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Afrique 50, de René Vautier (1950)

AFRIQUE 50

 

         Suivant notre politique, avec Haydenncia, de parler de tout sans exception aucune, voici le premier article du blog consacré à un documentaire. Et pas n’importe lequel, puisque Afrique 50 est le premier document filmique anticolonialiste, et son histoire est digne d’un film d’espionnage à la James Bond !

         En 1949, le jeune Breton René Vautier, tout juste sorti de l’École de cinéma, est chargé par la Ligue de l’Enseignement de tourner un documentaire en Afrique Occidentale Française (Mali, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Ghana…) afin de montrer les bienfaits de la colonisation aux élèves des collèges et lycées de France. Partant sans idées préconçues, René Vautier se détourne très rapidement de l’objectif initial de son périple. Chaque jour, il observe, il filme les populations locales et se rend compte de la misère dans laquelle se trouve les pays sous domination française. Puis lorsqu’il demande pourquoi il n’y a pas d’électrification pour le barrage, un officier lui répond que « les Nègres coûtent moins cher ». Vautier, après cette révélation éclatante du vrai visage du colonialisme, s’efforce de filmer tout ce qui se passe sous ses yeux. Le gouverneur qui le suit lui ordonne de filmer les bons côtés de la présence française, et surtout de filmer le moins possible de Noirs au travail ! Selon la législation en vigueur encore à cette époque, c’est un décret de Pierre Laval datant de 1934, qui exige que chaque réalisateur doit rendre un compte-rendu détaillé de ses bobines aux autorités et qu’aucun film ne doit porter atteinte aux valeurs de la France. Quand on sait comment s’est terminée la vie de Pierre Laval pendant la Seconde Guerre mondiale, et surtout quand on sait que Vautier était un résistant acharné pendant ladite guerre, ce décret est pour le moins problématique !

Le documentaire Afrique 50 en intégralité

        Fidèle à ses convictions, Vautier continue de filmer sur près d’une année. Commence ensuite le problème des bobines, confisquées par les autorités, mais qui seront finalement amenées en France par des amis Africains rencontrés sur place, dont une partie se chargera de la musique du documentaire. La durée restreinte de 17 minutes se justifie par le recours à seulement une quinzaine de bobines sur les 60 totales, le reste étant été subtilisé par la police. Pour le montage, Vautier fait tout lui même, à l’abri des regards, dans une salle de l’école où travaille sa mère. Il montre le résultat final à un petit comité, très sensible à ce qui se passe en Afrique. Finalement le film sera visionné par 600 à 700 000 personnes selon les estimations. En fait, ce documentaire unique révèle un sentiment anticolonialiste chez une large partie de l’opinion publique.

         Chaque scène de la vie quotidienne des Africains colonisés est racontée en voix off par Vautier en deux temps. Le premier exprime le point de vue officiel, celui que le narrateur devait dire afin de promouvoir les bienfaits du colonialisme. Le second, bien différent dans le timbre de voix de Vautier, exprime la réalité, ce qui se cache derrière le sacro-saint discours officiel. D’une voix tremblante et écœurée, il nous amène à prendre conscience de l’exploitation humaine, de la réduction en esclavage de populations entières dans le seul but d’assouvir la cupidité et la mégalomanie des multinationales, qu’il cite une à une en énumérant les profits gargantuesques qu’elles engendrent. Une scène nous montre un Africain portant une porte sur les épaules, le commentaire nous explique qu’il ne doit pas la poser sur la tête car elle est sale, impure, et indigne de toucher quelque chose qui servira aux Blancs… Vautier avoue, dans l’entretien qui accompagne l’édition DVD, que le documentaire est pour lui une façon de continuer le combat politique et social non plus par les armes mais par la caméra, on comprend toute l’étendue de cette déclaration quand on regarde Afrique 50.

Vautier montre ensuite le manque de progrès dans l’éducation, filmant des visages d’enfants en plan rapproché, souvent en travelling. Étrangement, la plupart de ces visages sont souriants, alors que le propos du documentaire n’y prête pas. Une approche esthétique qui n’est pas rappeler plusieurs scènes identiques du réalisateur contestataire Spike Lee. Les pays colonisateurs envoient peu d’enseignants, par peur que la connaissance amène à la rébellion. Et la rébellion, René Vautier en parle dans la toute fin du film, dans laquelle il invite littéralement ces populations à combattre les oppresseurs. Un appel à la révolte du côté des colonisés, et un appel à prendre conscience et à se mobiliser contre son propre gouvernement du côté des Français, Afrique 50 c’est tout cela et en seulement 17 minutes. Une certaine idée du militantisme.

Dr. Gonzo

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