Archives pour la catégorie Epouvante-Horreur

Peur Bleue, de Renny Harlin (1999)

        Renny Harlin, artisan du blockbuster d’action, s’attelle à un monster movie aquatique en 1999. Depuis le carton inter-sidéral des Dents de la Mer, on ne compte plus les films qui copient sans vergogne l’œuvre séminale de Spielberg, à commencer par de fieffés réalisateurs italiens pour qui l’absence de requin dans un film de requin ne pose guère de problème. Peur Bleue (à ne pas confondre avec le film sur la peur des schtroumpf), quant à lui, dispose d’un budget conséquent et cela se voit à l’écran, de nombreuses critiques à l’époque déplorant d’ailleurs une surabondance d’effets spéciaux au détriment de l’émotion. Et puis il faut dire que quand on embauche Samuel L. Jackson, Thomas Jane, LL Cool J. ou encore Stellan Skarsgård, et  bien, ça coûte un peu d’oseille. Le spectateur attentif verra d’ailleurs que la plupart des acteurs n’ont pas trempé la chemise, puisqu’on remarque de façon flagrante les doublures lorsque l’eau pénètre dans la base maritime top secrète.

peur-bleue

        Réalisé sans grande originalité, Peur Bleue est un divertissement du samedi soir, qui n’épargne pas les conventions les plus codifiées et rabâchées de ce style d’exercice, mais avec Renny Harlin à la barre, le spectacle  reste plutôt convainquant pour se laisser emporter par la vague. Trois requins génétiquement modifiés, devenus des tueurs implacables en quête de chair fraîche, se ballade dans un complexe scientifique top-secret (même si tout le monde sait où il se trouve…) bien nommé (Aquatica). Scénario classique, les scientifiques découvrent que leur idée de trouver une solution à la maladie d’Alzheimer en prélevant l’ADN des requins n’est pas forcément très malin, et comme ils le comprennent trop tard (en tout cas, bien après les spectateurs), ils doivent s’échapper du complexe aquatique en évitant de finir en plat de résistance pour les squales.

De fait, un tel synopsis fait de Peur Bleue un véritable slasher aquatique, les requins gigantesques remplaçant le boogeyman implacable et taciturne. L’équipe de scientifiques devient ici la bande de teenagers, en moins décérébrée certes, mais qui y passera quand  même ! Renny Harlin n’épargne personne, pas même les stars du film : Stellan Skarsgård et Samuel L. Jackson connaissent notamment des morts bien sauvages. Quant à ces satanées bestioles d’eau douce,  elles sont exterminées chacune selon une référence aux trois premiers Dents de la mer, soit par une bombonne de gaz, une électrocution, et des explosifs. Le docteur Susan McAlester, présentée comme l’héroïne principale, n’échappe pas non plus à la mort, manière de rappeler qu’à force de jouer avec la science, on finit par le payer. De ce côté là, Peur Bleue correspond parfaitement à l’idéologie moralisatrice d’un certain cinéma hollywoodien.

Dr. Gonzo

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Aux Yeux des Vivants, de Julien Maury et Alexandre Bustillo (2014)

Aux Yeux des Vivants

        Alexandre Bustillo et Julien Maury, anciens journalistes dévoués au cinéma de genre (Mad Movies), avaient littéralement bluffé leur monde en passant derrière la caméra en nous offrant A l’intérieur, pièce maîtresse de la nouvelle vague horrifique française dont la beauté graphique de certaines séquences nous ramenait à l’âge d’or du cinéma bis italien le plus sanglant ! La déception était encore plus grande en découvrant Livide, leur second film, foutraque au possible (notamment à cause d’un mélange de genres très lourd) et jamais flippant. La sortie très discrète de leur troisième film en commun laissait donc un sentiment de crainte et d’enthousiasme à la fois. Lire la suite Aux Yeux des Vivants, de Julien Maury et Alexandre Bustillo (2014)

Cheap Thrills, de E.L. Katz (2014)

Cheap Thrills

        Seriez-vous prêt à vous couper un doigt pour gagner une grosse somme d’argent ? Voilà le genre de question auquel Cheap Thrills tente de répondre. Craig, jeune père de famille sans histoire, vient de perdre son emploi et est menacé d’expulsion. Heureusement – ou malheureusement – pour lui, il rencontre un couple fortuné dans un bar qui propose, à lui et à son ami d’enfance Vince, de gagner facilement beaucoup d’argent en participant à plusieurs défis. La nuit de Craig s’annonce riche en émotions et en hémoglobines.

        Premier long-métrage du jeune E.L. Katz, Cheap Thrills a fait sensation dans les festivals spécialisés. Le réalisateur fait partie de cette nouvelle génération de fans de cinéma d’horreur qui passent derrière la caméra, avec par exemple Ti West (The House of the Devil, 2009) ou Adam Wingard (You’re Next, 2013). Cheap Thrills n’est pas à proprement parler un film d’horreur, mais se rapproche des ingrédients sanglants du genre dans de nombreuses scènes. Si E.L. Katz délaisse l’horreur pure, son film n’en demeure pas moins un bel exemple de ce qu’on pourrait appeler l’horreur sociale. Sous la comédie noire en effet se cache l’insoutenable pression sociale et humaine à laquelle n’importe qui est sujet. Les quatre personnages du film sont brillamment écrits dans leur psychologie et leurs motivations respectives. Loin des stéréotypes qui pourraient pourtant avoir cours ici, la représentation de deux mondes opposés est crédible et souvent poignantes. D’un côté Colin et Violet, nantis à la recherche de sensation fortes pour donner une orientation plus ludique à leur vie, de l’autre Craig et Vince, deux jeunes hommes qui essayent dignement (ou non) de vivre et subvenir aux besoins de leur famille. Au début, les défis proposés par Colin et Violet sont sans danger et amusants : boire un certain nombre de verres d’alcool, aller déféquer chez le voisin de Colin… Mais la récompense pour ces défis est minime, sans grand intérêt pour les deux copains. C’est alors que le film sombre de plus en plus dans l’ignoble et l’inavouable. Pour gagner l’argent nécessaire pour payer son loyer, Craig va devoir faire des choses qu’il ne pourra pas effacer. Sans dévoiler trop de ce que réserve le film, il doit par exemple se couper un doigt et le manger (!), ou encore manger une assiette entière de viande de chien (cuit à la température idéale, nous rassure colin en bon hôte). Petit à petit, Craig perd son innocence et surtout sa dignité, puisqu’il accepte la proposition sexuelle indécente de Violet, avec le consentement de son mari évidemment. Alors qu’on pense avoir atteint ici le point culminant de la déshumanisation de Craig, le final nous réserve encore des surprises, explorant toujours plus les méandres obscurs de l’âme humaine.

Cheap Thrills

        Le film explore en fin de compte les conséquences du capitalisme sauvage et la concurrence humaine, qui détruit tout sur son passage y compris l’amitié et l’amour. Comme l’affiche promotionnelle le scande, « ce qui ne vous tue pas vous rend plus riche », un slogan qui peut sembler juste pour Colin et Violet, mais par pour Craig qui y perd autre chose que sa vie, une chose que les plus riches ne peuvent sans doute pas comprendre… Cheap Thrills est un film poignant, lucide sur des questions universelles, et très actuelles en l’occurrence. On en oublierai presque que la mise en scène est banale, voire pas toujours réussie pour un quasi huit-clos. Mais le casting aussi le fait oublier : Pat Healy est puissant d’émotion dans sa descente aux enfers, Sara Paxton inquiétante en bourgeoise désabusée (les deux acteurs ont déjà joué ensemble dans le moyen The Innkeepers de Ti West en 2011), le génial David Koechner, vu dans Anchorman, est à la fois effrayant par son sadisme mais aussi très touchant. Des personnages décidément complexes et bien traités et interprétés, la cerise sur la gâteau. Avec un premier long-métrage si marquant, il va falloir suivre la carrière de E.L. Katz avec intérêt, et lui offrir une meilleure visibilité qu’une petite sortie DTV.

Dr. Gonzo

 

Les Banlieusards, de Joe Dante (1989)

Les banlieusards

        Joe Dante a connu une carrière en dents de scie, passant du succès retentissant de Gremlins aux échecs successifs d’Explorer, L’Aventure Intérieure, Gremlins 2, la nouvelle génération… Le réalisateur aura traversé les nombreux cercles de l’Enfer de Dante (pardon, je n’ai pas pu m’en empêcher). Au milieu de ces films boudés par le public se trouve aussi Les Banlieusards (The ‘Burbs), comédie familiale typique des années 1980 avec un jeune Tom Hanks en pleine forme.

Un banlieusard, Ray Peterson (Tom Hanks), devient peu à peu persuadé que ses nouveaux voisins étrangers, les Klopek, sont de dangereux individus. À la suite de la disparition de leur voisin Walter Seznick, Ray s’allie à Art Weingartner (Rick Ducommun) et Mark Rumsfield (Bruce Dern), deux de ses voisins, et concocte un plan d’infiltration de la propriété des Klopek lors de leur départ en voiture un après-midi.

       Ray Peterson, l’Américain sans histoire, est en vacances pendant une semaine, et décide de rester flâner dans sa maison plutôt que de partir au bord d’un lac pour passer du temps en famille. Il faut dire que sa maison est idéalement située, au milieu d’une banlieue américaine où chaque maison est copie d’une copie d’une copie.  Dans un environnement aussi aseptisé que celui-ci, Ray ne peut que subir la pression sociale écrasante. C’est pourquoi il occupe une grande partie de son temps à observer ses voisins, à les espionner depuis chez lui. Activité tout à fait ludique au demeurant. Tellement ludique d’ailleurs que l’on peut en venir à tout imaginer, même l’inimaginable. Certain compensent l’ennui pas la nourriture, ou par le vote FN (ou les deux dans le Nord), d’autres par l’espionnage du voisinage, à plus forte raison quand la voisine canon bronze dans son jardin… Pas vraiment le type de voisins de Ray, qui doit plutôt faire avec des étrangers au nom marrant, les Klopek, qui ne sont jamais sorti de chez eux depuis un mois. La suspicion augmente, et plusieurs éléments vont faire penser à Ray qu’il s’agit sans doute de tueurs en série, l’élément le plus incriminant étant le fait que le voisin du bout (une personne âgée en plus, vous imaginez bien !) a disparu et que les Klopek creusent chaque nuit dans leur jardin ! Il n’en faut pas plus pour imaginer toute une histoire, surtout quand les amis et voisins de Ray vont dans le même sens. Parmi eux, on trouve le vétéran de l’armée Mark Rumsfield ainsi que Art Weingartner, dont l’appétit n’a d’égal que son tour de taille. Deux voisins qui représentent deux facettes essentielles des USA, en soit.

TheBurbs

         Les Banlieusards est un film agréable, notamment grâce aux acteurs qui semblent très complices, et aux nombreuses pointes d’humour. Tom Hanks est excellent (rien de plus normal donc), mais on se régale aussi du jeu de Rick Ducommun, de l’excellent Bruce Dern ou encore de Corey Feldman qui en fait des tonnes. On y trouve même Carrie Fisher, la princesse Leia de Star Wars, dans un rôle … quelconque. C’est un film assez plaisant, également, car l’intérêt repose principalement dans les twists à répétitions, ou encore dans les quiproquos entre les personnages. Cependant, on peut redire de la morale, très américaine. De fait, la révélation finale est clairement destinée à promouvoir le 2ème amendement, à justifier la surveillance du voisinage et le port d’armes. Une fin très pédagogique, on se demande bien pourquoi le film n’a pas fait un carton au moins pour ça ! Quoi qu’il en soit, The ‘Burbs demeure un bon petit film familial, entre comédie et épouvante (très) soft, avec un Tom Hanks jeune, et une touche de naïveté qui en fait clairement un objet filmique des années 80.

Dr. Gonzo

Carnival of Souls, de Herk Harvey (1962)

 

On notera au passage que l'actrice principale est passée chez le coiffeur selon le pays où le film est diffusé !
On notera au passage que l’actrice principale est passée chez le coiffeur selon le pays où le film est diffusé !

        Carnival of Souls, ou Le Carnaval des Âmes pour ceux qui ont séché trop de cours d’anglais, est sorti dans les drive-in en 1962 dans l’indifférence générale, faisant du seul et unique film de Herk Harvey un bide lui interdisant de refaire des films. Puis il a été peu à peu redécouvert, ré-évalué et est désormais disponible en DVD chez plusieurs éditeurs. Petit film précurseur, ouvrant la voie à de nombreux réalisateurs (de David Lynch à  Claude Chabrol en passant par George A. Romero), il mérite en effet largement cette réhabilitation.

Suite à un défi, un groupe de jeunes gens se lance dans une course automobile improvisée. Mais alors qu’ils roulent sur un pont, l’un des conducteurs perd le contrôle du véhicule et tombe à l’eau. Seule Mary en réchappe. De retour en ville, elle prépare son départ : organiste, elle a trouvé un emploi dans une église. En route vers son nouveau lieu de résidence, elle remarque un parc d’attraction qui semble abandonné. Petit à petit, elle semble victime de visions, et se croit entre autres poursuivie par un homme mystérieux qu’elle seule semble voir.

        Herk Harvey est connu à l’époque comme réalisateur et producteur de la société Centron Corporation, spécialisée dans les court-métrages et documentaires institutionnels, éducatifs et reléguant les actions du gouvernement. Son expérience de plus de trente ans dans le domaine et son professionnalisme en font un homme très apprécié parmi ses collègues, peut-être trop et cela finit par l’emmerder, toute cette routine et cette sympathie superficielle. Du coup, c’est peut-être là qu’il faut trouver l’origine de cette ambition de réaliser un film d’épouvante, pour montrer qu’il n’est pas forcément le gentil bonhomme qu’on croit. Et pour accroître ce sentiment, il joue lui-même le rôle de l’homme fantomatique inquiétant (en même temps, je ne connais pas beaucoup de fantômes qui ne soit pas inquiétants…).  L’idée de départ lui vient aussi de la découverte du parc d’attraction désaffecté d’Altair, près de Salt Lake City, et notamment une immense salle de réception vide. Carnival of Souls retranscrit parfaitement cette ambiance inquiétante, faisant de lieux de divertissement (le parc d’attraction) des endroits sans âmes, sans vie, mais dont on ressent pourtant une présence indicible, cachée dans les moindres recoins. A noter que de nombreux aspects font penser que le film s’inspire d’un épisode de The Twilight Zone nommé « The Hitch-Hiker », diffusé deux ans auparavant.

Un bus parisien, tôt le matin.
Un bus parisien, tôt le matin.

        Avec très peu de moyens et de temps (trois semaines et 30 000 dollars), Herk Harvey construit un magnifique film en noir et blanc très influencé par l’expressionnisme allemand, avec une mise en scène soignée qui nous place dans le point de vue de Mary, seule survivante de l’accident qui est vite confrontée à d’étranges apparitions inexplicables. Interprétée par Candace Hilligoss, actrice qui n’a pas refait parler d’elle ensuite à part pour The Curse of the Living Corpse, Mary est le centre du récit, le personnage par lequel le monde qui l’entoure passe peu à peu de la normalité à l’étrange puis vire dans l’horreur. Conséquence du peu de moyens ou bien véritable choix narratif, Carnival of Souls opte pour une horreur atmosphérique, via l’irruption de fantômes sans aucun effet, seulement un blanchissement de la peau des acteurs. La musique de Gene Moore, lente et grave, se charge d’apporter la touche finale. On pourrait se croire dans La Nuit des mort-vivants, avec des zombies s’accaparant un parc d’attraction, revenant hanter la vie quotidienne des vivants. Herk Harvey est absolument effrayant dans ses apparitions récurrentes, tentant d’attraper Mary en tendant les mains, une image iconique que l’on retrouve dans tout un pan du cinéma postérieur, jusqu’à satiété. Mais le plus troublant, c’est l’ambiance absurde qui parcours presque tout le film, comme les deux séquences où Mary devient « invisible » aux yeux des vivants et n’entend plus les sons de son environnement, ou bien les fantômes dansant dans la salle de réception à nous glacer le sang. Une atmosphère surréaliste, inexplicable et superbement filmée au plus près de sa protagoniste (voir l’utilisation de gros plans sur le visage, assez nombreux), qui renvoie là directement à l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche) chère à Freud. Astucieusement placées dans le film, ces deux séquences laissent entrevoir également le twist final, que l’on imagine incompréhensible et blasphématoire pour le spectateur de 1962, mais dont beaucoup de réalisateurs ont gardé le souvenir, M. Night Shyamalan parmi d’autres.

Dr. Gonzo

The Wicker Man, de Robin Hardy (1973)

The-Wicker-Man

        Au début des années 1970, le grand Christopher Lee commence à se lasser de jouer dans des productions Hammer qui sentent légèrement le réchauffé, surtout dans les nombreuses déclinaisons de Dracula, rôle qui l’a rendu mondialement célèbre et fait encore de lui une icône du cinéma fantastique. C’est alors qu’on lui propose un film atypique, prenant pour thème la survivance de rites païens sur une île écossaise nommée Summerisle.

        Film atypique du cinéma de genre de l’époque pour plusieurs raisons. La plus évidente, celle qui se remarque au premier coup d’œil, c’est le refus de tourner les scènes la nuit, pourtant une des caractéristiques du cinéma d’épouvante classique – à plus forte raison britannique. Cela pouvait certes diminuer l’ambiance pesante et l’impression de danger imminent, mais au contraire il en résulte un respect des codes du genre à mesure que le récit avance. Dès son arrivée sur l’île pour enquêter sur la disparition d »un jeune fille, le sergent Neil Howie se rend compte du caractère très communautariste des habitants. A chaque nouvel habitant interrogé, les secrets de Summerisle refont surface et il en apprend un peu plus sur les étranges coutumes du coin. Comme il est assez courant dans la production des années 1970, le cinéma d’horreur se mêle ici à des ingrédients du polar, de la petite enquête de police qui débute au départ comme un exercice de routine. Comme le disait dans un entretien le réalisateur Robin Hardy, l’objectif était de faire « un film d’anti-horreur », et l’essentiel du film étant tourné en plein jour renforce ce parti-pris. On peut remarquer que quelques années plus tard du côté de l’Espagne, Narciso Ibáñez Serrador tourne lui aussi un pur film d’horreur sous un soleil méditerranéen et également sur une île ( ¿Quién puede matar a un niño?/Les Révoltés de l’An 2000, 1976). Sans doute faut-il y voir la volonté de renouveler un cycle du cinéma fantastique qui cherche un nouveau souffle.

Summerisle, un endroit pas franchement hospitalier (quoi qu'en disent les autochtones)...
Summerisle, un endroit pas franchement hospitalier (quoi qu’en disent les autochtones)…

        Le scénariste Anthony Shaffer, qui a signé les scénarios de titres prestigieux comme Le Limier (Joseph L. Mankiewicz, 1972), Frenzy (Alfred Hitchcock, 1972) ou encore Le Crime de l’Orient-Express (Sidney Lumet, 1974), nous plonge dans une petite communauté obscurantiste menée par un gourou adepte du néo-paganisme (Lord Summerisle). Ce qui fait de The Wicker Man un film culte réside justement dans cette confrontation entre le christianisme et le paganisme, représentés respectivement par Howie et Lord Summerisle. Difficile de se placer d’un côté ou de l’autre puisque les deux religions sont présentées comme contraignantes et restrictives, comme vecteur d’enfermement mental (et physique, par le biais de l’île) de ses adeptes. Le sergent de police catholique, puritain au possible, rejette violemment les moeurs sexuelles des habitants de Summerisle, est choqué par l’éducation des enfants (dont un cours sur la représentation phallique que n’aurait pas renié ce bon vieux Freud), mais plus encore il ne peut se résoudre à accepter que des gens pratiquent encore le sacrifice humain. A l’inverse, Lord Summerisle – alias Christopher Lee qui prend plaisir dans son rôle – justifie ces pratiques par le bien-être de la communauté, la croyance d’une seconde vie après la mort (le mot « mort » étant interdit dans l’île car cela ne signifie rien pour les païens), et la promesse de bonnes récoltes pour les saisons à venir. En fait, tout deux sont extrémistes et cloisonnés dans leurs conceptions, ce qui abouti à un final pessimiste où le paganisme a le dernier mot !

Le néo-paganisme, en dehors de tout un ensemble de contraintes, a aussi de bons côtés...
Le néo-paganisme, en dehors de tout un ensemble de contraintes, a aussi de bons côtés…

        The Wicker Man, de fait, est une sorte de cours de religion comparée très judicieux en plus d’être un très bon film d’épouvante. Les producteurs n’ayant à la base pas confiance dans le potentiel commercial du film, le tournage s’est déroulé en plein hiver en Ecosse, ce qui répond à une question que l’on peut se poser : pourquoi les acteurs grelottent parfois ? Parmi les autres interrogations majeurs concernant le film, notons qu’il existe deux versions du film, ou plutôt trois : la version d’origine, la version longue mais pas complète (car un mec chargé de transporter les négatifs du film a simplement laissé les négatifs au bord d’une route, comme ça, gratuitement) et enfin la version d’origine mais sans la magnifique danse dénudée de Britt Ekland (parce que son mari de l’époque, le chanteur Rod Stewart, ne voulait pas qu’on voit cette scène et la garder pour lui). Oui, je sais, c’est un peu compliqué tout ça. Le film vaut également pour sa bande originale excellente, quasiment manifeste musical de la période post-hippie, agrémenté de morceaux réellement joués et chantés lors des rites païens, preuve supplémentaire du travail de recherche d’Anthony Shaffer et de son équipe. Ensuite, rien ne vous empêche de regarder dans la foulée l’horrible remake de 2006 avec Nicolas Cage, mais à vos risques et périls.

Dr. Gonzo

Sherlock Holmes contre Jack L’Éventreur, de James Hill (1965)

Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur

Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur

        Point de Robert Downey Jr. cabotin ni de réalisation tape-à-l’œil ici, le Sherlock Holmes dont il est question est celui incarné par John Neville, dans une production typiquement british des années 1960. Avec la mention opportune de « Conan Doyle » dans son générique, A Study in Terror (titre V.O.) est en fait inspiré d’une histoire d’Adrian Conan Doyle (fils de Arthur Conan Doyle) et surfe sur la vague horrifique qui déferle sur la Grande-Bretagne (et ailleurs), notamment suite au succès du studio Hammer Film. Mais loin d’être qu’un petit film d’exploitation, cette confrontation entre le célèbre détective et Jack l’Éventreur est un superbe thriller horrifique qui joue à merveille sur son ambiance malsaine et ses personnages complexes.

        Pour de nombreux Britanniques, l’interprétation de Sherlock Holmes au cinéma est par excellence celle de Basil Rathbone, rôle qu’il a tenu dans pas moins de quatorze films dans les années 1940. Pas facile par la suite d’honorer sa prestation, même si Peter Cushing offre lui aussi une grande prestation dans Le Chien des Baskerville en 1959. Le réalisateur James Hill (Chapeau melon et bottes de cuir), lui, développe une histoire croisant le film policier avec le film d’horreur.  L’aspect horrifique est présent dès le début, avec le meurtre au couteau d’une prostituée, et la mise en images des crimes est plutôt moderne pour l’époque – hors champ des meurtres certes, mais gros plans sur les victimes agonisantes.  Un certain souci de vérité est respecté par rapport à l’histoire officielle du tueur de Whitechapel, comme le nom des victimes ou le modus operandi, même si tout est imbriqué de façon à rendre le scénario plus fluide. Car le film ne manque pas de rythme, au contraire. Entre l’enquête menée par Sherlock Holmes et son acolyte le Docteur Watson, et les meurtres qui se multiplient, tout s’enchaîne sans jamais perdre le spectateur.

Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur
John Neville et Donald Houston incarnent respectivement Sherlock Holmes et le Dr. Watson.

        A défaut de retrouver Peter Cushing ou Christopher Lee, dont le planning est déjà bien rempli du côté de la Hammer, la distribution se compose d’excellents acteurs, au jeu indéniablement anglais : John Neville toujours concentré et plein de flegme, Donald Houston comique et touchant, John Fraser incarnant un aristocrate au double-jeu, et Judi Dench dans un de ses premiers rôles. La réalisation est classique, mais l’ambiance merveilleusement travaillée. Les jeux sur l’éclairage, ou encore la brume enveloppant les bas-fonds de Londres doivent beaucoup au style de la Hammer, tout comme certaines séquences faisant appel à Jack l’Éventreur (dont une rappelle fortement la séquence de Halloween dans laquelle Michael Myers tue sa sœur !). Récemment restauré en Haute Définition, il serait donc dommage de passer à côté de cet excellent film, et se rappeler que Sherlock Holmes au cinéma ce n’est uniquement les clips au ralenti de Guy Ritchie !

Dr. Gonzo