment devient de plus en plus cher et il n’y a plus de temps à perdre avec des souvenirs. Il faut comprendre le paradoxe mathématique de la nostalgie : elle est le plus puissante dans la première jeunesse quand le volume de la vie passée est tout à fait insignifiant. »

                                                                                   – Milan Kundera, L’ignorance 

20th-century

Un été comme un autre sur côte californienne, dans la ville de Santa Barbara, banlieue édénique de Los Angeles. Les cours sont terminés, les jeunes vaquent à des occupations de leur âge, noient leur ennui dans le punk rock, le skateboard et l’alcool. Un california summer comme un autre, à ceci près que nous sommes en 1979. La parenthèse enchantée débutée à la fin des années 60 s’achève, la révolution s’évapore à mesure que les jeunes qui l’ont initiée deviennent parents, les utopies d’hier sont absorbées par ses grands ennemis, la culture de masse et le système capitaliste. Dans ce monde en bascule, ce sont les enfants qui font admettre à leur parents leurs échecs et idéalisent l’époque où ces derniers avaient leur âge. À l’image de la Ford de Dorothea qui s’enflamme sur le parking d’un supermarché sans que l’on sache d’où vient le problème, le vent de libertés vit ses derniers feux, mais personne ne semble encore vouloir l’admettre, sauf ceux qui n’ont pas connu ces années glorieuses.

Ce qui intéresse le plus le réalisateur, et comme le suggère son titre, c’est bien le portrait croisés de trois femmes de générations différentes. La mère de Jamie (incroyable Annette Bening, dans une mise en abime de son retrait du cinéma pour élever ses enfants) qui a définitivement laissé ses rêves à la porte pour se consacrer à son fils. Incapable de le comprendre, lui et son époque (les dialogues sur la l’apport artistique du punk rock sont succulents : « Pretty » music is used to hide how unfair and corrupt society is« ), elle demande conseil à Julie, une voisine de 17 ans qui passe ses nuits avec Jamie en toute amitié, au grand désespoir de ce dernier qui en est amoureux. Dans le rôle, Elle Fanning est encore impressionnante et menace d’engloutir l’image par son simple regard. Car oui, Elle Fanning, c’est la Joconde : on a beau détourner le regard, on sait qu’elle nous fixe toujours. Quant à Abbie, trentenaire punk qui loue une chambre chez Dorothea, elle initie le jeune homme aux théories féministes. La mise en scène est si impressionniste que l’on croirait regarder un album de famille sans y avoir été autorisé, tant le point de vue intimiste résonne avec notre vécu. En grande partie autobiographique, le scénario écrit avec beaucoup de douceur peut compter sur l’interprétation ajustée d’un casting exceptionnel. De la même manière que Richard Linklater lorsqu’il évoque le passé, et avec un rythme langoureux pas très éloigné de Ce sentiment de l’été (un titre qui correspondrait aussi à 20th Century Women), Mike Mills rend tangible le passage de la spontanéité du vécu et l’entraide des 60s (Dorothea invitant les pompiers à venir dîner, au début du film) à l’introspection et le repli de la nouvelle génération (« Wondering if you’re happy is a great shortcut to just being depressed« , dit-elle à son fils qui se pose trop de questions). Quoi de mieux que le fameux discours sur la crise de confiance, prononcé par le président Jimmy Carter le 15 juillet 1979, pour faire du mal-être de Jamie le reflet individuel d’une crise collective ? Car au fond, Jamie n’avait fait pendant tout le film que prévenir sa mère de ce que Jimmy Carter allait exprimer à tous : la société de consommation n’existe que pour cacher un vide existentiel. Pour autant, la nostalgie exprimée par Mike Mills pour un passé révolu ne tombe pas dans le piège réactionnaire (« c’était mieux avant ») mais proclame plutôt la jouissance du moment présent quel que soit l’état de la société. C’est, par exemple, Dorothea qui finit par retrouver l’amour durant le retour du conservatisme dans les années 80, ou bien le premier enfant de Jamie au moment où l’Amérique va bientôt basculer dans le XXIème siècle de la plus atroce des manières (et pour le coup, on aimerait beaucoup voir un film sur le devenir de Jamie esquissé à la fin). « As time goes by », comme le scande la mythique chanson de Casablanca qui ouvre le générique de fin. Alors pour ne pas avoir de regrets plus tard, dansez, pauvres fous, dansez !

20th

Dr. Gonzo

P.S. : Au détour d’un dialogue, la fin de Vol au-dessus d’un nid de coucou est révélée. Vous êtes prévenus.

Birdman, de Alejandro González Iñárritu (2015)

Birdman

        Bon, déjà, disons le cartes sur table, écrire le nom du réalisateur n’est pas une mince affaire, merci le copier/coller pour le coup, et pour le prononcer, un petit topo s’impose les amis : on dit donc Alérandro Gonzalez Iniaritou (sic). J’espère que l’intéressé ne m’en voudra pas pour avoir écorché son nom.

        Tout ça nous amène au 5ème film de ce réalisateur qui, pour ma part, est l’un des plus talentueux de sa génération. On me siffle dans l’oreillette que le bonhomme vient de remporte l’Oscar du meilleur réalisateur, et bien c’est amplement mérité. Pour autant, Birdman ne manquera certainement pas de désarçonner les amateurs du réalisateur. Exit le principe du film-choral que celui-ci maniait avec une intelligence rare et méticuleuse. Ici le cinéaste adopte l’unité de lieu – un théâtre new-yorkais et le quartier qui l’entoure – et de temps – via l’utilisation d’un faux plan-séquence. Faux plan-séquence car, on le remarque si l’on prête attention, il y a plusieurs raccords dans le film, disposés très judicieusement et qui ne remettent pas en question le principe du film. Au contraire, la dimension méta textuelle reste parfaitement ludique et passionnante. Lire la suite Birdman, de Alejandro González Iñárritu (2015)

The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014)

Chaque nouveau film de Wes Anderson déclenche, de plus en plus, une série de louanges et de chaudes recommandations de la part de la presse spécialisée, évidemment, mais aussi des médias. C’est que le bonhomme et son univers si particulier se « popularisent » et, si Wes Anderson n’est encore pas totalement connu du grand public, espérons que cela ne saurait tarder. De fait, ceux qui connaissent déjà l’œuvre du Texan ne seront pas surpris de retrouver dans The Grand Budapest Hotel son univers trépidant, sucré, poétique, absurde, détaillé et coloré ; les autres, ceux qui le découvriront avec ce film, seront sans doute agréablement interpelés et de toute façon n’en sortiront pas indifférents.

Le film retrace les aventures de Gustave H. (Ralph Fiennes), l’homme aux clés d’or d’un célèbre hôtel européen de l’entre-deux-guerres et du garçon d’étage Zéro Moustafa (Tony Revolori), son allié le plus fidèle.
La recherche d’un tableau volé, oeuvre inestimable datant de la Renaissance et un conflit autour d’un important héritage familial forment la trame de cette histoire au coeur de la vieille Europe en pleine mutation.

The Grand Budapest Hotel

Car, voilà une nouvelle merveille signée Wes Anderson, lui qui a obtenu pour ce nouveau film une liberté quasi totale de la part de la 20th Century Fox – c’est que la société de production prend soin du cinéaste « auteur » de la maison. Après le monde sous-marin et la Nouvelle-Angleterre, le dernier film du réalisateur américain se déroule cette fois dans un pays imaginaire, mais indubitablement situé à l’Est de l’Europe, le Zubrowska (sans doute situé entre la Syldavie et la Bordurie), au cœur d’un hôtel de renom, le Grand Budapest. Un pays « à la frontière la plus orientale de l’Europe », qui n’existe pas, donc, mais qui aurait pu exister ou en tout cas qui en rappelle d’autres, dans une époque qui en rappelle une autre, mais qui semble elle aussi ne jamais avoir existé. Vous suivez ?

De fait, même si l’histoire est constituée de flash-back, de bonds et d’emboîtements, la majeure partie de The Grand Budapest Hotel se passe à la veille de la guerre, dans les « sinistres années trente » (Hervé Vilard), au sein d’une Europe centrale ou orientale fantasmée, idéalisée, faite de loukoums, de kopecks, de csárdás et de Poutine en Crimée. En tout cas, une vieille Europe très « années folles » et autre dandysme, à l’image du réalisateur en tweed. Même le format du film est en 4/3, comme à l’époque.

Au-delà du scénario, une affaire de tableau volé qui conduit à une petite guéguerre entre M. Gustave H. et l’héritier Dmitri Desgoffe und Taxis (Adrien Brody) sur fond d’entre-deux-guerres, on retrouve dans la mise en scène ce qui constitue le style Wes Anderson, à savoir des couleurs primaires savamment harmonisées, des symétries, des perspectives, des plans dans les plans (la scène du train notamment), des miniaturisations (le premier plan sur l’hôtel est formidable), des travellings très chorégraphiés.

Mais aussi beaucoup de portes et de fenêtres qui s’ouvrent, de rideaux qui s’écartent, de chutes, le tout accompagné, comme toujours, par une bande-son étonnante et joyeuse, des sonorités baroques et orientales remplies de caisses claires, de cloches, de claviers et de cordes. Et parfois, tout cela en même temps dans des scènes franchement jouissives, foutrement burlesques, comme celle de l’évasion, véritable cartoon, ou encore celle de la course-poursuite ski-traineau.

The Grand Budapest Hotel

Côté casting, c’est cinq étoiles, comme l’hôtel. Ralph Fiennes, tout d’abord, est miraculeux en monsieur Gustave, à la fois calme et emporté, élégant puis dépenaillé, raffiné puis puant (pas longtemps), s’exprimant dans un anglais châtié et capable de sortir les pires jurons.

Drôle, charismatique, zélé, c’est un gentleman très attaché au savoir-vivre et aux bonnes manières à l’anglaise, un gigolo pour vieilles dames très parfumé, qui incarne, qui personnalise, qui est le Grand Budapest. Et surtout, SURTOUT, ne touchez pas à son lobby boy !

Entre lui et Zero, le groom qui le suit partout, c’est une belle histoire d’amitié et de confiance qui se noue, faite de conseils, de protection réciproque et de poèmes jamais terminés. A leur suite, on découvre – mais Anderson nous a habitués à ses galeries de personnages un peu bizarres – une flambée d’acteurs andersoniens, comme Bill Murray, Adrien Brody, Willem Dafoe, Harvey Keitel, Edward Norton (toujours aussi comique), Jason Schwartzman, Owen Wilson…

A leur côté, des nouveaux venus : Jeff Goldblum (qu’on est heureux de retrouver), Tilda Swinton (méconnaissable), Jude Law, la jeune Irlandaise Saoirse Ronan (prononcé Sir-sha)et deux Frenchies, Mathieu Amalric (qui avait prêté sa voix à la VF de M. Fox dans le film d’animation éponyme) et Léa Seydoux. Même quand ils sont l’objet d’une simple apparition, tous sont géniaux dans leurs rôles respectifs et jamais ils ne donnent l’impression d’être là juste pour marquer le film du sceau de leur présence et de leur nom.

Adrien Brody, parfait dans un rôle à contre-emploi
Adrien Brody, parfait dans un rôle à contre-emploi

Enfin, sous cette poudre de sucre blanc et cette couche de friandises colorées, derrière cet univers tellement ouaté, le film montre aussi, dans l’ombre, au cœur d’une Europe centrale en ébullition à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la montée et la victoire du fascisme/nazisme/totalitarisme (le mouvement Zig-Zag, dont le sigle renvoie explicitement à la SS).

Evidemment, c’est à la manière Anderson, mais, lui qui affectionne tant jouer avec les couleurs et les symétries, il trouve avec le fascisme un prétexte idéal pour monter des plans intéressants et parodiques : profusion de drapeaux au sigle viril et menaçant, uniformes aux couleurs sombres, alignements des corps, brassards, bruit de bottes et armes à feu toujours prêtes à servir, mais aussi propos xénophobes et fermeture des frontières (et des mentalités).

The Grand Budapest Hotel

Toujours aussi inventif, pétillant, drôle et triste à la fois, fantasque mais également, encore plus cette fois-ci, ancré dans une certaine réalité (sombre, qui plus est), le dernier né de l’esthète Wes Anderson est une nouvelle pépite multicolore. Une comédie d’aventure qui parle du temps qui passe, des paradis perdus et des mondes engloutis, de la nostalgie d’une époque fantasmée et de la barbarie qui tue toute poésie et, surtout, toutes bonnes manières.

Un film pop tellement « tellement », qu’il y aurait encore beaucoup de choses à dire ! Quoi qu’il en soit, certainement une œuvre à voir plusieurs fois pour en cerner toute la subtilité et la magnificence, pour en saisir tout le raffinement.

Haydenncia

Inside Llewyn Davis, de Joel & Ethan Coen (2013)

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        Après la Prohibition, le cosmopolitisme de Los Angeles 90’s, la Grande Dépression ou encore le Far West, Joel et Ethan Coen explorent cette-fois ci le fameux Greenwich Village (New-York) des années 60. Quartier mythique où foisonnaient alors une multitude de chanteurs, artistes et activistes libertaires en pleine rupture avec le modèle américain traditionnel. A cette époque, une incroyable vague de revendications idéologiques n’attendait que de s’émanciper et de s’exporter au delà du sol américain, par le biais de l’art sous toute ses formes, considéré par beaucoup comme un moyen plus qu’une fin. C’est le cas de Llewyn Davis, chanteur de folk très librement inspiré de Dave Van Ronk, qui resta durant sa vie largement méconnu, quand bien même d’autres guitariste-chanteurs seront internationalement reconnus, à l’instar de Bob Dylan qui croisa le chemin de Van Ronk.

        Inside Llewyn Davis est un film qui, dans la filmographie exemplaire des frères Coen, s’inscrit dans la lignée de Barton Fink ou A Serious man, tant il propose une narration et une mise en scène quasi métaphysique et abstraite. On est bien loin tout de même de l’abstraction ultime de Barton Fink, mais il y a ici encore un sentiment d’absurdité existentielle propre aux Coen. Ce versant de leur filmographie, le moins accessible pourrait-on penser, est pourtant ce qui fait toute leur singularité dans une carrière qui n’a cessée de conjuguer succès populaire et vision personnelle. Car leur vision de l’Amérique, et ce à n’importe quelle période et quel lieu, c’est bien celle d’individus marginaux essayant (ou non) de s’intégrer dans leur société, malgré toutes les difficultés présentes. Llewyn Davis tente autant qu’il le peut de vivre de sa guitare et de sa voix, mais lorsque d’autres groupes et chanteurs explosent, lui reste dans l’ombre. Ses rapports humains sont quant à eux bien maigres et souvent laconiques, tant du côté de son ancienne petite amie enceinte que de sa famille (la visite à son père est bouleversante d’émotion quand bien même il n’y a aucun échange verbal, c’est par la musique que Llewyn communique). C’est en effet avec de parfaits inconnus, rencontrés au hasard de ses déambulations, que Llewyn révèle son humanité fragile et porte un regard mélancolique sur son environnement. Loin d’être un cas isolé, il rencontre d’autres artistes perdus, paumés dans un monde grotesque parfaitement illustré par un couloir d’immeuble minuscule renvoyant à la salle immense mais vide du dinner sur l’autoroute.

        Perpétuellement à la ramasse, enchaînant les bourdes et les mésaventures, Llewyn est une fois de plus un personnage coennien que l’on aime pour sa fragilité et sa volonté d’aller à contre-courant d’une société uniformisatrice. A cet égard, les propos sur le groupe « Jim et Jean » sont très lucides. On retrouve dans Inside Llewyn Davis le ton glacial et paradoxalement chaleureux de Fargo, dans un New-York hivernal de toute beauté (superbe reconstitution d’époque) en parfaite résonance avec la personnalité distante de Llewyn. Pour sa première collaboration sur un long-métrage des frères Coen, le chef-opérateur français Bruno Delbonnel fait très forte impression. Tout comme la totalité du casting, de Oscar Isaac qui peut enfin dévoiler tout son potentiel, à Carey Mulligan en passant par le toujours génial John Goodman. Comme à leur habitude, les frères Coen font du montage une pièce d’orfèvrerie digne des plus grands classiques de l’âge d’Or, et ça, ça fait vraiment du bien aux yeux ! Il faudrait leur dire un jour d’arrêter de faire des chefs d’oeuvre, c’est limite insolent envers les autres réalisateurs quand même !

Dr. Gonzo

L’incroyable destin de Harold Crick, de Marc Forster (2007)

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Un beau matin, Harold Crick, un obscur fonctionnaire du fisc, entend soudain une voix de femme qui se met à commenter tout ce qu’il vit, y compris ses pensées les plus intimes. Pour Harold, c’est un cauchemar qui dérègle sa vie parfaitement agencée, mais cela devient encore plus grave lorsque la voix annonce qu’il va bientôt mourir…
Harold découvre que cette voix est celle d’une romancière, Karen Eiffel, qui s’efforce désespérément d’écrire la fin de ce qui pourrait être son meilleur livre. Il ne lui reste plus qu’à trouver comment tuer son personnage principal : Harold ! Elle ignore que celui-ci existe, qu’il entend ses mots et connaît le sort qu’elle lui réserve…
Pour s’en sortir vivant, Harold doit changer son destin. Sa seule chance est de devenir un personnage de comédie, puisque ceux-ci ne sont jamais tués…

        Zach Helm, le scénariste de  ce film – budgété à 40 millions de dollars quand même ! -, trouve là une idée de départ complètement jouissive et originale, dans la mesure où elle est méta-réflexive.  Le comédien ultra-populaire aux USA Will Ferrell incarne à la perfection cet Américain (très) moyen dont la vie ne recèle aucune surprise, aucun moment agréable, et qui se retrouve du jour au lendemain au centre d’un roman – sa vie – en cours d’écriture qu’il doit arrêter afin de ne pas mourir. Rien que ça ! Dans la pure tradition de la comédie américaine, le propos est ici loin d’être simplement un comique de situation gratuit et sans fonds, mais bien au contraire il sert un discours d’ensemble mettant à mal la vie sociale occidentale et ses aspects les plus quotidiens. Ainsi, l’une des qualités du film est d’osciller constamment entre rire et pleurs, entre frivolité réjouissante et gravité existentielle, chacun étant représenté par un personnage. Dustin Hoffman excelle dans le rôle d’un professeur de littérature, accablé de clichés liés à sa profession mais dont on ne peut contester leur validité (si vous ne me croyez pas, allez tailler le bout du gras avec un prof de littérature à l’université, vous ne verrez plus la vie de la même façon !), tandis qu’Emma Thompson est étonnante en écrivain dépressive bloquée dans l’écriture de son nouveau roman. A ce titre, les scènes dans lesquelles elles rend visite à des malades dans un hôpital ou quand elle imagine un accident de voiture sur un pont sont d’une grande subtilité, renvoyant au fantasme de l’écrivain désirant voir son travail prendre vie dans le réel. Et c’est là que L’incroyable destin de Harold Crick brille, dans le dépassement de la frontière entre réel et imaginaire, ou quand la réalité est plus étrange que la fiction (le titre original, Stranger than fiction, rend bien mieux compte de cela). Si le film est tout à fait accessible, il n’en demeure pas moins complètement érudit et philosophique : les personnages ont tous un nom de scientifique ou philosophe (Crick, Pascal, …). La question de fond nous concerne tous : sommes-nous maîtres de nos vies, suggérant ainsi la notion tant débattue de libre-arbitre, ou alors existe t-il une puissance supérieure qui contrôle nos moindres faits et gestes, donc un fatalisme ? Un film qui convient donc parfaitement aux élèves de Terminale, juste avant le bac de philo. Comment ? Le bac est passé depuis deux mois ?! Et bien ce sera pour l’année prochaine alors, sauf si un écrivain s’empare de votre existence et décide de vous faire mourir… Priez pour que ce ne soit pas Stephen King, Clive Barker ou Dan Simmons !

        N’avez-vous eu jamais l’impression d’être suivi, lorsque, nu, vous déambulez dans les bas-fonds de votre ville à une heure bien avancée de la nuit… Hemm, pardon, je me suis trompé d’article. N’avez-vous jamais eu l’impression d’être votre propre personnage, de faire partie d’un décor factice, d’un monde hyperréaliste dénué de substance  tangible ? La vérité ne vous paraît-elle pas inquiétante, « plus étrange que la fiction » même pour reprendre l’expression de Lord Byron à laquelle fait référence le film ? Ou tout simplement, ne trouvez-vous pas que le café de ce matin avait le même goût que celui d’hier et d’avant-hier ? Bref, voilà le genre de questions que l’on trouve dans cet incroyable film !

L'écrivain se prenant pour le démiurge qui contrôle l'univers !
L’écrivain se prenant pour le démiurge qui contrôle l’univers !

        En tant que spectateur, c’est le genre de film qui ne peut que nous questionner directement, nous interrogeant sans cesse sur la validité des faits montrés à l’écran, qui dans bien des cas peuvent être aussi bien le fruit de l’imagination de Harold (une psychologue lui dit qu’il est schizophrène) que l’exubérante imagination du scénariste. Mais quand Harold rencontre enfin l’écrivain, le doute n’est plus permis. S’engage une passionnante réflexion sur les fonctions créatrices de l’écrivain – et par extension du scénariste – sur ses limites et son rapport aux lecteurs/spectateurs. Une méta-réflexion vraiment poussée et qui ne se détourne jamais de son but, malgré la trame amoureuse secondaire entre Harold et Ana (Maggie Gillenhaal), une pâtissière anarchiste ! Le travail sur l’écriture (dialogues exquis) s’accompagne d’une réalisation de très bonne facture, énergique, classique mais toujours en concordance avec les situations, et l’on se prend à rêver que Marc Forster revienne à la comédie qui lui sied bien mieux que le film de zombies (World War Z) ou le spy-movie (Quantum of Solace). Certains détails sont particulièrement appropriés, comme les incrustations décrivant l’environnement comme dans un catalogue (un peu à la manière de Fight Club). Il serait donc dommage de passer à côté de ce petit film peu connu dans nos contrées, mais qui en dit plus long sur la vacuité existentielle des Occidentaux dits civilisés et sur les rapports sociaux loin d’être sincères. Le seul défaut que l’on pourra reprocher au film, c’est sa fin trahissant l’obsession toute hollywoodienne du happy end, même si celle-ci est critiquée dans le film par l’enseignant de littérature (« c’est bien, mais sans plus »).

Dr. Gonzo

Paris, de Cédric Klapisch (2008)

Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris filmé ! Et de nombreuses fois, en plus ! Si l’on faisait un mix des titres de films avec le mot Paris dedans, cela pourrait donner : « Le dernier tango brûle-t-il sous les toits de Notre-Dame ? ». Cet exercice de style ne sert strictement à rien, mais voilà, ça occupe…

Paris raconte l’histoire de Pierre (Romain Duris) danseur professionnel Parisien, qui est malade et qui se demande s’il va mourir. Ne pouvant plus danser, il perd goût à la vie, et passe désormais ses journées à observer les Parisiens anonymes du haut de son balcon. Des maraîchers, une boulangère, une assistante sociale, un danseur, un architecte, un SDF, un prof de fac, une mannequin, un clandestin camerounais, un unijambiste, un Gremlin, une famille de canards et Taylor Lautner en paréo… Tous ces gens, que tout oppose, se retrouvent réunis dans cette ville et dans ce film. Pour eux tous, les petits tracas de la vie sont les problèmes les plus importants du monde.

Paris
C’est beau Mulhouse, quand même…

Cédric Klapisch a grandi à Paris. C’est sans doute la raison pour laquelle il filme et met en scène la ville de ses racines avec autant d’amour et de tendresse… et aussi un peu d’orgueil. C’est vrai que c’est tellement beau, Paris (Jules Renard disait avec malice que si l’on ajoute deux lettres à Paris, ça devient le paradis), mais alors, qu’est-ce que ça serait mieux sans les Parisiens ! Niark ! Niark ! Niark ! Eh ! On déconne, hein ! Après tout, « peut-être que Paris ne vaut-il que par ses provinciaux », disait Mauriac. Oui, c’est le festival des citations aujourd’hui.

Et puis, Paris : quoi de plus formidable à filmer pour un réalisateur, à part la centrale nucléaire de Flamanville ? C’est à la fois la ville des monuments et des combles sous les toits, des Champs-Elysées et de la Rue du Chat qui pêche, de l’Avenue Montaigne et des clochards du métro, c’est Belleville, c’est Montmartre, c’est le quartier juif, c’est le quartier chinois… Tiens, en parlant de ça, je me suis toujours demandé : y a-t-il un quartier chinois à Pékin ?

Paris

Bien que film choral, Paris tourne surtout autour du personnage de Pierre – mais l’histoire de ce dernier relie toutes les autres. Néanmoins, c’est lui, le « héros » du film. Pierre est malade du cœur. Il sait qu’il risque de mourir prochainement. Il peut subir une greffe, mais cette opération est très risquée. Evidemment, on se met à sa place (enfin, rapidement) et on se dit que de savoir, comme ça, qu’on risque de mourir sous peu, que le temps vous est compté, que son passage sur terre va bientôt se terminer, d’un côté ça vous démoralise complètement, de l’autre ça vous donne peut-être envie de regarder le monde qui vous entoure d’un œil nouveau et de profiter un maximum de la vie et des gens qui vous aiment. C’est ce que fait Pierre en se rapprochant de sa sœur, Elise (Juliette Binoche). Elle vient vivre chez lui avec ses enfants, ce qui rajoute un peu de vie et de gaieté dans cette ambiance morbide.

Quand il est seul, Pierre observe Paris et les gens qui s’y meuvent depuis son balcon, tout là-haut. Lui que la mort pétrifie, il regarde toutes ces petites vies qui s’agitent. Moi aussi, parfois, je fais ça, en fin de soirée. L’autre jour, je me suis accoudé à la fenêtre pour regarder les passants en contrebas, et je me suis demandé : combien de destins, combien de vies s’agitent et se bousculent, là, en bas ? Combien de peines, de joies et de secrets se croisent et s’éloignent à tout jamais sur ce trottoir humide ? Qu’est-il arrivé à cette femme pour qu’elle sourie ainsi ? Pourquoi cet homme marche-t-il si vite ? Et cette enfant, que cherche-t-elle ? Et puis, j’ai fermé la fenêtre, je me suis gratté les couilles et je suis allé  regarder Dechavanne sur TF1, dans Une famille en ororor… Le vide de cette émission est tel qu’il y a de l’écho, c’est fou, ça !

Paris

Toutefois, pour en revenir au film, je trouve que certaines scènes sont en trop et n’apportent pas grand-chose à l’histoire, voire paraissent totalement improbables et ambiguës, comme lorsque le groupe de femmes mannequins sortent de leur monde de faux-semblants pour aller s’encanailler et plus si affinités auprès des maraîchers, dans les chambres froides de Rungis. Je n’ai pas compris l’intérêt de la scène et je l’ai même trouvé un peu déplacée – mais peut-être est-ce juste une maladresse ? Et Paris, surtout vers la fin, souffre un peu de lenteurs. 2h10, c’est quand même long pour ce genre de film.

Reste un casting très jouissif, avec en premier lieu Romain Duris, acteur fétiche de Klapisch, très sobre et émouvant. Luchini, qui m’énerve parfois à force de faire du Luchini – mais bon, c’est un fan de Céline, donc ça le réhabilite largement pour moi –, est plutôt drôle dans ce film, mais aussi touchant. La scène où il erre dans les rues est assez poignante. Et Karine Viard est superbe en vieille mégère aigrie et raciste. Par contre, François Cluzet, mais surtout l’immigrant camerounais, semblent un peu laissés de côté.

En réalisant son film, Klapisch pensait l’appeler « Portrait éphémère d’une ville éternelle », ce qui est très beau et illustre bien son film. Paris, c’est l’histoire de plusieurs vies, ou c’est plusieurs histoires de vies, dans une ville qui incarne, finalement, une personne à elle toute seule. Vous notez quand je dis ça, j’espère ! Paris est un film mosaïque sympathique, quoiqu’un peu longuet, même si la fin est très jolie. Cependant, quelque chose a manqué pour que je sois totalement emballé par ce Klapisch-là (mon préféré restant Le Péril jeune). Malgré cela, le film est à conseiller, ne serait-ce que pour sa belle palette d’acteurs, sa bande-son – très parisienne, mais c’est un compliment – et pour Paris, tout simplement. Accordéon, Maurice !

Haydenncia

Habemus Papam, de Nanni Moretti (2011)

Habemus Papam affiche du film

A l’heure où ces lignes sont écrites, voilà un film qui correspond bien à l’actualité. En effet, un nouveau pape va être élu d’ici peu. Certains voudraient pour la première fois voir un pape africain à la tête de l’Eglise catholique, d’autre un pape d’Amérique latine. La vraie surprise, je pense, ça serait d’avoir le premier pape musulman de l’Histoire !… On me signale que c’est impossible. Et le premier pape marié ? Non plus. Le premier pape pratiquant l’haltérophilie, alors ?… Bon… Un jour peut-être…

Après la mort du pape, le Conclave se réunit afin d’élire son successeur. Plusieurs votes sont nécessaires avant que ne s’élève la fumée blanche. Enfin, un cardinal, le cardinal Melville (Michel Piccoli), est élu ! Mais les fidèles massés sur la place Saint-Pierre attendent en vain l’apparition au balcon du nouveau souverain pontife. Ce dernier ne semble pas prêt à supporter le poids d’une telle responsabilité. Angoisse ? Dépression ? Peur de ne pas se sentir à la hauteur ? Le monde entier est bientôt en proie à l’inquiétude tandis qu’au Vatican, on cherche des solutions pour surmonter la crise…

Habemus papam

Un cardinal qui, élu pape, prend soudain peur face à la charge qui l’attend et s’enfuit, fallait y penser ! Je trouve déjà l’idée de départ succulente et inventive, alors quand en plus la réalisation et le scénario sont réussis, que demande le peuple ? Eh bien, il demande à voir son pape, justement. Il attend, là, dehors, sur la place Saint-Pierre inondée de monde. Il se demande quel sera le nom du nouveau Vicaire du Christ : Benoît XVII ? Innocent XIV ? Pie XIII ? Steevy I ? Des bonnes sœurs, des scouts, des familles sont venus du monde entier (sauf du Tadjikistan), drapeaux au vent, chants aux lèvres, guettant la moindre apparition du nouveau pape au balcon central de la basilique ; ce même balcon où, pourtant, le cardinal protodiacre est venu un peu plus tôt annoncer le fameux « Habemus papam y mamam »…

Malgré cela, le nouveau pape ne se montre pas et le balcon reste désespérément vide. Pire que ça, le nouveau pape, pris d’une crise d’angoisse, s’est mis à hurler et est parti s’isoler. Les cardinaux paniquent – on a encore jamais vu ça ! Ils tentent de convaincre ce pape hésitant que cette lourde charge, confiée par Dieu ou l’un de ses fonctionnaires là-haut, il doit l’accepter et la remplir, même si c’est difficile. Mais, le nouveau Saint-Père ne se sent pas prêt. Il sait que l’Eglise a besoin d’un gros coup de Swiffer et que la curie doit être profondément remaniée. Il en est conscient. Mais, comme il l’explique plus tard dans le film, il n’est pas fait pour guider, mais pour être guidé. Ainsi parlait le peuple allemand en 1933, mais, c’est une autre histoire.

Aussi, au sein du Vatican décide-t-on de convoquer un psychanalyste (athée !), joué par le réalisateur, qui, à défaut de « soigner » ce pape réfractaire (qui va préférer quitter en douce le Vatican pour aller voir une autre psy à l’extérieur), va réenchanter ce lieu triste et austère qu’est le Vatican, en attendant que le pape « aille mieux ». Au programme de ces « vacances vaticanes » : parties de cartes, débats animés et matchs de volleyball entre cardinaux… Oui, braves gens, vous avez bien lu ! Des matchs de volleyball ! Même si l’idée est folle donc géniale, j’aurais pour ma part préféré un show de catch, avec un ring installé dans les jardins du Vatican et, rassemblés autour, les cardinaux/supporters complètement déchaînés. Imaginez le cardinal cambodgien se jeter depuis les cordes sur le cardinal péruvien, en hurlant avec rage : « Pour le Christ » ! Et bam ! Il retombe sur son pauvre collègue dans un claquement sourd : le ring vibre et les cardinaux applaudissent et poussent des cris, complètement survoltés. Ça aurait de la gueule !…

A noter que les cardinaux, dans ce film, passent vraiment pour de grands enfants, des gosses, des élèves un peu espiègles, amusants, mais légèrement déconnectés du monde. De fait, Habemus Papam n’évoque pas le « côté obscur » du Vatican – encore plus obscur depuis les récentes révélations –, fait de magouilles, de clanisme, de corruption et de guerre des égos. Moretti reste peut-être un peu trop sage vis-à-vis de cet aspect peu reluisant de la curie romaine.

Habemus Papam

Plein de poésie, d’humour et de mélancolie, Habemus Papam contient de très jolis moments, notamment grâce au jeu excellent et bouleversant de Michel Piccoli, vulnérable et vénérable vieillard ayant rêvé dans sa jeunesse de devenir comédien, mais qui, des années plus tard, se retrouve bien malgré lui propulsé à la tête de la religion la plus répandue dans le monde. Evidemment, ça en ferait flipper plus d’un ! Benoît XVI, lors de sa nomination en 2005, a avoué avoir eu le sentiment de monter à l’échafaud ! Aussi, quand le nouveau pape Melville/Piccoli s’échappe du Vatican, il s’agit plus, au départ, d’une fuite que d’une simple fugue. Les scènes où il se balade dans les rues de Rome, l’air apaisé, curieux, découvrant les « vrais gens » autour de lui, des musiciens, des comédiens, des vendeuses, ou tout simplement les passants, sont émouvantes et donnent à réfléchir, notamment sur l’isolement de l’Eglise, qui entend représenter une partie de la société, mais qui se renferme sur elle-même, ne cessant de se déconnecter et de s’éloigner d’un monde de plus en plus en mouvement. Ainsi, c’est quand il est libre, à flâner dans les rues, à rire au théâtre, que le nouveau Primat d’Italie est le plus heureux, au grand dam du porte-parole du Vatican chargé de le retrouver.

S’il traîne parfois un peu en longueur, notamment dans la scène de volley, Habemus Papam est un beau film, très contemporain, qui jamais ne se moque de la religion catholique, mais qui s’interroge simplement sur le pouvoir, la perte de la spiritualité, la perte de la liberté et une institution cléricale un peu rouillée. Nanni Moretti, même si on le sait plutôt athée, prend le soin de ne pas tomber dans la critique méchante et facile de la religion et du christianisme, dans le pamphlet anticlérical de base et, de fait, il se révèle dans sa mise en scène bien plus futé que ça. Même les psys présents dans ce film, pleins de convictions scientifiques, de croyances freudiennes et, sans mauvais jeu de mots, de mauvaise foi, sont ridiculisés.

Habemus Papam

Tourné au palais Farnèse – évidemment, le Vatican a refusé à Moretti de tourner en son sein –, Habemus Papam est un film à voir, notamment pour son acteur principal, Michel Piccoli, qui prête son visage doux et reposant à ce nouveau pape avec talent et grâce. Il incarne et interprète à merveille, dans un italien parfait, cet homme dépassé par son propre rôle, effrayé par sa nouvelle condition et qui va tenter de trouver des réponses à ses questionnements dans le « monde extérieur », sans renoncer toutefois à ses croyances. S’il est parfois un peu long et que quelques passages sont moins réussis, dans l’ensemble, Habemus Papam a le mérite d’être très original, mais aussi très actuel. Qui plus est, il renseigne sur les coulisses du Vatican et sur le déroulement d’une élection papale. Un beau film, bien ancré dans son époque.

Coram Deo. Amen. 

Haydenncia