Archives pour la catégorie Historique

Alliés, de Robert Zemeckis (2016)

         Robert Zemeckis disait lors de la sortie du Drôle de Noël de Scrooges (2009) que l’on raconte toujours les mêmes histoires, mais de manière différente, avec un langage cinématographique réinventé. Le cinéaste exprimait, presque sous la forme d’un mea culpa face à une critique dubitative par rapport à son passage au cinéma virtuel, les enjeux du nouveau paradigme suite au tournant que constitue la performance capture. Révolution formaliste autant que narrative pour certains, ornementation superficielle pour (beaucoup) d’autres, le cinéma virtuel est devenu depuis près de quinze ans un objet de discorde comme l’ont été le cinéma sonore et l’arrivée du cinéma en couleurs. D’où la joie non simulée d’une grande partie de la critique lorsque Zemeckis a annoncé son retour au cinéma en prise de vues réelle avec Flight (2012). Alliés, son dernier film, illustre avec intelligence la profession de foi du réalisateur, en ce qu’il convoque des monuments filmiques comme le Casablanca de Michael Curtiz ou Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock en leur insufflant une nouvelle orientation formaliste rendue possible par la technologie actuelle sans jamais dénaturer leur classicisme.

        L’histoire débute à Casablanca, en 1942. Au service du contre-espionnage allié, l’agent Max Vatan (Brad Pitt) rencontre la résistante française Marianne Beauséjour (Marion Cotillard) lors d’une mission à haut risque. C’est le début d’une relation passionnée. Ils se marient et entament une nouvelle vie à Londres. Quelques mois plus tard, Max est informé par les services secrets britanniques que Marianne pourrait être une espionne allemande. Il a 72 heures pour découvrir la vérité sur celle qu’il aime.

        À partir de ce scénario de Steven Knight (Les Promesses de l’Ombre, la série Peaky Blinders), qui invoque d’emblée les ombres du film culte de Curtiz, Robert Zemeckis s’emploie non seulement à un exercice tout hitchcockien de la suspension et de l’allongement de la tension dramatique, mais aussi à un travail de condensation et de collage des genres et des archétypes. Sa faculté presque innée à transcender la technicité – voir ce plan d’ouverture où Vatan atterrit dans le désert marocain en parachute, dont le mouvement de caméra flottant rappelle aussi bien Avatar que Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne, des films qu’il a souterrainement initié d’un point de vue technique – se rattache toujours à un souci de clarté narrative. Limpidité de la relation amoureuse tout d’abord, avec cette première partie qui ne cherche pas à multiplier les circonvolutions sentimentales mais à tracer une ligne directe vers le basculement brutal qui s’opère de façon millimétrée à la moitié du long-métrage. Ainsi, le couple nouvellement formé s’évapore de Casablanca comme par enchantement pour gagner Londres, dans la plus pure tradition du récit feuilletonnesque avec ses transitions abruptes dont la facilité d’emploi n’entache en rien le plaisir du spectateur. Au contraire, la reconstitution factice de la ville marocaine et l’enchaînement rapide de cette première heure tiennent lieu de réserve d’oxygène auquel il faut s’adonner avant de plonger dans le grand exercice de style hitchcockien que constitue le second acte.

        Alliés reprend à son compte la structure de son modèle Casablanca, dont Umberto Eco disait qu’il « n’est pas un film, il est beaucoup de films, une anthologie ». Aux passions immodérées du mélodrame et à la réactivation du glamour du film noir hollywoodien des années 40 se substitue un véritable drame kafkaïen. La ville de Casablanca condense en elle l’insouciance du jeune couple qui, malgré la présence du régime de Vichy et des nazis, vit une douce romance avec coucher de soleil sur le désert en prime. Elle équivaut finalement à Paris dans le film de Curtiz, havre de paix éphémère car menacée par l’invasion des nazis : « Le monde s’écroule et nous, nous tombons amoureux », lançait alors Humphrey Bogart à Ingrid Bergman. Nul besoin pour Zemeckis de réemployer ces mots, puisque son film s’exprime purement et simplement par l’image. Il va même, non sans impertinence, à prendre littéralement acte des paroles de Marianne lorsqu’elle souhaite profiter d’une journée en oubliant la guerre, en montrant le couple et leur enfant savourer un pique-nique avec un avion allemand éventré en arrière-plan. À l’instar de Casablanca, la guerre est ici un cadre secondaire mais qui se rappelle aux protagonistes lors de séquences mémorables qui servent à questionner la stabilité du couple. La mission commune des espions se transforme en gunfight généreux au découpage scénique efficace, tandis que le bombardier ennemi qui menace de s’écraser sur la maison londonienne du couple rappelle, par l’adoption d’un point de vue humain au détriment du spectaculaire, que le traumatisme du 11 Septembre hante aussi des films d’époque et non seulement ceux qui se déroulent après le drame (le très beau Sully de Clint Eastwood, sorti une semaine plus tard).

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       Dans les sous-sols froids et impersonnels de l’agence des renseignements britanniques, l’espoir de la montée en grade de Vatan disparaît en même temps que son confortable train de vie avec Marianne Beauséjour, potentiellement une espionne au service du Troisième Reich. La promiscuité de la salle d’interrogatoire ressert soudainement l’étau autour de Vatan. La sortie de l’agent dans le couloir, via un travelling arrière d’un minimalisme extrême, fait office de point de bascule entre les deux parties distinctes du film, notamment par la suspension temporelle lorsque Zemeckis a recours à un subtil ralenti qui enferme psychologiquement le personnage et annonce la tension dramatique et le dilemme moral à venir. Dès lors ce sont les certitudes du spectateur qui s’en trouvent remises en question, et sa place comme observateur lointain d’une romance (rappelons-nous encore le plan d’ouverture du parachutage qui invite littéralement le spectateur à entrer dans la fiction) recentrée autour d’un axe plus proche et plus tendu. Le Scope qui sublimait les paysages marocains dans la première partie emprisonne maintenant le couple dans leur maison. Le cheminement du héros pour découvrir la vérité installe un sentiment angoissant et réactive un jeu d’enchevêtrement des genres : le mélodrame sirkien se rappelle à nous avec la confrontation d’un individu face à un choix crucial (garder un secret et trahir son pays ou le révéler mais sacrifier sa vie privée) ou le film d’espionnage lors d’une brève incursion derrière les lignes ennemies en France, avec toujours comme point d’ancrage le thriller hitchcockien. À cet égard, une séquence en apparence aussi anodine que l’attente de Marianne dans la voiture, pendant que son mari exécute un espion allemand, passe pour un petit miracle d’étirement dramatique qui, comme dans les meilleurs exemples (de Hitchcock à Melville), se passe bien évidemment de la parole. La force d’attraction du film tient pour beaucoup dans cette apparente modestie et dans sa « résonance de l’intertextualité » (Umberto Eco), dans sa manière intelligente de citer de nombreux films bien connus de tous avec les outils techniques d’aujourd’hui. Un vrai film de filiation en soi, élégant objet néoclassique qui a pleinement conscience du temps et des films écoulés depuis l’âge d’or hollywoodien. D’où une intense scène d’amour en pleine tempête de sable qui remplace les sous-entendus sexuels de Casablanca codifiés par la censure puritaine de l’époque, ou bien cette amusante réécriture de la scène du café dans laquelle un voleur dérobait le porte-monnaie d’un homme, remplacée ici par un espion tué en douce par Vatan, manière de montrer que la leçon a été retenue. L’impact émotionnel aurait cependant gagné s’il n’était pas dilué par l’épilogue, sorte de happy-end boursouflé, alors que le twist final suite au sacrifice de Marianne – relecture du soutien inespéré de Claude Rains à Bogart dans Casablanca, encore une fois – se suffisait largement à lui-même.

        Robert Zemeckis réactive un certain âge d’or du cinéma américain avec Alliés, et avec lui toute une mythologie du star system (peut-être trop visible lorsque Brad Pitt tente de coller trop près du monolithisme de Bogart) et de la fluidité narrative. Par-delà l’élégance d’une mise en scène qui s’efface derrière des personnages et des situations feuilletonesques mais crédibles se dégage finalement un film humaniste, qui fait du libre-arbitre une illusion nécessaire pour aider l’individu à se construire.

Dr. Gonzo

Diplomatie, de Volker Schlöndorff (2014)

Je ne sais pas vous, mais moi, en ce moment, je ne fais rien. Mes journées se déroulent dans l’inaction la plus totale, au soleil si possible. Encéphalogramme plat, pieds enfouis dans le sable, je reste vissé dans ma chaise longue comme une moule sur son rocher. Je cherche dans le regard des mouettes une explication à notre venue sur terre ; je n’y trouve que l’envie farouche de bouffer de la sardine, et ça me donne faim…

Tel un hydrocuté dans sa piscine, je ne bouge plus. Même pas envie d’aller au cinéma ni de regarder un film le soir. Je préfère rester dans mon rocking-chair sous les étoiles, un chapeau de paille sur la tête et une biographie de Sylvie Vartan entre les mains. On ne passe pas un bon été si on ne lit pas une biographie de Sylvie Vartan.

Comme il faut bien alimenter notre site, j’ai tout de même fait l’effort de zieuter un film, hier soir. Un film qui me tentait plus ou moins. Mais comme la période qu’il décrit m’intéresse, je me suis dit : « Let’s go my bonobo, on se pose et on regarde !… Et si c’est emmerdant, tu retournes t’accoupler avec les bulots. »

Bien. Passons à la critique.

La nuit du 24 au 25 août 1944. Le sort de Paris est entre les mains du Général Von Choltitz, Gouverneur du Grand Paris, qui se prépare, sur ordre d’Hitler, à faire sauter la capitale. Issu d’une longue lignée de militaires prussiens, le général n’a jamais eu d’hésitation quand il fallait obéir aux ordres. C’est tout cela qui préoccupe le consul suédois Nordling lorsqu’il gravit l’escalier secret qui le conduit à la suite du Général à l’hôtel Meurice. Les ponts sur la Seine et les principaux monuments de Paris sont minés et prêts à exploser. Utilisant toutes les armes de la diplomatie, le consul va essayer de convaincre le général de ne pas exécuter l’ordre de destruction.

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The Homesman, de Tommy Lee Jones (2014)

Une vaste étendue. Le ciel et la terre qui se cognent et se frottent sur un horizon chauffé à blanc. Entre l’horizon et soi il n’y a rien, que la plaine. Le profane trouve cela sublime, l’initié y voit une menace. C’est de toute façon une vue dont il est impossible de tirer un mot. Une vue qui peut vous rendre fou ou, en l’occurence, folle. Bienvenu dans le Nebraska du XIXe siècle et son ambiance à faire fermer la plus déterminée des agences de tourisme. Bon, je crois que j’ai suffisamment fait d’efforts aujourd’hui pour pouvoir terminer ma critique sur ces mots…

Comment ? « Il n’y a pas le quota » ? On n’est pas au ministère de l’Intérieur, ici ! Bon, il vous faut combien de lignes ?…

En 1854, trois femmes ayant perdu la raison sont confiées à Mary Bee Cuddy (Hilary Swank), une pionnière forte et indépendante originaire du Nebraska.
Sur sa route vers l’Iowa, où ces femmes pourront trouver refuge, elle croise le chemin de George Briggs (Tommy Lee Jones), un rustre vagabond qu’elle sauve d’une mort imminente.  Ils décident de s’associer afin de faire face, ensemble, à la rudesse et aux dangers qui sévissent dans les vastes étendues de la Frontière.

L'un des points forts du films, ce sont ses paysages
Le film offre des paysages magnifiques : ici des herbes hautes, le ciel, une colline et quelqu’un au milieu…

Commençons par dire que ce dernier né de Tommy Lee Jones – produit par Luc Besson notamment, qui avait déjà participé à la production de l’excellent Trois enterrements (2005) – renouvelle assez le genre du western. Voilà en effet une histoire de femmes dans un monde qui jusqu’ici nous avait habitués à la virilité des bottes à éperons, des chapeaux troués, des étoiles de shérifs, des colts fumants et des « Allez danse, coyote ! » et autres « La cavalerie arrive toujours à l’heure ! ».

Si ici la caution « virile » du film est incarnée par Tommy Lee Jones, encore que ce dernier soit surtout bougon et taciturne, la seule véritable personne « masculine » de The Homesman, si j’ose dire, c’est Mary Be Cuddy, la plus couillue de tous les hommes du village, incarnée par l’androgyne Hilary Swank – très bien. Même le pasteur, habituelle incarnation paternaliste de la communauté, paraît bien couard face à cette jeune femme volontaire, autoritaire, courageuse, pieuse, raffinée dans cet univers bourrin, mais aussi sensible, fragile et finalement malheureuse.

Ce que j’écris là sur la « femme forte comme un homme » peut paraître banal et normal aujourd’hui, voire un brin misogyne (il nous manque l’Association des Féministes Enragées à notre tableau de chasse à Cinefusion), mais au XIXe siècle, à part Calamity Jane (et c’est d’ailleurs une des raisons de sa légende), ce genre de femmes ne devait pas courir les plaines. Bon, à cette époque les femmes avaient du poil aux pattes, donc ça compensait un peu niveau masculinité… L’Association des Féministes, je vous dis ! Mais revenons à nos bisons.

Tommy Lee Jones, (légèrement) comique
Tommy Lee Jones (légèrement) comique

Suite à un tirage au sort, Mary Be Cuddy doit donc emmener seule vers l’Est les trois jeunes femmes atteintes de folie. Décision contre son gré ? Par sûr, car finalement, malgré le tirage au sort, les mâles du coin sont plutôt des dégonflés et Mary se sent bien seule dans sa ferme trop grande. Peut-être que la perspective d’une « aventure » vers l’Est enchante un peu son morne quotidien. Et puis, l’Est, elle en vient… N’aurait-elle pas envie d’y retourner, plutôt que rester sur ces terres désertes et hostiles, poil aux cils (ce qui est un pléonasme).

Toutefois, conduire un chariot seule avec trois dingues peut être assez éprouvant (et je sais de quoi je parle ^^ !) Aussi, la rencontre avec Georges Biggs, qu’elle sauve de la potence, donnera à Mary Be Cuddy un peu de compagnie. Pourtant, l’homme n’est pas très causant. Mais peu à peu, nos deux compères, Mary la vieille fille et Georges le vieil ours, têtus et autoritaires l’un comme l’autre, visiblement opposés et peu fait pour s’entendre (Mary fait le voyage par charité, Georges par appât du gain) apprennent à se découvrir, jusqu’à l’inévitable mais belle et bien amenée Révélation/Rédemption, qui succède à un hallucinant coup de théâtre.

Dans le monde hypocrite de l’Amérique puritaine du XXIe s… du XIXe siècle, où l’on se cache derrière de pieuses paroles et derrière La Morale pour se comporter égoïstement et cupidement (voir la scène avec le maître d’hôtel), où la Bible garnit la table de chevet comme les magazines celle du salon, c’est chez ces deux « exclus », le vagabond et la fille que personne ne veut épouser que l’on retrouve le plus de générosité et de bonté, que l’on trouve le plus d’humanité. Une belle bande de tapettes, en gros…

Hillary Swank est très bien
Hilary Swank est très bien

Sur sa route, l’insolite convoi croisera plusieurs obstacles, pour le coup plutôt caractéristiques de ce genre de film. Il faut dire que l’univers dans lequel évolue cette fine équipe est dur, mystérieux, brutal. Ainsi ne manquent ni les Indiens, ni les coups de feu, ni les fripouilles sorties d’un Sergio Leone, mais ces clichés restent tout à fait digestes. Et puis, entre nous, on est toujours contents de retrouver ces bons vieux Apaches (ou des Comanches, ou des Sioux, enfin bref des mecs avec des plumes, du maquillage et qui chantent… Ça s’appelle des drag queens ça, non ?).

Alors certes, la mission de Mary Be Cuddy et Georges Biggs n’a pas l’air bien compliquée à première vue (mener trois femmes vers l’Est), mais – et le film le montre bien – ces trois femmes ont perdu la raison et diriger un asile sur roues dans les vastes plaines du Nebraska, « ce grand corps blanc silencieux » (Shanna, des Anges de la téléréalité), pendant plusieurs jours, quand l’une tente de mordre tout ce qui passe à sa portée, l’autre a tendance à se perdre et la dernière hurle à donner des frissons à un tournevis, il y a de quoi devenir fou soi-même.

Cette folie brutale et crue, montrée sans détour par Tommy Lee Jones, est illustrée dans des scènes assez dures où quand la vie d’un enfant ne vaut plus rien dans l’Ouest sauvage (pour ceux qui ont vu le film, sachez que Dr Gonzo a dit « Panier ! » à ce moment-là – oui, je dénonce, mais c’est honteux n’est-ce pas ? Ceux qui ne l’ont pas encore vu y songeront le moment venu).

The Homesman

Comme dit dans l’introduction, les extraordinaires étendues herbeuses des Grandes Plaines du centre des Etats-Unis, qui s’allongent à perte de vue, permettent à Tommy Lee Jones de réaliser des plans d’une étrange beauté.

Le réalisateur joue avec les symétries et les couleurs, les sons et la lumière, oppose l’homme tout petit à la nature immense, et le résultat est d’une grande poésie. Jour et nuit sont ici sublimés, notamment avec ce plan magnifique d’un hôtel en feu dans la nuit étoilée, devant lequel s’avance la silhouette vespérale d’un vieux cow-boy. Un moment presque magique, grandiose et violent, qui illustre parfaitement la dichotomie du feu : la beauté et la destruction. Il y aussi ce plan qui m’a scotché sur fond de crépuscule flamboyant, dans un vaste paysage horizontal où les derniers rayons du soleil filtrent à travers les panneaux du chariot en mouvement. A ce stade, je crois qu’il est temps de remercier Rodrigo Prieto, le directeur de la photographie. Merci Rodrigo. Tu peux retourner te coucher.

Par sa photographie maîtrisée, ses panoramiques et ses superbes plans d’ensemble, The Homesman fait naître un sentiment contradictoire de liberté et d’oppression ; car oui, ici il n’y a rien, la nature hautaine règne en maître et seul le vent qui tient tout droit la plaine confère un peu de vie à l’ensemble. C’est beau, c’est immense ; il n’y a pas de limites apparentes – les seuls « obstacles » à cette horizontalité sont les rares villages en bois qui se construisent vite et parfois disparaissent tout aussi rapidement.

Mais en même temps, et c’est l’une des raisons de la folie de ces femmes (et hommes), tout cela est trop grand, trop vaste, comme une gigantesque prison sans murs ni toit. La solitude devient retranchement, l’éloignement devient abandon. Ainsi, un moment révélateur du film montre Mary Be Cuddy tout heureuse de trouver un arbre sur son parcours ! Sans parler de l’eau… Aujourd’hui, je ne sais pas à quoi ressemble le Nebraska ou le Wyoming voisin, mais l’endroit doit faire le malheur de la téléphonie mobile et des compagnies internet.

L’ACTEUR-REALISATEUR TOMMY LEE JONES signe un film sensible, curieux, précis, beau et haletant, qui nous raconte un épisode peu ou pas connu de la conquête de l’Ouest, à contre-courant du rêve américain, quand l’espoir enchanté devient désenchantement violent. Accompagné d’une bande-originale à sa hauteur, The Homesman est souvent émouvant, parfois dur, mais toujours réussi. Les deux heures passent vite au rythme de ce road-movie chaotique, et l’on sort de la salle avec ce hochement du menton et cette lèvre pincée qui veulent dire : « Bon boulot, Tommy », mais aussi, dans d’autres circonstances : « Je me ferais bien un petit kebab » ou « Mais qu’est-ce qu’il me raconte, ce con ? »…

Haydenncia

 

Même la pluie, de Icíar Bollaín (2011)

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        Le sujet de Même la pluie ne manque pas d’ambition, autant cinématographique qu’idéologique. Sous couvert d’une méta-réflexion sur la création cinématographique, conçue donc comme une mise en abîme au sein du film, Icíar Bollaín et le scénariste attitré de Ken Loach, Paul Laverty, entendent établirent un parallèle entre deux périodes historiques dans un même espace géographique. L’idée est certes originale, mais pas si étonnante de la part d’artistes hispaniques qui depuis une quinzaine d’années nous ont habitué à envisager le médium cinéma au delà de ses limites (film-chorale, huit-clos absolu, …), nous renvoyant directement à la puissance créatrice des écrivains d’Espagne ou d’Amérique Latine des décennies passées.

        Ainsi Costa (Luis Tosar) et Sebastián (Gael García Bernal), respectivement producteur et réalisateur de cinéma, arrivent à Cochabamba au début de l’année 2000, troisième ville de Bolivie, pour tourner un film sur la colonisation espagnole lors de l’arrivée de Christophe Colomb. Le script de Sebastián se veut le plus critique possible concernant les méthodes d’asservissement des colons envers les populations indigènes. Quant au choix de la Bolivie comme lieu de tournage, il s’agit d’une économie d’argent notoire, comme le soulignent clairement plusieurs discussions entre les membres de l’équipe de tournage espagnole. Au même moment débute à Cochabamba une vague de contestation de la part des habitants des bidonvilles, qui protestent contre l’augmentation du prix de l’eau. La multinationale américaine Bechtel a en effet remportée le marché de la distribution de l’eau, entraînant privatisation, fermeture forcée des puits jugés illégaux, et tarif annuel de 450 dollars, alors que les gens ne sont payé que 2 dollars par jour. Ce combat, impliquant des rapports de force disproportionnés, est vécu différemment selon les membres du tournage, entre soutien timide et manque total d’intérêt. Mais chacun va au cours des événements revoir son jugement pour finir par soutenir la révolte, plus ou moins sincèrement (le producteur pense avant tout à ce que cela entraîne comme conséquences sur le film).

        Même la pluie alterne scènes du film en cours sur la colonisation et séquences de contestation populaire, menée par Daniel, celui qui joue le rôle d’Hatuey, leader de la rébellion contre les Espagnols. De fait, il faut souligner que le manichéisme de l’ensemble est trop appuyé, le parallèle trop explicité pour rendre le film crédible. Rappelons qu’au cinéma, mieux vaut montrer que dire. Malgré des acteurs brillants (Luis Tosar et Gael García Bernal sont au top), il est difficile de ne pas voir dans Même la pluie une oeuvre qui oublie de nuancer son propos, et qui par-dessus tout se repose trop sur des scènes larmoyantes, à grand renfort de musique obséquieuse. Cela n’empêche pas plusieurs scènes d’être plus stimulantes, comme la réflexion sur la figure de Bartolomé de Las Casas et son héritage dans l’Histoire, ou encore la corruption des élites du pays (la scène de la mairie entres autres). Démonstratif et comportant des lourdeurs, le film n’en demeure pas moins à voir pour son sujet, trop peu connu et largement sous-traité par les médias occidentaux pour des raisons évidentes. Comme chez Ken Loach, le peuple devient ici acteur à part entière, dont la victoire lors de la Guerre de l’eau ne règle certes pas les problèmes sociaux qui les dépassent. De la soumission par les colons persuadés des bienfaits de leur quête religieuse jusqu’à l’exploitation voire la réduction au silence totale par les multinationales et la logique de la mondialisation, la cruauté de l’homme ne faiblit jamais mais au contraire s’adapte selon le contexte.

Dr. Gonzo

Monuments Men, de George Clooney (2014)

Monuments Men

        Adapter le roman de Robert M. Edsel sur l’histoire des Monuments Men, ce groupe d’hommes ayant mission de localiser et sauvegarder les œuvres d’art dans l’Europe en pleine Seconde Guerre mondiale, est une excellente idée. Historiquement parlant en tout cas, tant le processus mémoriel que cela implique ne peut être que positif, à l’heure où une partie de la jeune génération – collégiens et lycéens en tête – est plus occupée à poster des selfies sur Twitter qu’à ouvrir des livres d’histoire (« C’est la vie, mon vieux », me dit Haydenncia, toujours fin observateur du changement social). Plus que jamais, le cinéma peut devenir dans ce cas précis une source de connaissance, certes fictionnalisée. Quand ledit film est réalisé et interprété par George Clooney en personne, personne ne peut de surcroît y échapper, pas même l’ermite bénédictin étudiant scrupuleusement quelque manuscrit obscur dans son abbaye.

        Inutile d’en dire beaucoup sur le casting, tout simplement gargantuesque et largement mis en évidence par l’affiche du film. Jugez plutôt : outre George Clooney, ce ne sont pas moins que Matt Damon, notre Jean Dujardin national, John Goodman, Bill Murray, Cate Blanchett ou encore Bob Balaban. Un vrai film de potes en soi, la bande de pieds nickelés avançant dans la camaraderie au pied des lignes ennemis, dans le but salvateur de sauver la mémoire des victimes du totalitarisme, les œuvres d’art qui sont le passé, le présent et l’avenir de toute communauté humaine. L’objectif des Monuments Men comme l’importance de l’art sont bien explicités par Franck Stokes (Clooney) lors des réunions avec les organisations d’Etat, de même que les conditions des soldats durant le conflit comme l’horreur de la guerre qui ne sont jamais loin et apparaissent judicieusement en filigrane. Le problème vient surtout de la mise en scène. Passée une première partie où la troupe, divisée en petits groupes, est ammenée à se retrouver au complet, le film prend enfin son envol. Certes, les nombreuses scènes verbales ne sont pas mauvaises (le dîner chez le fermier nazi), les dialogues sont souvent savoureux, avec un net penchant pour l’humour pas toujours approprié (George, il serait peut-être tant d’oublier les très mauvais Ocean’s ?), mais voilà il manque un vrai souffle à l’ensemble, une prise de risque artistique. Pour citer Jean-Baptiste Thoret (Charlie Hebdo), le tout est « filmé avec une énergie qui ferait passer Yannick Noah ou Doc Gyneco pour des réacteurs nucléaires ».  Voilà qui est dit ! Visuellement, le film bénéficie de décors et d’une reconstitution très soignés (avec un budget de 70 millions, rien d’étonnant), mais la réalisation est académique, trop sobre, pour permettre un vrai sentiment d’immersion. Cela n’empêche en rien d’avoir de belles scènes poignantes, notamment lorsque deux des Monuments Men meurent, sans tomber dans la surenchère de pathos.

        Au final, c’est bien plus la portée humaniste du film que l’on retient, et c’est sans doute là la priorité de George Clooney, la personnalité populaire engagé qui, bénéficiant de son statut, ne pouvait rater sa cible, encore moins avec la publicité circonstancielle faite à son long-métrage  il y a quelques mois. Une foi en l’humanité qui transpire d’ailleurs dans la dernière image, où Stokes âgé est interprété par Nick Clooney, son père, qui lui a transmis le virus  philanthropique. Un film nécessaire qui a le mérite d’actualiser un sujet passionnant (la spoliation des biens des victimes de la Seconde Guerre mondiale), mais qui reste anecdotique et manque de profondeur par rapport à son sujet.

Dr. Gonzo

Twelve Years a Slave, de Steve McQueen (2014)

        Fidèle à ses thématiques de prédilection – la déshumanisation latente, les conditions extrêmes du corps et de l’esprit de l’homme – Steve McQueen traite pour son troisième film de la période esclavagiste des Etats-Unis, en réunissant un casting de choix. Forcément tel sujet ne pouvait rester sans discussions, et les polémiques et autres regards critiques abondent depuis sa sortie aux USA. Chacun y allant de son commentaire, des critiques de cinéma évidemment, mais aussi des autres réalisateurs (Spike Lee, cela va sans dire), des historiens, des politiciens et j’en passe. Parler d’un film aussi délicat que Twelve Years a Slave – adapté de l’autobiographie de Solomon Northup -, c’est donc déjà se positionner dans une démarche historiographique (l’esclavage des Noirs aux USA) et cinématographique (la place de ce film dans la filmographie de son réalisateur).

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        Il n’aura échappé à personne que la production cinématographique récente aborde sans détour des sujets sensibles, et en particulier l’esclavage, dans des formes aussi diverses que la pantalonnade référentielle (Django Unchained) ou le biopic façon Actors Studio (Lincoln). McQueen, lui, opte pour le film arty sans concession, ne baissant jamais les yeux sur cette période honteuse de l’Histoire. En comparaison, les autres films traitant du sujet sortent de chez Disney ! Dans sa démarche jusqu’au-boutiste, le réalisateur britannique nous dis « Regardez-ça, mais regardez bon dieu », et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait très mal ! La déshumanisation progressive des esclaves est traitée de manière frontale, commençant par la négation morale lors d’une vente aux esclaves verbalement sidérante dans un salon de la haute société (« Ma sensibilité est aussi épaisse qu’une pièce de monnaie », dixit le vendeur joué par Paul Giamatti). Mais ce n’est encore rien comparé à l’esclavagiste Edwin Epps, campé par un effroyable Michael Fassbender en pleine possession de son ignoble personnage. Rien n’est épargné, de la frustration sexuelle de celui-ci qui se déchaîne en retour sur ses esclaves, prenant un plaisir sadique à torturer et violer ses esclaves, et cela ouvertement revendiqué comme légitime selon la loi divine.

        Le corps comme réceptacle des pulsions abjectes d’une société pieuse et conservatrice et objet de souffrance, comme objet à vendre et à acheter, c’est cela l’idée centrale de Twelve Years a Slave, qui s’appuie sur la prestation de Chiwetel Ejiofor, dont la seule scène en plan-séquence de la pendaison résume le film et le parcours de Solomon Northup. Touchant du début à la fin, Twelve Years a Slave bénéficie en outre d’un traitement visuel irréprochable, rappelant la cruauté picturale d’un Goya, associée à un cadrage qui se veut épique mais qui n’exclut pas l’exploration intime de ses personnages en souffrance. Au final, c’est un film conjuguant brillamment la mémoire historique et le récit cinématographique, comme en témoigne l’imbrication des séquences qui se répondent entre elles. Toutefois, j’ai été un peu moins emballé par la mise en scène, McQueen offrant ici quelque chose de plus classique. Alors que le plan-séquence fixe de Hunger interrogeant l’engagement idéologique ou le somptueux travelling latéral nocturne de Shame témoignant de la vacuité existentielle dans les mégalopoles sont encore dans tous les esprits, la discussion en champ contre-champ sur l’esclavage (dans lequel Brad Pitt se rachète de son ignoble World War Z) parait vraiment terne, sans substance. Plus un passage obligé pour expliquer le point de vue (mais y avait-il besoin ?) de l’abolitionniste et son action pour libérer Northup. Dommage, il fallait vraiment peu pour faire de Twelve Years a Slave un bijou dans la lignée des deux films précédents de McQueen, mais il n’en reste pas moins un beau moment de cinéma et de remise en perspective historique.

Dr. Gonzo

Agora, d’Alejandro Amenábar (2009)

« Dieu »… C’est quoi ce mot ? D’où ça vient ? En tout cas, celui qui en a le copyright devrait être jugé pour crimes contre l’humanité, car voilà bien un terme (un concept) qui à lui seul a causé plus de morts que tous les génocides réunis. « Dieu »… Aussi, voulant en savoir plus sur le sens de ce mot et l’utilisation que les hommes en ont faits, hier, pour me marrer un peu, je me suis fait une thématique « Guerres de religion au cinéma ». J’ai commencé chronologiquement avec Agora. J’ai poursuivi avec Kingdom of Heaven, puis La Reine Margot. Enfin, j’ai terminé avec Des hommes et des dieux. Et puis, complètement ravagé, je suis allé me suicider en plongeant avec un parpaing dans l’évier de ma cuisine.

IVème siècle après Jacques-Chancel. L’Egypte est sous domination romaine. A Alexandrie, la révolte des Chrétiens gronde. Réfugiée dans la grande Bibliothèque, désormais menacée par la colère des insurgés, la brillante astronome Hypatie (Rachel Weisz) tente de préserver les connaissances accumulées depuis des siècles vous lisez vraiment le résumé ou vous passez directement à la suite, avec l’aide de ses disciples. Parmi eux, deux hommes se disputent l’amour d’Hypatie : Oreste (Oscar Isaac) et le jeune esclave Davus (Max Minghella), déchiré entre ses sentiments et la perspective d’être affranchi s’il accepte de rejoindre les Chrétiens, de plus en plus puissants…

Agora est un péplum plus philosophique qu’épique. Un péplum au féminin ayant pour cadre l’Alexandrie du IVe siècle, soit une cité romaine en proie à des troubles religieux graves, qui conduisent à des troubles sociaux-politiques majeurs et auriculaires. En ce temps-là, madame Guéjard, les jeunes y savaient se tenir et nous aut’ on travaillait dès le lever du jour et y avait pas tous ces immigrés qui… Oups ! Je me trompe de discours. En ce temps-là, donc, la secte chrétienne est en plein essor et commence sérieusement à squatter la baraque.

Je ne sais plus qui disait du christianisme que c’est une secte qui a réussi (Léon Zitrone ?). Le film montre comment, en venant en aide aux plus pauvres, aux plus nécessiteux (chose totalement inédite à l’époque), en diffusant un message apparemment nouveau et frais, dans lequel chacun est le frère de l’autre (ce qu’évidemment les esclaves vont apprécier) et qui annonce que la mort ne doit pas être crainte, car le Royaume des Cieux ça déchire sa race avec du scotch double-face, le christianisme a pu aisément prendre corps et se développer.

Porté par des « prophètes » charismatiques un poil tarés, le message du Christ (enfin, celui tel que les hommes l’ont interprété) s’est diffusé rapidement et solidement à travers un vaste empire romain fragilisé et vieillissant. Dans Agora d’ailleurs, cette réussite fulgurante du christianisme face au paganisme désuet est bien illustrée avec la scène des flammes, quand le jeune chrétien plein de certitude traverse les flammes sans se brûler, alors que le vieillard païen hésite et prend feu. Une époque nouvelle commence, et on ne va pas beaucoup rigoler.

Sortez vos calculatrices... Hem...
Sortez vos calculatrices… Hem…

Car voilà – et c’est notamment ce que le film dénonce – avec leur importance croissante et surtout la légalisation de leur culte, les Chrétiens persécutés deviennent les persécuteurs. Maintenant qu’ils ont le nombre avec eux et que les empereurs successifs (mis à part Julien dit l’Apostat), en se convertissant, se rangent de leur côté, les opprimés deviennent les oppresseurs et l’intolérance change de camp. Comme quoi, on leur tend une main et ils vous bouffent le bras ! Vengeance couvée ? Rancune tenace ? Désir œdipien ? Salade-tomate-oignon ? Toujours est-il que le « paganisme », voire simplement le fait de ne pas croire en une divinité (ce qui par contre devait être très très rare), est rapidement considéré comme néfaste et suspect, puis comme antisocial et dangereux pour la nouvelle communauté (l’ekklesia – Eglise). Le contexte est donc tendu. Les regards se fixent. Les doigts tournent au-dessus des colts. Une botte de foin roule sur elle-même. Vous les sentez arriver les massacres ?

Toutefois, dans Agora, l’étincelle qui met le feu aux poudres alexandrines vient des « païens » (soit les polythéistes qui croient encore aux dieux antiques, comme le dieu d’Alexandrie Sérapis). Ces cons-là décident de massacrer les chrétiens jugés de plus en plus influents (et donc menaçants). Cependant, les bourreaux, rapidement submergés, deviennent très vite les victimes et doivent se réfugier dans la bibliothèque et le sérapéum, qui se transforment alors en citadelle ; les derniers bastions d’un monde en phase terminale, de plus en plus submergé par la religion (la culture) nouvelle. D’ailleurs, du haut des remparts, l’un des païens s’étonne du nombre affolant de chrétiens qui bientôt encerclent la citadelle : cette séquence du film traduit efficacement l’implantation et la propagation fulgurante du christianisme prosélyte à partir du moment où il a été autorisé (312).

Finalement, les païens doivent fuir et les chrétiens s’emparent d’Alexandrie. Les statues païennes sont renversées : la croix et le chrisme remplacent les anciennes idoles. Christine Boutin court nue de joie dans les rues. Choqués, les chrétiens remettent les anciennes idoles et abolissent leur culte.

Où est Charlie ?
Où est Charlie ?

Plus sérieusement, la paix qui s’en suit est de courte durée. Rapidement, les Juifs d’Alexandrie sont pris pour cible par les plus fanatiques des chrétiens, qui les accusent d’avoir tué le Christ : des sortes de milices, de troupes de choc chrétiennes en capuche noire appelées Parabolanis, dont le sens de l’humour devait être aussi développé que celui d’un slip de bain. A les voir brûler les œuvres de la bibliothèque d’Alexandrie (remarquable scène), ça nous rappelle des événements récents, au Mali par exemple. Pas de barbus en turbans et croissant ici, mais des barbus en capuche et croix, qui prétendent savoir ce qui est Bien et dénoncer puis détruire ce qui ne l’est pas, au nom de Jésus-Christ qui, le pauvre, n’a décidément rien demandé ! Si le mec ne s’est pas recrucifié après tout ce que les hommes ont fait en son nom ! Son message d’Amour, en tout cas, semble bien perverti dans ce contexte d’Antiquité finissante : recours encouragé à la violence, appels à la haine, oublie du Pardon, pourtant un principe fondamental du christianisme. Bref, avec tout ça, forcément, Hypatie en pâtit – il fallait que je la place, celle-là.

Rachel Weisz et Michael Lonsdale
Rachel Weisz et Michael Lonsdale (derrière à droite : une statue ; plus à droite encore : un palmier)

L’autre thème d’Agora, sinon son thème central, c’est le conflit qui oppose, très tôt déjà, la science et la raison à la religion et au dogmatisme, soit un conflit entre ceux qui préconisent le doute et ceux qui assurent détenir la Vérité. Bientôt, face à cette croyance percluse de certitudes qu’est le christianisme, le simple questionnement, le simple débat sur certaines questions (est-il bon de manger de la soupe en été ?) devient dangereux, voire périlleux – d’où le titre du film, Agora, qui fait référence à l’espace public dans lequel on débattait dans la tradition grecque.

Inspiré d’un personnage réel, Hypatie d’Alexandrie, l’une des rares femmes savantes de l’Antiquité, « directrice » de l’école néoplatonicienne d’Alexandrie, le film d’Alejandro Amenábar est une ode à la liberté (d’esprit, de corps), un hymne au savoir et une critique acerbe contre le fanatisme religieux de tout poil et l’intolérance qui en résulte, notamment à l’égard des sciences et du progrès. Cherchant à comprendre les lois qui régissent l’univers et à approfondir les connaissances humaines dans ce domaine, la jeune femme passe ses nuits à scruter les étoiles, étant de plus en plus convaincue par la théorie de l’héliocentrisme (la terre tourne autour du soleil) contre celle du géocentrisme (le soleil tourne autour de la terre), ce qui peut par contre sembler anachronique. Finalement, alors qu’à l’extérieur un nouveau monde prend forme, dans lequel elle n’aura plus sa place, la scientifique se plonge de plus en plus dans ses découvertes, au poing de ne plus vivre que pour cela. Quelque part, elle est elle-même un peu fanatique dans son domaine.

Evidemment, pour rajouter de la dramaturgie au film et aussi une touche de mélo, Hypatie est aimée par deux hommes qui deviennent, avec la victoire du christianisme à Alexandrie, des personnages influents (l’un devient membre des Parabolanis et l’autre le préfet d’Alexandrie). Voilà donc la jeune femme au centre d’une histoire de cœurs à l’issue forcément fatale. La voilà également au centre d’une lutte d’influence entre chrétiens extrémistes et modérés et entre pouvoir politique et religieux, le second désirant empiéter sur le premier. Ils vous bouffent le bras, que je disais !

Alors certes, les décors de ce film hispano-maltais, même s’ils sont réussis, paraissent parfois un peu « faux » (peut-être la faute à une photo sans imagination) et le rythme – sujet oblige – peut sembler un peu long (pour ma part, ça ne m’a pas dérangé, tant j’ai trouvé le sujet intéressant). Et l’on peut s’agacer de libertés historiques et d’une certaine vision « globalisante » et négative des chrétiens, même si ce sont surtout un petit nombre d’entre eux – malgré tout très influents – qui sont montrés comme de véritables fous de Dieu. Il n’en reste pas moins qu’Agora est un film intelligent, humaniste, maîtrisé et intéressant, porté par une excellente Rachel Weisz, sur des événements peu connus. Amen.

 Haydenncia