Archives pour la catégorie Guerre

Alliés, de Robert Zemeckis (2016)

         Robert Zemeckis disait lors de la sortie du Drôle de Noël de Scrooges (2009) que l’on raconte toujours les mêmes histoires, mais de manière différente, avec un langage cinématographique réinventé. Le cinéaste exprimait, presque sous la forme d’un mea culpa face à une critique dubitative par rapport à son passage au cinéma virtuel, les enjeux du nouveau paradigme suite au tournant que constitue la performance capture. Révolution formaliste autant que narrative pour certains, ornementation superficielle pour (beaucoup) d’autres, le cinéma virtuel est devenu depuis près de quinze ans un objet de discorde comme l’ont été le cinéma sonore et l’arrivée du cinéma en couleurs. D’où la joie non simulée d’une grande partie de la critique lorsque Zemeckis a annoncé son retour au cinéma en prise de vues réelle avec Flight (2012). Alliés, son dernier film, illustre avec intelligence la profession de foi du réalisateur, en ce qu’il convoque des monuments filmiques comme le Casablanca de Michael Curtiz ou Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock en leur insufflant une nouvelle orientation formaliste rendue possible par la technologie actuelle sans jamais dénaturer leur classicisme.

        L’histoire débute à Casablanca, en 1942. Au service du contre-espionnage allié, l’agent Max Vatan (Brad Pitt) rencontre la résistante française Marianne Beauséjour (Marion Cotillard) lors d’une mission à haut risque. C’est le début d’une relation passionnée. Ils se marient et entament une nouvelle vie à Londres. Quelques mois plus tard, Max est informé par les services secrets britanniques que Marianne pourrait être une espionne allemande. Il a 72 heures pour découvrir la vérité sur celle qu’il aime.

        À partir de ce scénario de Steven Knight (Les Promesses de l’Ombre, la série Peaky Blinders), qui invoque d’emblée les ombres du film culte de Curtiz, Robert Zemeckis s’emploie non seulement à un exercice tout hitchcockien de la suspension et de l’allongement de la tension dramatique, mais aussi à un travail de condensation et de collage des genres et des archétypes. Sa faculté presque innée à transcender la technicité – voir ce plan d’ouverture où Vatan atterrit dans le désert marocain en parachute, dont le mouvement de caméra flottant rappelle aussi bien Avatar que Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne, des films qu’il a souterrainement initié d’un point de vue technique – se rattache toujours à un souci de clarté narrative. Limpidité de la relation amoureuse tout d’abord, avec cette première partie qui ne cherche pas à multiplier les circonvolutions sentimentales mais à tracer une ligne directe vers le basculement brutal qui s’opère de façon millimétrée à la moitié du long-métrage. Ainsi, le couple nouvellement formé s’évapore de Casablanca comme par enchantement pour gagner Londres, dans la plus pure tradition du récit feuilletonnesque avec ses transitions abruptes dont la facilité d’emploi n’entache en rien le plaisir du spectateur. Au contraire, la reconstitution factice de la ville marocaine et l’enchaînement rapide de cette première heure tiennent lieu de réserve d’oxygène auquel il faut s’adonner avant de plonger dans le grand exercice de style hitchcockien que constitue le second acte.

        Alliés reprend à son compte la structure de son modèle Casablanca, dont Umberto Eco disait qu’il « n’est pas un film, il est beaucoup de films, une anthologie ». Aux passions immodérées du mélodrame et à la réactivation du glamour du film noir hollywoodien des années 40 se substitue un véritable drame kafkaïen. La ville de Casablanca condense en elle l’insouciance du jeune couple qui, malgré la présence du régime de Vichy et des nazis, vit une douce romance avec coucher de soleil sur le désert en prime. Elle équivaut finalement à Paris dans le film de Curtiz, havre de paix éphémère car menacée par l’invasion des nazis : « Le monde s’écroule et nous, nous tombons amoureux », lançait alors Humphrey Bogart à Ingrid Bergman. Nul besoin pour Zemeckis de réemployer ces mots, puisque son film s’exprime purement et simplement par l’image. Il va même, non sans impertinence, à prendre littéralement acte des paroles de Marianne lorsqu’elle souhaite profiter d’une journée en oubliant la guerre, en montrant le couple et leur enfant savourer un pique-nique avec un avion allemand éventré en arrière-plan. À l’instar de Casablanca, la guerre est ici un cadre secondaire mais qui se rappelle aux protagonistes lors de séquences mémorables qui servent à questionner la stabilité du couple. La mission commune des espions se transforme en gunfight généreux au découpage scénique efficace, tandis que le bombardier ennemi qui menace de s’écraser sur la maison londonienne du couple rappelle, par l’adoption d’un point de vue humain au détriment du spectaculaire, que le traumatisme du 11 Septembre hante aussi des films d’époque et non seulement ceux qui se déroulent après le drame (le très beau Sully de Clint Eastwood, sorti une semaine plus tard).

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       Dans les sous-sols froids et impersonnels de l’agence des renseignements britanniques, l’espoir de la montée en grade de Vatan disparaît en même temps que son confortable train de vie avec Marianne Beauséjour, potentiellement une espionne au service du Troisième Reich. La promiscuité de la salle d’interrogatoire ressert soudainement l’étau autour de Vatan. La sortie de l’agent dans le couloir, via un travelling arrière d’un minimalisme extrême, fait office de point de bascule entre les deux parties distinctes du film, notamment par la suspension temporelle lorsque Zemeckis a recours à un subtil ralenti qui enferme psychologiquement le personnage et annonce la tension dramatique et le dilemme moral à venir. Dès lors ce sont les certitudes du spectateur qui s’en trouvent remises en question, et sa place comme observateur lointain d’une romance (rappelons-nous encore le plan d’ouverture du parachutage qui invite littéralement le spectateur à entrer dans la fiction) recentrée autour d’un axe plus proche et plus tendu. Le Scope qui sublimait les paysages marocains dans la première partie emprisonne maintenant le couple dans leur maison. Le cheminement du héros pour découvrir la vérité installe un sentiment angoissant et réactive un jeu d’enchevêtrement des genres : le mélodrame sirkien se rappelle à nous avec la confrontation d’un individu face à un choix crucial (garder un secret et trahir son pays ou le révéler mais sacrifier sa vie privée) ou le film d’espionnage lors d’une brève incursion derrière les lignes ennemies en France, avec toujours comme point d’ancrage le thriller hitchcockien. À cet égard, une séquence en apparence aussi anodine que l’attente de Marianne dans la voiture, pendant que son mari exécute un espion allemand, passe pour un petit miracle d’étirement dramatique qui, comme dans les meilleurs exemples (de Hitchcock à Melville), se passe bien évidemment de la parole. La force d’attraction du film tient pour beaucoup dans cette apparente modestie et dans sa « résonance de l’intertextualité » (Umberto Eco), dans sa manière intelligente de citer de nombreux films bien connus de tous avec les outils techniques d’aujourd’hui. Un vrai film de filiation en soi, élégant objet néoclassique qui a pleinement conscience du temps et des films écoulés depuis l’âge d’or hollywoodien. D’où une intense scène d’amour en pleine tempête de sable qui remplace les sous-entendus sexuels de Casablanca codifiés par la censure puritaine de l’époque, ou bien cette amusante réécriture de la scène du café dans laquelle un voleur dérobait le porte-monnaie d’un homme, remplacée ici par un espion tué en douce par Vatan, manière de montrer que la leçon a été retenue. L’impact émotionnel aurait cependant gagné s’il n’était pas dilué par l’épilogue, sorte de happy-end boursouflé, alors que le twist final suite au sacrifice de Marianne – relecture du soutien inespéré de Claude Rains à Bogart dans Casablanca, encore une fois – se suffisait largement à lui-même.

        Robert Zemeckis réactive un certain âge d’or du cinéma américain avec Alliés, et avec lui toute une mythologie du star system (peut-être trop visible lorsque Brad Pitt tente de coller trop près du monolithisme de Bogart) et de la fluidité narrative. Par-delà l’élégance d’une mise en scène qui s’efface derrière des personnages et des situations feuilletonesques mais crédibles se dégage finalement un film humaniste, qui fait du libre-arbitre une illusion nécessaire pour aider l’individu à se construire.

Dr. Gonzo

Mad Max : Fury Road, de George Miller (2015)

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        A la toute fin d’une décennie charnière pour le cinéma (les seventies), un médecin australien signait dans son coin, l’air de rien, un film matriciel du genre post-apocalyptique, un monument instantanément culte, radicalement nihiliste mais dont la dernière image (un travelling sur une route déserte à la tombée de la nuit, avec un point lumineux au loin) nous apparait aujourd’hui comme la représentation prophétique de la carrière de son réalisateur, le plus que discret et génial George  Miller. Car dans l’ombre d’une industrie auto-destructrice qui nous sert du blockbuster formaté et consensuel, Miller avance à grand pas, construit ses films de manière personnelle et, plus important encore, universelle. On dit de l’Australie qu’elle est un pays entre deux cultures, deux conceptions du monde, Occidentale et Orientale. Mad Max répond parfaitement à cette vision, tant il évoque le cowboy comme le samouraï, tant son univers convoque autant l’idée de naissance et de déclin des nations, basée sur l’appropriation guerrière, l’organisation en clans, la notion de communauté, la frontière entre civilisation et barbarie.

         « On the road again », cette fois-ci avec Tom Hardy dans les baskets de l’ancien flic désespéré. Fury Road ne développant pas outre mesure la mythologie de la trilogie, puisque nous sommes face à une variation, ce changement d’acteur ne pose pas de problème et permet de rentrer dans le film d’une façon très directe, même pour qui ne connait pas les premiers Mad Max. La voix-off de Max nous révèle l’essentiel dès l’introduction, la survie dans ce désert apocalyptique déshumanisé étant le seul instinct qui vaille. La Citadelle, refuge de désespoir d’une poignée de survivants asservis à l’autorité d’Immortan Joe, tient lieu de départ d’une aventure frénétique dans laquelle Max aidera malgré-lui l’Impératrice Furiosa et les « épouses » d’Immortan Joe à s’extirper de l’emprise de ce dernier. On avait laissé Mad Max au bord du gouffre, dans un troisième film rigolard et kitsch où, malgré une interrogation sur le besoin d’idoles dans un monde abandonné des dieux, le héros ne savait trop quoi faire (« Quel est le plan ? » disait Mel Gibson à la crinière ensablée en pleine scène d’action). Voilà que Miller efface cette erreur de parcours en ne nous laissant pas souffler un seul instant. Embarquons à bord d’un truck monstrueux gonflé aux acides en tous genres, et réapprenons ce que le mot « divertissement » signifie.

« La guerre est le père de toute chose, et de toute chose il est le roi » - Héraclite
    « La guerre est le père de toute chose, et de toute chose il est le roi » – Héraclite

        Chez Miller, l’action, le mouvement ont fonction de base nourricière à la narration. Dès lors, son opéra de fureur et de tôles froissées lancé, chaque plan a valeur de signe annonçant le suivant, dans un art du montage implacable que seuls le talent et la patience (quelle post-production !) permettent. De l’image accélérée de certaines séquences à la synergie des travellings (frontal, latéral, en arc ou circulaire, Miller combine absolument tout), de la brièveté des scènes en caméra embarquée au mouvement de grue les plus décapants, c’est bien de l’imbrication de l’infiniment petit dans l’infiniment grand que traduit visuellement Fury Road en toute humilité, sans démonstration démagogique. Conçu comme musicalité du mouvement, propre à son auteur, le film se vit en tant qu’expérience née du rythme des images. En 2 700 plans, Fury Road démultiplie la syntaxe du cinéma depuis que ce dernier est cinéma, plonge le spectateur dans un flux d’images incontrôlables parce que toutes contrôlées à la perfection, au risque bien sûr de noyer une partie du public. Reste que dans les circonstances d’une telle production (toutes les cascades sont réelles), le film de Miller tient du démentiel : impression de vitesse folle, et pourtant les combats mano a mano sur les bolides ne perdent jamais l’axe. Mad Max : Fury Road est sans doute le film d’action le plus lisible jamais réalisé, si l’on considère les mêmes paramètres (nombre de plans, découpage des courses…).

        Lancés à pleine vitesse sur les routes d’un monde d’après dégénéré, les véhicules post-nuke remplacent les chevaux dans cette quête d’appropriation des dernières ressources. Un éternel Retour sauvage, un trip pschychotronique dans lequel l’interrogation initiale de Max n’a rien d’anecdotique (Qui est le plus fou, lui ou tout les autres ?) tant les plus basiques notions d’humanité semblent enfouies dans l’épaisseur des sables contaminés par les radiations. L’ancien flic, hanté par l’abandon et la disparition de la famille, porte ce qui subsiste d’espoir. On a connu Tom Hardy beaucoup plus convainquant, et ses étranges grognements grotesques ne le servent pas vraiment, mais ces détails sont vite oubliés. Si son implication est totale dans le récit, il s’efface pourtant derrière la vaillante Furiosa, vraie héroïne d’un film respirant la virilité masculine. Miller nous apporte en fait un film radical dans son propos et son imagerie, une symphonie de sang et d’acier féministe. Notons comme Furiosa – dont l’interprétation par Charlize Theron en fait un étendard dans le panthéon des héroïnes du cinéma d’action – occupe le premier plan dans nombre de scènes quand Max prolonge la ligne de fuite derrière, ou comment la dernière image du film exploite le potentiel symbolique du personnage féminin comme une renaissance d’une communauté humaine. Loin du sous-texte comme on peut le lire ici ou là, la dimension féministe est totale dans le film.

Furiosa présidente !
Furiosa présidente !

          George Miller revient à son univers mythique et allégorique pour donner une leçon de cinéma à ses contemporains, lui qui a tout de même 70 printemps. Et comme tout réalisateur conscient de la valeur des images sur la parole, son film sera sans aucun doute pointer pour son « scénario inconsistant ». Peut nous importe, tant que les « scénarios inconsistants » questionnent la persistance des mythes, le déclin des civilisations, la perte de repères autoritaires ou encore la place des femmes dans un patriarcat guerrier ! Nous pourrions encore écrire longtemps sur Fury Road, ses bad guys iconiques en diable, la maîtrise de sa mise en scène, la photogénie de CHAQUE plan, la bande-son démentielle, la démesure de l’action couplée à une poésie guerrière (l’entrée des véhicules dans la tornade via un lent travelling arrière !), mais au final reste l’important : soyons témoin de la renaissance d’une forme de cinéma populaire dont on a trop longtemps été privé.

Dr. Gonzo

Monuments Men, de George Clooney (2014)

Monuments Men

        Adapter le roman de Robert M. Edsel sur l’histoire des Monuments Men, ce groupe d’hommes ayant mission de localiser et sauvegarder les œuvres d’art dans l’Europe en pleine Seconde Guerre mondiale, est une excellente idée. Historiquement parlant en tout cas, tant le processus mémoriel que cela implique ne peut être que positif, à l’heure où une partie de la jeune génération – collégiens et lycéens en tête – est plus occupée à poster des selfies sur Twitter qu’à ouvrir des livres d’histoire (« C’est la vie, mon vieux », me dit Haydenncia, toujours fin observateur du changement social). Plus que jamais, le cinéma peut devenir dans ce cas précis une source de connaissance, certes fictionnalisée. Quand ledit film est réalisé et interprété par George Clooney en personne, personne ne peut de surcroît y échapper, pas même l’ermite bénédictin étudiant scrupuleusement quelque manuscrit obscur dans son abbaye.

        Inutile d’en dire beaucoup sur le casting, tout simplement gargantuesque et largement mis en évidence par l’affiche du film. Jugez plutôt : outre George Clooney, ce ne sont pas moins que Matt Damon, notre Jean Dujardin national, John Goodman, Bill Murray, Cate Blanchett ou encore Bob Balaban. Un vrai film de potes en soi, la bande de pieds nickelés avançant dans la camaraderie au pied des lignes ennemis, dans le but salvateur de sauver la mémoire des victimes du totalitarisme, les œuvres d’art qui sont le passé, le présent et l’avenir de toute communauté humaine. L’objectif des Monuments Men comme l’importance de l’art sont bien explicités par Franck Stokes (Clooney) lors des réunions avec les organisations d’Etat, de même que les conditions des soldats durant le conflit comme l’horreur de la guerre qui ne sont jamais loin et apparaissent judicieusement en filigrane. Le problème vient surtout de la mise en scène. Passée une première partie où la troupe, divisée en petits groupes, est ammenée à se retrouver au complet, le film prend enfin son envol. Certes, les nombreuses scènes verbales ne sont pas mauvaises (le dîner chez le fermier nazi), les dialogues sont souvent savoureux, avec un net penchant pour l’humour pas toujours approprié (George, il serait peut-être tant d’oublier les très mauvais Ocean’s ?), mais voilà il manque un vrai souffle à l’ensemble, une prise de risque artistique. Pour citer Jean-Baptiste Thoret (Charlie Hebdo), le tout est « filmé avec une énergie qui ferait passer Yannick Noah ou Doc Gyneco pour des réacteurs nucléaires ».  Voilà qui est dit ! Visuellement, le film bénéficie de décors et d’une reconstitution très soignés (avec un budget de 70 millions, rien d’étonnant), mais la réalisation est académique, trop sobre, pour permettre un vrai sentiment d’immersion. Cela n’empêche en rien d’avoir de belles scènes poignantes, notamment lorsque deux des Monuments Men meurent, sans tomber dans la surenchère de pathos.

        Au final, c’est bien plus la portée humaniste du film que l’on retient, et c’est sans doute là la priorité de George Clooney, la personnalité populaire engagé qui, bénéficiant de son statut, ne pouvait rater sa cible, encore moins avec la publicité circonstancielle faite à son long-métrage  il y a quelques mois. Une foi en l’humanité qui transpire d’ailleurs dans la dernière image, où Stokes âgé est interprété par Nick Clooney, son père, qui lui a transmis le virus  philanthropique. Un film nécessaire qui a le mérite d’actualiser un sujet passionnant (la spoliation des biens des victimes de la Seconde Guerre mondiale), mais qui reste anecdotique et manque de profondeur par rapport à son sujet.

Dr. Gonzo

Master and Commander : de l’autre côté du monde, de Peter Weir (2003)

S’il y a une chose qu’on ne peut retirer aux Anglais, en plus de la pluie, du pudding et d’Elizabeth the Second, c’est leur véritable maîtrise des océans, notamment militaire. La Grande-Bretagne est une île, et une île (c’est justement à ça qu’on la reconnaît) est entourée d’eau. Or, tout peuple voulant assurer sa survie dans un espace cerné par les mers n’aura d’autre choix que d’améliorer sa force navale et de rouler à gauche, comme le disait l’amiral Nelson. Les Britanniques l’ont bien compris, et, à défaut de leur cuisine, c’est leur marine qu’ils ont fort bien développée. Résultat : depuis lors, toute invasion de ce pays qui d’ailleurs ne donne pas envie d’être envahi est impossible. A moins que l’on ne creuse un tunnel sous la Manche… Gardons cette merveilleuse et diabolique idée de côté, au cas où !

1805, durant les guerres napoléoniennes, la HMS Surprise, commandée par le capitaine Jack Aubrey (Russell Crowe), se lance à la poursuite du vaisseau français Acheron à travers l’océan Pacifique (affrontant notamment le cap Horn). Ils croisent par ailleurs au large des îles Galápagos, dont la faune et la flore vont beaucoup intéresser le chirurgien Stephen Maturin (Paul Betanny), naturaliste passionné et précurseur de Charles Darwin. Mais les événements vont changer les plans du capitaine.

Eh ! Bande de boulets ! Mouarf arf arf ! (humour marin)
Le boulet du film… (humour marin)

J’avais vu Master and Commander une première fois, il y a fort longtemps, et je n’en avais pas gardé un souvenir marquant. Sans doute étais-je trop jeune pour apprécier l’odeur du goémon, le cri des mouettes, le claquement de la brise sur l’artimon et le vomi par-dessus bord. Puis, étant devenu entre-temps boucanier au large de Saint-Domingue (après avoir été pilote de Formule 1 et amant de Jessica Alba), j’ai appris à mieux considérer la mer. Que je vous raconte, vite fait !

Nous avions quitté Saint-Malo par un vent de noroît un matin de novembre, sur un antique gréement, une frégate de dix-huit à l’allure un peu frêle, mais à l’arcasse bien solide. Une fois l’ancre levée et l’équipage au quart, nous suivîmes le cap vrai contre le lit du vent et, alors que la figure de proue dépassait l’estran, perché sur le beaupré, je saluais d’un geste triste ma belle Adeline, dont je devinais par la robe rouge la présence, là-bas, sur les remparts, à côté de Jean-Michel Jarre… Bon, j’arrête là. D’abord, parce que je n’ai plus d’inspiration. Ensuite, parce que la langue des marins, c’est vraiment joli, mais quand on n’est pas initié, ça donne mal à la tête et ça fait pousser des algues entre les orteils. Si ! Si !

- Est-ce que quelqu'un a vu ce putain de bateau qu'on cherche depuis une semaine ? - Euh... Jack... - Quoi ?!
– Est-ce que l’un d’entre vous aurait vu ce putain de bateau qu’on cherche depuis une semaine ?
– Euh… Capitaine…
– Quoi encore ?!

La seconde fois que j’ai vu Master and Commander, ça a été très différent : j’ai adoré. Je suis sorti véritablement enthousiaste de ce film et, moi qui aime l’Histoire, j’étais aussi heureux qu’un paléontologue découvrant un fossile de turbiniœce hozoïacus du Pliocène inférieur presque intact ! C’est dire !… J’étais, pour dire les choses brutalement, aussi ravi que Julien Lepers quand il dit « Oui ! Oui ! Oui ! » et qu’il jette ses petites fiches jaunes parce que le candidat à réussi le 4 à la suite et que tous les néons bon marché du plateau clignotent comme dans une fête foraine un peu glauque. Dingue ! Bon, j’exagère un peu…

Mais enfin, voilà un long métrage intelligent, réaliste (pas de kraken à l’horizon, ni de Keira Knightley avec un sabre – même si j’adore Keira Knightley avec un sabre… grrrrr) et très réussi. Alternant avec rythme phases d’action (la guerre maritime) et moments de contemplation et de vie à bord, le film de Weir nous décrit un univers marin particulier fait de superstitions, de règles, de rites et de rhum. Un univers autarcique et typique, avec ses chants et ses légendes, mais également, on l’a vu plus haut, doté d’un idiome aux accents poétiques (amarres, boscot, bastingage, écoutille, pot au noir, tsunami, hydrocution, iceberg, scorbut, naufrage, épave, noyade, etc.). Un monde où l’esprit collectif est très puissant, car chacun de ces hommes a conscience de partager un destin commun. Un monde, enfin, où l’apprentissage du métier et la découverte de la vie se font sur le tas et parfois de manière brutale : ici, un tout jeune aspirant doit se faire amputer d’un bras, un autre se suicide. Bref, un monde d’hommes, à la fois joyeux et triste, beau et cruel, comme l’océan ou une pub pour Mennen. Un monde d’aventures à l’âge des conquêtes.

Master and Commander

La Surprise – le bateau du film – navigue entre batailles sanglantes et explorations scientifiques sur la plus vaste étendue qui soit, et c’est vrai que chaque plan respire la liberté. La mer offre cela de fascinant qu’elle est le dernier endroit du monde totalement libre : c’est une immensité sans maître qui, n’appartenant à personne, appartient à tout le monde, comme le soleil ou les étoiles. C’est un ailleurs vers l’ailleurs, poil aux adducteurs.

Et cela, le film de Weir l’illustre parfaitement. Suivant un cap, puis un autre, Jack Aubrey n’obéit bientôt plus qu’à ces propres règles, tentant de semer puis de surprendre le navire de guerre français, descendant toujours plus vers le sud. L’immensité de l’océan qu’ils parcourent confère à cet homme et à son équipage finalement si petits une grandeur que seule la mer peut révéler. En ressort une réelle fascination et un profond respect du spectateur pour ces types, ces marins qui, face à cette grande « faiseuse de veuves » qu’est la mer, face à l’inconnu, aux fureurs des abordages et aux déchaînements de la nature, se montrent authentiquement braves et courageux (et aussi un peu fous).  Bravo les gars ! Chapeau ! C’est ma tournée ! Yo-oh-ooh !

Master and Commander
Trois-quatre… « C’est pas l’homme qui prend la mer »

Niveau casting, Master and Commander, là encore, ne déçoit pas. Russel Crowe fait certes du Russel Crowe, soit un gentil bougon apprécié de son équipage, mais cela fonctionne très bien. Jack Aubrey est ce genre de capitaine qu’on suivrait les yeux fermés, sauf si l’on est aveugle. Dans ce cas, fermer les yeux serait un geste un peu ridicule et sans grande portée symbolique… Hem… Plus surprenant, Paul Betanny incarne Stephen Maturin, le médecin-chirurgien de l’équipage, également savant prédarwinien, qui dessine chaque nouvelle espèce rencontrée dans son petit carnet. C’est un personnage passionnant, avide de connaissances et faisant presque figure d’intrus dans cet univers irrationnel et martial qu’est la marine militaire. Pourtant, les deux hommes, Jack et Stephen, bien qu’appartenant à deux mondes différents (la guerre, la science), bien qu’ayant des mentalités opposées, sont néanmoins de vieux amis. A eux seuls, ils incarnent deux symboles d’une même époque bouillonnante d’innovations : le stratège et la naturaliste. Néanmoins, il est vrai qu’il n’y a aucune femme dans ce film, mais comme le dit le proverbe marin : « Femme au gouvernail, mort dans le corail ».

Niveau technique, la photo est très soignée, même si je l’ai trouvée un peu trop proprette. Mais l’esthétique générale, avec ces vieilles frégates roulant sur les vagues et cette mer à perte de vue, est de toute façon magnifique. Et les musiques d’époque collent parfaitement à l’ambiance enchanteresse de l’océan. A un moment cependant, j’ai cru entendre Nolwenn Leroy commencer à gueuler avec sa coiffe de bigoudène, mais ouf ! Mes oreilles me jouaient des tours : ça n’était qu’un vieux cormoran asthmatique.

Bref, Master and Commander est un film de calibre hollywoodien, mais de propos étonnamment libre. Et si la forme est efficace (les scènes de canonnades notamment, sont très réussies) le fond l’est tout autant, avec des personnages intéressants et un scénario bien construit. Qui plus est, le réalisme de l’ensemble et la crédibilité historique viennent renforcer l’aspect humain et impressionnant d’une telle aventure. Voilà donc une œuvre charmante, non dénuée d’humour, rythmée, instructive, porteuse de rêves et de voyages lointains. Alors, par-delà la mer, ses vents, ses marées, ses rochers et ses nappes de pétrole, quittons le port, souquons ferme, franchissons l’horizon et cap vers ce film moussaillons !

Haydenncia

La Ligne rouge, de Terrence Malick (1998)

Assurément l’un des meilleurs films de guerre que j’ai vus. Justement parce que ça n’est pas qu’un film de guerre – c’est bien plus que ça. Terrence Malick le philosophe oblige, La Ligne rouge est aussi un film qui interroge, qui éblouie et qui enchante. Certes, le film est long (presque 3 heures), mais pour ma part, j’ai été littéralement hypnotisé par la beauté, l’intelligence et la maîtrise du propos. Je pourrais d’ailleurs clamer, sans craindre la rougeur honteuse, que ça, c’est du cinéma ! Quand on regarde un tel film qui s’adresse directement aux sens, aux émotions et à l’intellect, on se dit que le cinéma mérite bien sa place parmi les arts majeurs, comme le synthétiseur ou la fabrique d’après-ski. Ce film est une méditation, une plongée dans l’absurdité de la guerre, avec masque et tuba.

La bataille de Guadalcanal, « Verdun du Pacifique », fut une étape clé de la guerre du Pacifique. Marquée par des affrontements d’une violence sans précédent, elle opposa durant de longs mois Japonais et Américains au cœur d’un site paradisiaque, habité par de paisibles tribus mélanésiennes. Des voix s’entrecroisent pour tenter de dire l’horreur de la guerre, les confidences, les plaintes et les prières se mêlent.

Demain, je passe la tondeuse !
Demain, je passe la tondeuse !

La Ligne rouge se déroule donc pendant la Seconde Guerre mondiale, époque Totaler Krieg. Mais finalement, le contexte a peu d’importance, le motif principal étant de dénoncer la guerre, les guerres, toutes les guerres, même la guerre des boutons (ou celle des étoiles, c’est selon). Or, parler de la guerre, c’est inévitablement parler de l’expérience de la guerre ; l’expérience de ces hommes qui ont combattu et sont morts dans ces conflits. C’est le choix de Malick : laisser la parole aux soldats et faire partager leur expérience intime de la guerre.

Quand il ne combat pas, dans les phases d’attente, le soldat se raccroche à son histoire, à son pays, à ses rêves (la femme qu’il a laissée seule, la famille qui l’attend, le métier qu’il fera après la guerre, la saison 2 de La belle et ses princes presque charmants…). Mais la guerre, mes enfants, ça n’est pas que se tourner les pouces en regardant batifoler les papillons : à un moment, il faut se battre, sortir les couteaux, montrer les dents, et hurler « Chef ! Oui, chef ! ». Dans ces moments, la pensée du soldat change. Les visions d’horreur et la participation à ces horreurs le poussent à s’interroger sur le bien et le mal, sur l’utilité de la guerre, sur la raison même de la guerre. « Pourquoi suis-je là et pourquoi je me bas ? » est la question numéro 1. La question numéro 2 est tout simplement : « Pourquoooooooiiiiiiiiiiiii ????!!!!! ».

Et plus la guerre devient brutale, plus un examen de conscience paraît nécessaire, histoire de ne pas perdre pied. Celui qui avant la guerre était un mécanicien du Minnesota et qui à présent contemple un tas de cadavres baignant dans une mare de sang doit évidemment se poser milles questions, et ces questions se rattachent inévitablement à sa culture, à son histoire : le croyant aura peut-être des doutes sur sa foi ; le rationnel invoquera Dieu ; le fataliste se suicidera et le Suisse restera neutre. Au sein de cet univers nouveau et radical qu’est le champ de bataille, où la vie en équilibre manque de vaciller à tout instant, la remise en question est évidente, car l’homme qui sent sa mort proche cherche soudain un sens à sa vie. En gros : à force de côtoyer la mort et de craindre continuellement d’être tué, évidemment que l’on aime de plus en plus sentir et écouter son cœur battre ! Evidemment que l’on regarde d’une nouvelle façon les nuages, le vent secouer les cimes des arbres, la photographie du visage de sa femme ! Evidemment qu’on doit se poser tout plein de questions ! Sur la vie, sur l’amour, sur la haine, sur la mode des sweats Waikiki ou sur cette éternelle énigme : JULIEN LEPERS.

Et puis, ça n’est pas nouveau, mais à la guerre, on doit tuer pour ne pas être tué. Le soldat qui part au combat une canne à pêche sur le dos au lieu d’un fusil comprendra vite son erreur. Sauf s’il se bat contre des sardines. Oui, c’est un principe élémentaire mais non moins véridique : guerre et morts sont liés, connectés, indissociables. Or, tuer n’est pas un acte innocent – ôter la vie, c’est quelque part se prendre pour Dieu, comme le disait Ricky Martin sur son deuxième album… ou troisième… enfin je n’en sais rien. Et se prendre pour Dieu peut vous rendre fou. Je sais de quoi je parle.

La Ligne rouge

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Le film de Malick prouve donc avec brio que la guerre est avant tout humaine, avec toutes les faiblesses et les contradictions que cela implique : le courage et la peur, la sauvagerie et la compassion, le sel et le poivre. Mais, la contradiction principale montrée dans La Ligne rouge reste toutefois celle entre la violence et la beauté (qui est plus complexe que celle entre le bien et le mal). Ce sont les deux credo du film.

Ainsi, tout commence dans un univers paradisiaque, quelque part sur une île polynésienne. La mer translucide. Le soleil. Le sable blanc. D’ailleurs, profitons-en pour souligner la parfaite maîtrise de l’image, de la photo, de la lumière chez Malick – ce qui, j’en conviens, n’est pas nouveau avec ce réalisateur. On sent que chaque plan est minutieusement préparé : la poussière danse dans les rais du soleil ; le vent glisse ses doigts dans l’herbe haute ; quelques toucans pavanent sur des branches ; Mireille Mathieu dort nue sur un hamac – tout est beau, tout est poétique. A cet instant, c’est l’innocence même du monde – et de l’homme – que Malick filme. Mais ça ne dure pas : ça n’est qu’une parenthèse, qu’une illusion liminaire. La guerre appelle, la guerre réclame : ici un navire de la US Navy dont la sirène rappelle brusquement à la réalité. Le contraste est saisissant entre l’azur de la mer et le gris métallique du bateau. Le sang doit être versé. Les Japs repoussés. Il n’y a pas d’autre choix. Amen.

La Ligne rouge célèbre la vie et interroge la mort – de soi, des autres. Mais surtout, par delà les scènes de batailles – vraiment réussies –, par delà les explosions, les balles qui fusent, indispensables à ce genre de film, l’œuvre de Malick offre une belle réflexion sur l’absurdité de la guerre. Et cette réflexion ne donne pas lieu à des barbouillis philosophiques, mais appelle de vraies questions, quoiqu’un peu mystiques et vagues par moments. La religiosité latente du film fait qu’on peut parfois facilement se moquer, et je dis ça d’autant que je suis le premier à le faire. Pourtant, la plupart des interrogations sont légitimes et, en plus d’ouvrir des pistes de réflexion intéressantes, illustrent plusieurs paradoxes. Ainsi, la guerre est fraternelle (les soldats forment une confrérie) et individuelle (l’expérience de la mort est exclusive). L’homme le plus civilisé peut se transformer en monstre si le contexte lui en fournit l’occasion : Michel Drucker dans un conflit sanglant peut se transformer en bête sanguinaire et devenir une véritable machine à tuer ! Guadalcanal est une île magnifique – ça n’est pas le blizzard du front de l’Est ou la boue de Verdun – et pourtant on y tue avec la même cruauté. Enigmes de l’existence…

La Ligne rouge 2

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La guerre est consubstantielle à l’homme : elle fait partie des cellules humaines, comme le rire, les larmes, la peur, les soldes. La guerre est plus ancienne que la civilisation : la violence est aussi essentielle à la nature humaine qu’élever notre progéniture. Depuis les temps les plus reculés, les Etats civilisés ont prospéré ou disparu selon leurs prouesses sur le champ de bataille. La survie de chaque civilisation a toujours dépendu en fin de compte de sa capacité à faire la guerre, et plus encore à gagner des batailles. Certes, le droit et la diplomatie ont quelque peu pacifié la donne. Et aujourd’hui, en France et en Europe, la guerre apparaît comme une chose infâme et repoussante, même si moins que l’Eurovision. Mais cela veut-il dire qu’elle est totalement écartée ? Quand demain les Allemands envahiront de nouveau la Lorraine, comment réagirons-nous ?

Et puis, autre question posée par le film : l’homme/animal serait-il naturellement enclin à tuer ? Est-ce que parce que tu me piques mon taille-crayon je vais te faire la peau ? Sans doute qu’oui, parce que c’est mon taille crayon. Cependant, au détour d’une scène, La Ligne rouge soutiendrait presque le contraire, comme quoi l’homme serait innocent par nature. Ainsi, dans sa séquence d’ouverture, le film reprend à son compte le mythe rousseauiste du bon sauvage, selon lequel l’homme serait naturellement bon. Les premières images nous montrent quelques Polynésiens tranquillement sur leur île. Ils sont neutres, en dehors du conflit (mais proches des zones de combat) et eux au moins semblent vivre en harmonie. La guerre entre Américains et Japonais, ils n’en ont visiblement rien à foutre ! Chants, danses, rires et surtout absence de conflits paraissent rythmer leur quotidien. Le soldat Witt, qui a déserté son bataillon et se trouve parmi ces gens, n’en revient pas : voilà l’homme dans son état initial, pense-t-il ; l’homme pacifique, bon, à l’écart des guerres et des massacres, pur de toute corruption. Voilà l’homme avant le péché originel. Pourtant, lorsqu’il revient la seconde fois dans le village, Witt se rend compte que tout cela n’était qu’une illusion : la maladie se propage et tue enfants comme adultes, la peur existe, mais surtout, les hommes du village se disputent violemment – et la dispute n’est-elle pas l’état primaire de la guerre ? Vous avez deux heures…

La Ligne rouge

Le soldat est un pion, ce n’est pas nouveau. Un pion et de la chair à canon : la mort rapide – et douloureuse – fait partie de ses possibilités. Mais, qu’il soit idéaliste ou lucide, confiant ou fataliste, le soldat réfléchit, évidemment. La Ligne rouge nous offre, par monologues intérieurs (voix off), la pensée de plusieurs de ces hommes, enrôlés loin de chez eux et se battant sur des îles qu’ils n’avaient jamais vues et qu’ils ne reverront jamais. Mourir loin de chez soi doit être une chose atroce. Ces hommes ne sont ni des héros, ni des salauds. Certains ont des visages d’enfant, d’autres ont déjà roulé leur bosse : mais tous ont les mêmes doutes, les mêmes craintes. Au fur et à mesure du film d’ailleurs, leurs voix se ressemblent et finissent par ne former qu’une : une seule voix pour plusieurs visages, ceux d’hommes perdus au milieu d’une nature édénique qui les a abandonnés à leurs querelles destructrices. Saloperie de nature ! Faudrait tout brûler !

Porté par un casting cinq étoiles au guide Michelin, même si les stars alors présentes dans le film n’avaient à la fin des années 1990 pas encore le statut qu’elles ont actuellement (Sean Penn, Adrien Brody, George Clooney, John Cusack…), le film n’a pourtant pas de personnage principal – quoique, Jim Caviezel/le soldat Witt peut faire office de “personnage fil rouge”. La BO de Hans Zimmer, très soignée, sert magnifiquement le film et contribue à créer de véritables moments de grâce. Par son accompagnement, certaines scènes acquièrent une puissance somptueuse : par exemple celle du massacre du camp japonais, grand moment de cinéma qui m’a littéralement donné des frissons, comme quand mon cousin Willy m’enfermait dans le réfrigérateur pour jouer aux « Eskimos morts de froid ».

Terrence Mallick a mis vingt ans à peaufiner ce film et autant dire que le résultat est là. A sa sortie pourtant, il entra directement en concurrence avec un autre film de guerre, moins poétique mais également très réussi, Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg), qui rapporta beaucoup plus au box-office. La Ligne rouge est sans doute plus confidentiel, mais c’est un film à voir absolument, tant il est riche, beau et complet. Bref, si The Tree of Life du même réalisateur m’a laissé dubitatif, La Ligne rouge est par contre un véritable chef-d’œuvre.

Haydenncia

Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov (1984)

Requiem pour un massacre

1943. La Biélorussie subit, de la part des nazis, une terrible répression. Engagé dans la résistance, Fliora, un adolescent, est témoin de ces atrocités qui vont le changer à jamais.

Rarement film aura, avec une telle intensité, dépeint l’abomination de la guerre. Filmé à hauteur d’enfant, Requiem pour un massacre est un film éprouvant, mais terriblement nécessaire, qui relate la guerre d’annihilation idéologique et raciale menée par les nazis dans les territoires à l’est du Reich, suite à l’invasion de l’Union soviétique. Obéissant à la double utopie meurtrière du Drang nach Osten (« Marche vers l’Est ») et du Lebensraum (espace vital qui devait être édifié sur les cendres du monde slave), deux concepts völkisch repris par Hitler dans Mein Kampf et popularisés par le nazisme, les forces armées allemandes, complètement fanatisées, pénétrèrent en URSS pour « nettoyer » ce futur espace de peuplement « aryen ».

De fait, et c’est important d’insister là-dessus, les guerres menées par les nazis à l’ouest et au nord de l’Europe (France, Norvège…, mais pas la Suisse, car Jérôme Cahuzac veillait) et celles à l’Est ne furent évidemment pas les mêmes. Les premières ne furent pas motivées par une croisade d’anéantissement et, au début du moins, l’Occupant « ménagea » (avec des dizaines de guillemets) ces populations, qui, quoique présentées comme inférieures aux Allemands, n’appartenaient pas pour les nazis à la catégorie des « sous-hommes ».

L’Union soviétique, par contre, était pour le Troisième Reich peuplée d’ « Untermenschen » slaves indignes de vivre et de Juifs qui n’appartenaient même pas à l’espèce humaine. En passant, je m’étonne et m’étonnerais toujours du nombre affolant de groupuscules néonazis en Russie, un pays et un peuple pourtant détesté de Hitler et qui a tellement souffert du nazisme… Paradoxal, non ? Mais, c’est un autre sujet ! Pourtant, quand même… C’est un autre sujet ! Passons et revenons au contexte dans lequel se déroule Requiem.

Requiem pour un massacre

Lors de l’invasion de l’Union soviétique, donc, les objectifs de guerre allemands étaient différents : il s’agissait ici non pas d’une guerre ordinaire, mais d’une campagne d’assassinats, de pillages et de destructions [1]. La guerre à l’Est fut clairement une guerre d’extermination et d’asservissement systématique des Juifs et des Slaves de la part des SS, mais aussi, chose moins connue, de l’armée régulière, à savoir la Wehrmacht. Car l’armée ne se contenta pas de fermer les yeux sur les actions criminelles du régime, elle ordonna aux troupes de les réaliser. La guerre de conquête et de destruction de l’Union soviétique offrit ainsi aux soldats allemands d’innombrables occasions de tuer, de détruire, de piller, de violer et de torturer, avec ou sans l’assentiment de leurs chefs. Ils furent rarement punis pour ces actions et assez souvent félicités par leurs supérieurs. A noter que les massacres massifs de civils désarmés furent ininterrompus durant toute la durée de l’occupation de la Russie soviétique par le Reich nazi.

Bref, c’est cet aspect de la Seconde Guerre mondiale peu connu du grand public qu’aborde Requiem pour un massacre et autant le dire tout de suite, certains passages sont très durs et d’une violence extrême, même si le plus souvent suggérée. Violence encore plus dure à supporter quand on sait que tout cela s’est produit ! Enfin, c’est ce qu’on dit… (c’était mon passage Faurisson – humour). Là-bas, en Europe orientale, ce sont des milliers d’Oradour-sur-Glane qui furent commis au fur et à mesure de la progression, puis de la retraite des troupes du Troisième Reich, véritables « colonnes infernales » modernes. Dans les campagnes, des milliers de villages martyrs furent pillés et incendiés, les habitants fusillés, pendus ou brûlés vifs, femmes et enfants inclus [2]. Sous couvert de lutter contre les partisans, la Wehrmacht y organisa de gigantesques exterminations. Pour la Biélorussie, dont il est question dans ce film, Himmler avait décrété un plan selon lequel 3/4 de la population biélorusse était vouée à l’« éradication » et 1/4 de population racialement pure (yeux bleus, cheveux clairs) serait autorisée à servir les Allemands comme travailleurs esclaves… En voilà d’un projet intéressant… Je note, pour mon prochain programme politique.


Requiem

Requiem pour un massacre est un film à chemin entre le documentaire (filmé en steadycam) et le drame historique. Un film qui commence plutôt bien, et lentement. La vie au sein du village dans lequel habite Fliora, le personnage principal, est d’abord tranquille et bon enfant, presque poétique. Des jeunes s’amusent, insouciants. Ils sont loin d’imaginer ce qui les attend. L’arrivée du danger est signifiée par le survol d’un avion allemand. A partir de là, rien ne sera jamais plus comme avant pour Fliora et ceux qui l’entourent. L’horreur commence. Dans un territoire forestier mis à feu et à sang, la résistance s’organise autour des partisans qui vont tenter de lutter contre des Waffen-SS beaucoup mieux préparés. La répression sera dure et cruelle. En Biélorussie, plus de 600 villages, comme Khatyn, furent incendiés avec la totalité de leurs habitants !

Requiem pour un massacre

Au niveau du casting, les acteurs sont ahurissants de naturel, même si l’emploi fréquent de gros plans sur leurs visages peut déconcerter. Le « héros » du film est un adolescent candide qui, sans trop savoir ce dont il s’agit mais par amour pour son pays, va rejoindre la résistance ; un gosse des campagnes dont la vie va basculer et qui va découvrir l’Enfer puissance 10 (le titre original, Va et regarde, cite l’Apocalypse selon saint Jean). Pris à partie dans les meurtres de masse, tous ses repères vont alors s’écrouler et il ressortira de cette épreuve complètement démoli physiquement et psychiquement, le visage vieilli (transformation hallucinante si l’on compare le début et la fin du film), contemplant les ruines de son monde avec un regard de zombi ; il ressortira presque déshumanisé par cette épreuve. Le jeune comédien qui incarne ce personnage était d’ailleurs suivi par un psychologue durant le tournage pour encaisser ce rôle… Et vu certaines scènes (de vraies balles furent utilisées dans quelques séquences), on comprend pourquoi !

Certes, Requiem pour un massacre, respectant une tradition cinématographique russe, peut souffrir à nos yeux de quelques lenteurs, surtout au début. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on sort du film sonné et horrifié. On en sort complètement épouvanté par ce que les hommes sont capables de faire ! Pour les SS, la vie de ces civils ne vaut pas plus que celle d’un insecte qu’on écrase du pied sans ressentiment. Elevés dans le culte de la force violente, de la supériorité de leur race et du besoin de conquête, l’Autre n’est pour eux qu’un animal. Or, à bien y regarder, ce sont eux, les bêtes. Des êtres sadiques, sans état d’âme, qui « obéissent » et qui exterminent aussi facilement qu’on claque des doigts… Enfin, pas aussi facilement que ça, pour la plupart d’entre eux… Généralement, les massacres se déroulaient dans la beuverie (d’ailleurs encouragée par les supérieurs), comme si seul l’alcool qui désinhibe pouvait balayer le reste d’humanité qu’il existait encore chez ces hommes, et rendre la tuerie supportable. Un jour, Himmler assista à l’une de ces tueries. Mal à l’aise, pâle, il courra se cacher dans un coin pour vomir. Afin de rendre les exécutions moins traumatisantes pour ses hommes, il demanda à ce qu’une nouvelle méthode, « plus humaine » (pour les SS), soit employée. Les camions à gaz, puis les chambres à gaz furent cette méthode…

Requiem pour un massacre

Requiem pour un massacre

Voilà donc un film dont on ressort bousculé, hébété, révolté. Tout en ayant en tête que ce qu’on est train de regarder a réellement existé (la Biélorussie a perdu un quart de sa population d’avant-guerre), on dérive d’un charnier à l’autre et on se laisse porter, hypnotisé et tétanisé par un tel déferlement de violence et de haine. Requiem pour un massacre est une œuvre puissante, salutaire, qui bouscule par son hyperréalisme, sans jamais tomber dans le pathos et la prise en otage des émotions… contrairement à La Rafle ; mais j’ai suffisamment tapé sur ce film, je ne vais pas en remettre une couche ^^ ! L’œuvre d’Elem Limov est une mise en perspective nécessaire, un regard sur l’abject, un regard sur le chaos et le Mal, en plein XXe siècle. C’est un film qui reste dans la mémoire longtemps après l’avoir regardé. A voir et à conseiller.

Haydenncia


[1] Au cas où les nazis auraient gagné la guerre (oui, c’est une mauvaise spéculation, je vous l’accorde), dans les territoires conquis, Himmler annonçait la liquidation par la famine de 30 millions de personnes, et la réduction en esclavage des autres. Mais heureusement, les Ricains étaient là et on n’est pas tous en Germanie !

[2] Et évidemment, même si ce n’est pas l’objet de Requiem pour un massacre, les Juifs se trouvant en territoire soviétique furent systématiquement éliminés à la suite de l’opération Barbarossa. Un exemple fameux, mais frappant, est celui de Babi Yar. A partir de 1941, des « groupes d’action spéciale » (Einsatzgruppen) dépendant de la SS assassinèrent des milliers de civils, et notamment des Juifs. Ainsi, à Babi Yar du 29 au 30 septembre 1941, près de 34 000 Juifs, de tous âges et de tous sexes, sont mitraillés par groupes dans un grand ravin, avec l’aide de polices et de miliciens ukrainiens, et cela en moins d’une journée…

Une femme juive et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d'autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942.
Une femme et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d’autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942. Les SS organisaient des concours de photos pour saisir le moment fatal et cette photo remporta le premier prix (source : De Nuremberg à Nuremberg).

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2013)

L'affiche du film

Un film sur la traque de Ben Laden, voilà un projet que je trouvais des plus préoccupants. D’abord parce j’imaginais déjà, avec douleur, un Ben Laden joué par Sacha Baron Cohen ou José Garcia avec une fausse barbe (allez savoir pourquoi je me disais ça). Mais surtout, je trouvais l’histoire de cette traque trop immédiate, encore brûlante, sans recul. Comment tirer un scénario crédible d’un événement aussi frais (2 mai 2011) ? Je suis de ceux qui pensent qu’il faut bien une dizaine d’années, voire plus, pour que certains dossiers puissent être traités de façon suffisamment plausible, une fois toutes les informations nécessaires en main et la « vérité » des faits établie. Mais, les Américains nous ont déjà habitués à ce genre de « prise de risque », avec des films traitant de sujets encore d’actualité, comme la guerre en Irak.

De fait, dans le monde anglo-saxon, faire l’histoire du temps présent ne pose aucun problème. Aux Etats-Unis, on se place plus intuitivement dans le temps présent, sans doute à cause d’une profondeur de champ moins grande. Et puis, reconnaissons au moins aux Yankees le mérite de montrer crûment les choses, même celles qui ne sont pas agréables à voir et qui ne sont pas très glorieuses pour leur pays – chose que nous autres, Français, avons encore beaucoup de mal à faire. A quand un film sur le divorce entre Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar, avec tout ce que cela peut impliquer de sordide et de glauque ?… Sommes-nous trop prudes pour ce genre de cinéma ?… Je vous le demande, monsieur le Président !… Et rendez-moi mes enfants !… Hem… Pardon… Je m’emporte et je m’égare… Revenons à Zero Dark Thirty.

L’histoire est celle d’une agente de la CIA, Maya (Jessica Chastain, impec’ – dédicace à Kaal) qui se lance dans la traque du barbu à la kalachnikov. Autant dire que la tâche est rude. Le Pakistan et l’Afghanistan, quand on est Blanc, occidental et encore mieux, Américain, ce n’est pas la meilleure destination touristique, même si FRAM prétend le contraire. Mais, la jeune femme, déterminée, sait s’imposer dans ce monde d’homme et, peu à peu, de fil en aiguille et en s’aidant du mystérieux Abou Ahmed, elle va remonter la piste de l’homme le plus recherché du monde.

Une femme qui n'aime pas les barbus (Jessica Chastain)
Une femme qui n’aime pas les barbus (Jessica Chastain)

Le film a fait polémique aux Etats-Unis, un pays paradoxal où la moindre gratouille de doigt de pied vous envoie devant les tribunaux pour atteinte aux mœurs, quand en même temps sur MTV passent les choses les plus obscènes. Puritanisme et pornographie sont les deux mamelles des Etats-Unis (avec les armes et le base-ball).

De fait, on a reproché à la réalisatrice de montrer les tortures infligées aux terroristes soupçonnés, comme si personne ne se doutait que la CIA avait torturé ! Car pour le coup, Zero Dark Thirty fonce dans le tas en nous exhibant plein cadre cet aspect peu ragoutant de la traque de Ben Laden. Des types au visage tuméfié, séquestrés dans un hangar, que des Américains traînent en laisse, manquent d’étouffer à coup de waterboarding ou enferment dans une boîte… Chose d’autant plus choquante : ici la torture est le fait d’hommes intelligents, voire même sympathiques, mais qui peuvent frapper un homme ou le laisser plusieurs jours pendu par les bras sans remords ni honte. On se demande alors : est-ce que cette torture est efficace ? Est-ce que la fin justifie tous les moyens ? Jean-Marie Le Pen ou Paul Aussaresses nous répondraient que oui. Mais, permettez-moi d’en douter. Le film montre d’ailleurs, quelque part, l’inutilité de la torture. Puisque, finalement, ce n’est pas la torture qui a conduit à Ben Laden, mais l’intelligence d’une femme qui a su remonter un réseau compliqué, malgré l’incrédulité de ses supérieurs.

Zero Dark Thirty

Au niveau de la véracité des faits décrits dans le film, si ce n’est que deux jours avant sa capture (et sa mort), Ben Laden dormait chez moi après une soirée passée au Baron (Ben Laden dansant sur une table en tutu fluo, c’est quelque chose), je dois dire que le reste du film « sonne vrai ».

Franchement, je ne sais pas si tout ce que nous raconte Kathryn Bigelow est véridique ; apparemment, le film est assez bien documenté. Quoi qu’il en soit, pour ma part, porté par le rythme du film – somme toute un bon thriller – et même si j’étais quelques fois, je l’avoue un peu perdu dans les méandres de ce jeu de piste entre Afghanistan, Pakistan et Washington, et aussi à cause des dizaines de noms qui circulent (pouvaient pas tous s’appeler Robert ?), j’y ai cru. J’ai cru à cette histoire, quelque part celle d’une femme de l’ombre (mais très active), sûre de son coup et tenace, presque sans compassion ; une femme finalement seule contre tous, et aussi assez chanceuse.

Peut-être que dans vingt ans, on considérera ce long-métrage comme complètement à côté de la plaque, mais dans vingt ans, mes enfants, il y aura eu une nouvelle guerre nucléaire à cause de ces petits êtres étranges et adeptes des défilés militaires qu’on appelle Coréens du Nord et alors, on ne sera plus là pour se plaindre ! Pour l’heure, du point A au point Z, j’ai trouvé l’ensemble logique et bien construit.

C'était marqué Ben Laden sur la boîte aux lettres ?
« C’était marqué Ben Laden sur la boîte aux lettres ? »

Zero Dark Thirty est un mélange d’action, d’investigation, de politique et de suspense. On pourra reprocher à Kathryn Bigelow de jouer avec les nerfs des spectateurs avec des faits réels, et donc d’autant plus éprouvants. Toujours est-il que le résultat est là, efficace et stressant. Ainsi, la terrible scène où l’amie de Maya attend un mystérieux émissaire qui se fait attendre ; scène qui offre un grand moment d’angoisse et de tension.

Ou encore le raid final, avec ces hélicoptères high-tech qui survolent Islamabad au milieu de la nuit (Zero Dark Thirty signifiant minuit trente en jargon militaire), et ces soldats aguerris qui prennent d’assaut la maison/forteresse de Laden et sa clique en vision infrarouge – scène qui m’a fait penser à un mélange entre les jeux vidéo Call of Duty et Splinter Cell. Avec cette séquence, la réalisatrice américaine prouve une fois de plus, comme avec Démineurs (2008), qu’elle a un réel talent pour filmer les scènes d’action. Même si on connaît la fin, cette intrusion nocturne est vraiment bien foutue. Ils sont forts, ces Ricains, quand même ! Et ils ont la technologie pour eux ! Et surtout, ils ont Chuck Norris ! Patriote, la Kathryn ? Comme tout bon Américain, sans doute beaucoup. Même si elle nous fait le coup de la neutralité, on sent quand même qu’elle est fière de ses G.I. On sent aussi à quel point elle aime Obama. Mais, à part mon facteur qui a fondé le « KKK français de Loire-Atlantique », qui n’aime pas Obama ?

Zero Dark Thirty peut aussi être violent visuellement. De fait, en plus des scènes de torture, évidemment dures, le film, ayant pour sujet central le terrorisme, montre plusieurs attentats. Si celui, « majeur », sinon « déclencheur», de 2001 est simplement suggéré par les voix des témoins ou des victimes (mais pas besoin de nous montrer les images, tant celles-ci font partie de notre inconscient collectif), celui de Londres en 2005 est clairement montré. Enfin, clairement… Pas si clairement que ça, mais la scène est suffisamment réaliste pour être choquante. Au passage, sur cet attentat, je vous conseille l’excellent film Espions, de Nicolas Saada (2009), avec Guillaume Canet.

Et Ben Laden dans tout ça ? Qu’en est-il du cousin du Père Noël, celui qui a mal tourné ? Le film a la bonne idée de ne pas le montrer directement ou pleine face, mais toujours de façon détournée, presque lointaine, dans l’ombre ou de biais, comme si le monstre, une fois mort, n’en conservait pas moins sa dimension « mythique ». Reste la question de sa dépouille : les Américains l’ont balancé à la flotte, est-ce la bonne solution ? Cela ne va-t-il pas encourager les saumons et autres mérous à devenir djihadistes ? Le débat est ouvert.

Zero Dark Thirsty est un film maîtrisé, rythmé (dix ans résumé en 2h37), visuellement réussi et qui, malgré l’affaire récente qu’il évoque, tient debout. Jessica Chastain, à la fois froide et proche, forte et vulnérable, est superbe. Au final, une bonne surprise en ce début 2013. On fait péter le champagne pour fêter ça ?.. Euh, on ne fait rien péter du tout… Désolé…

Haydenncia