Archives pour la catégorie Policier

I… comme Icare, de Henri Verneuil (1979)

I... comme Icare

        Quand on aborde la filmographie d’Henri Verneuil, on ne peut qu’éprouver une immense admiration tant l’oeuvre est autant qualitative que quantitative, couvrant quarante ans de cinéma français, et du cinéma français de qualité s’il vous plait ! Après de nombreux films à succès et une expérience américaine, il fonde sa propre société V Films pour pouvoir réaliser I… comme Icare, un film qui lui tient à cœur. Basé sur l’assassinat de John F. Kennedy en 1963, I… comme Icare lui permet d’explorer la théorie du complot, et plus généralement l’illusion démocratique des sociétés contemporaines.

        Le film débute par l’assassinat du président Marc Jarry, récemment réélu, dans un environnement urbain évoquant la topographie de Dallas, là même où Kennedy a été tué. En nous montrant dès le départ que l’assassinat est un complot, avec le tueur employé pour couvrir le vrai commanditaire du meurtre, Henri Verneuil laisse le spectateur dans une situation inconfortable. Tout le reste du film suit l’enquête du procureur Henri Volney, le seul membre de la commission qui refuse de considérer Daslow comme le seul assassin. Mise-en-scène soignée, dialogues percutants, bande-originale signée Ennio Morricone, Yves Montand génialissime et brochette d’acteurs secondaires tout aussi efficace, voici la recette qui fait du film de Verneuil un immanquable du cinéma politique des années 1970. Au cours d’une séquence assez longue, c’est l’expérience du psychologue américain Milgram qui est recréée, visant à démontrer l’importance et la manipulation des gens par une autorité. Fasciné par la faculté d’obéissance et les conflits de conscience, Verneuil inclus cette expérience très connue menée dans les années 1960 pour donner plus de poids à la théorie du complot qui entoure l’assassinat du président. Institutions gouvernementales et organisation du crime sont liées dans cette sombre histoire, de même que dans de nombreux autres exemples qui ont fait l’Histoire par le passé, comme le découvre Volney.

Notons que le film se déroule dans un pays fictif mais, pour évoquer le plus possible les Etats-Unis, ce sont des lieux de Cergy-Pontoise et de la Défense qui ont servis de lieux de tournage. La Préfecture et le siège d’EDF de Cergy-Pontoise correspondaient parfaitement à l’ambiance moderne et urbaine pour illustrer l’action. Comme le rappelle le titre même du film, à trop s’approcher de la vérité, on se brûle les ailes, et le procureur Volney va le payer cher. Une fin prévisible et un peu expédiée, mais qui n’entache en rien un film à voir absolument.

Dr. Gonzo

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21 Jump Street, de Phil Lord et Chris Miller (2012)

21 Jump Street

Au lycée, Schmidt et Jenko étaient les pires ennemis, mais ils sont devenus potes à l’école de police. Aujourd’hui, ils sont loin de faire partie de l’élite des flics, mais ça pourrait changer… Mutés dans l’unité secrète de la police, l’équipe du 21 Jump Street, dirigée par le capitaine Dickson, ils vont troquer leur arme et leur badge contre un sac à dos et se servir de leur physique juvénile pour infiltrer un lycée.
Le problème, c’est que les ados d’aujourd’hui ne ressemblent pas du tout à ceux de leur époque. Schmidt et Jenko pensaient tout savoir des jeunes mais ils sont complètement à côté de la plaque. Ils vont aussi vite s’apercevoir que certains problèmes de leur propre adolescence sont loin d’être réglés. Les revoilà face aux angoisses et aux terreurs des ados, avec une mission en plus…

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The Wicker Man, de Robin Hardy (1973)

The-Wicker-Man

        Au début des années 1970, le grand Christopher Lee commence à se lasser de jouer dans des productions Hammer qui sentent légèrement le réchauffé, surtout dans les nombreuses déclinaisons de Dracula, rôle qui l’a rendu mondialement célèbre et fait encore de lui une icône du cinéma fantastique. C’est alors qu’on lui propose un film atypique, prenant pour thème la survivance de rites païens sur une île écossaise nommée Summerisle.

        Film atypique du cinéma de genre de l’époque pour plusieurs raisons. La plus évidente, celle qui se remarque au premier coup d’œil, c’est le refus de tourner les scènes la nuit, pourtant une des caractéristiques du cinéma d’épouvante classique – à plus forte raison britannique. Cela pouvait certes diminuer l’ambiance pesante et l’impression de danger imminent, mais au contraire il en résulte un respect des codes du genre à mesure que le récit avance. Dès son arrivée sur l’île pour enquêter sur la disparition d »un jeune fille, le sergent Neil Howie se rend compte du caractère très communautariste des habitants. A chaque nouvel habitant interrogé, les secrets de Summerisle refont surface et il en apprend un peu plus sur les étranges coutumes du coin. Comme il est assez courant dans la production des années 1970, le cinéma d’horreur se mêle ici à des ingrédients du polar, de la petite enquête de police qui débute au départ comme un exercice de routine. Comme le disait dans un entretien le réalisateur Robin Hardy, l’objectif était de faire « un film d’anti-horreur », et l’essentiel du film étant tourné en plein jour renforce ce parti-pris. On peut remarquer que quelques années plus tard du côté de l’Espagne, Narciso Ibáñez Serrador tourne lui aussi un pur film d’horreur sous un soleil méditerranéen et également sur une île ( ¿Quién puede matar a un niño?/Les Révoltés de l’An 2000, 1976). Sans doute faut-il y voir la volonté de renouveler un cycle du cinéma fantastique qui cherche un nouveau souffle.

Summerisle, un endroit pas franchement hospitalier (quoi qu'en disent les autochtones)...
Summerisle, un endroit pas franchement hospitalier (quoi qu’en disent les autochtones)…

        Le scénariste Anthony Shaffer, qui a signé les scénarios de titres prestigieux comme Le Limier (Joseph L. Mankiewicz, 1972), Frenzy (Alfred Hitchcock, 1972) ou encore Le Crime de l’Orient-Express (Sidney Lumet, 1974), nous plonge dans une petite communauté obscurantiste menée par un gourou adepte du néo-paganisme (Lord Summerisle). Ce qui fait de The Wicker Man un film culte réside justement dans cette confrontation entre le christianisme et le paganisme, représentés respectivement par Howie et Lord Summerisle. Difficile de se placer d’un côté ou de l’autre puisque les deux religions sont présentées comme contraignantes et restrictives, comme vecteur d’enfermement mental (et physique, par le biais de l’île) de ses adeptes. Le sergent de police catholique, puritain au possible, rejette violemment les moeurs sexuelles des habitants de Summerisle, est choqué par l’éducation des enfants (dont un cours sur la représentation phallique que n’aurait pas renié ce bon vieux Freud), mais plus encore il ne peut se résoudre à accepter que des gens pratiquent encore le sacrifice humain. A l’inverse, Lord Summerisle – alias Christopher Lee qui prend plaisir dans son rôle – justifie ces pratiques par le bien-être de la communauté, la croyance d’une seconde vie après la mort (le mot « mort » étant interdit dans l’île car cela ne signifie rien pour les païens), et la promesse de bonnes récoltes pour les saisons à venir. En fait, tout deux sont extrémistes et cloisonnés dans leurs conceptions, ce qui abouti à un final pessimiste où le paganisme a le dernier mot !

Le néo-paganisme, en dehors de tout un ensemble de contraintes, a aussi de bons côtés...
Le néo-paganisme, en dehors de tout un ensemble de contraintes, a aussi de bons côtés…

        The Wicker Man, de fait, est une sorte de cours de religion comparée très judicieux en plus d’être un très bon film d’épouvante. Les producteurs n’ayant à la base pas confiance dans le potentiel commercial du film, le tournage s’est déroulé en plein hiver en Ecosse, ce qui répond à une question que l’on peut se poser : pourquoi les acteurs grelottent parfois ? Parmi les autres interrogations majeurs concernant le film, notons qu’il existe deux versions du film, ou plutôt trois : la version d’origine, la version longue mais pas complète (car un mec chargé de transporter les négatifs du film a simplement laissé les négatifs au bord d’une route, comme ça, gratuitement) et enfin la version d’origine mais sans la magnifique danse dénudée de Britt Ekland (parce que son mari de l’époque, le chanteur Rod Stewart, ne voulait pas qu’on voit cette scène et la garder pour lui). Oui, je sais, c’est un peu compliqué tout ça. Le film vaut également pour sa bande originale excellente, quasiment manifeste musical de la période post-hippie, agrémenté de morceaux réellement joués et chantés lors des rites païens, preuve supplémentaire du travail de recherche d’Anthony Shaffer et de son équipe. Ensuite, rien ne vous empêche de regarder dans la foulée l’horrible remake de 2006 avec Nicolas Cage, mais à vos risques et périls.

Dr. Gonzo

Sherlock Holmes contre Jack L’Éventreur, de James Hill (1965)

Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur

Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur

        Point de Robert Downey Jr. cabotin ni de réalisation tape-à-l’œil ici, le Sherlock Holmes dont il est question est celui incarné par John Neville, dans une production typiquement british des années 1960. Avec la mention opportune de « Conan Doyle » dans son générique, A Study in Terror (titre V.O.) est en fait inspiré d’une histoire d’Adrian Conan Doyle (fils de Arthur Conan Doyle) et surfe sur la vague horrifique qui déferle sur la Grande-Bretagne (et ailleurs), notamment suite au succès du studio Hammer Film. Mais loin d’être qu’un petit film d’exploitation, cette confrontation entre le célèbre détective et Jack l’Éventreur est un superbe thriller horrifique qui joue à merveille sur son ambiance malsaine et ses personnages complexes.

        Pour de nombreux Britanniques, l’interprétation de Sherlock Holmes au cinéma est par excellence celle de Basil Rathbone, rôle qu’il a tenu dans pas moins de quatorze films dans les années 1940. Pas facile par la suite d’honorer sa prestation, même si Peter Cushing offre lui aussi une grande prestation dans Le Chien des Baskerville en 1959. Le réalisateur James Hill (Chapeau melon et bottes de cuir), lui, développe une histoire croisant le film policier avec le film d’horreur.  L’aspect horrifique est présent dès le début, avec le meurtre au couteau d’une prostituée, et la mise en images des crimes est plutôt moderne pour l’époque – hors champ des meurtres certes, mais gros plans sur les victimes agonisantes.  Un certain souci de vérité est respecté par rapport à l’histoire officielle du tueur de Whitechapel, comme le nom des victimes ou le modus operandi, même si tout est imbriqué de façon à rendre le scénario plus fluide. Car le film ne manque pas de rythme, au contraire. Entre l’enquête menée par Sherlock Holmes et son acolyte le Docteur Watson, et les meurtres qui se multiplient, tout s’enchaîne sans jamais perdre le spectateur.

Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur
John Neville et Donald Houston incarnent respectivement Sherlock Holmes et le Dr. Watson.

        A défaut de retrouver Peter Cushing ou Christopher Lee, dont le planning est déjà bien rempli du côté de la Hammer, la distribution se compose d’excellents acteurs, au jeu indéniablement anglais : John Neville toujours concentré et plein de flegme, Donald Houston comique et touchant, John Fraser incarnant un aristocrate au double-jeu, et Judi Dench dans un de ses premiers rôles. La réalisation est classique, mais l’ambiance merveilleusement travaillée. Les jeux sur l’éclairage, ou encore la brume enveloppant les bas-fonds de Londres doivent beaucoup au style de la Hammer, tout comme certaines séquences faisant appel à Jack l’Éventreur (dont une rappelle fortement la séquence de Halloween dans laquelle Michael Myers tue sa sœur !). Récemment restauré en Haute Définition, il serait donc dommage de passer à côté de cet excellent film, et se rappeler que Sherlock Holmes au cinéma ce n’est uniquement les clips au ralenti de Guy Ritchie !

Dr. Gonzo

Maniac Cop 3, de William Lustig (1992)

        Amateurs de série B et de pantalonnade filmique torché à la va-vite, quelque chose me dit que vous connaissez sans doute ce fameux Maniac Cop 3, suite des non moins fameux Maniac Cop (1988) et Maniac Cop 2 (1990), fleurons de la série B new-yorkaise des années 1980. Si vous n’avez pas vu les deux premiers, c’est pas la fin du monde, vous n’aurez aucun mal à comprendre les liens psychologiques entre les personnages, ni les raisons de la vengeance aveugle de Matt Cordell, le policier mort-vivant qui donne son titre à la trilogie.

Maniac Cop 3

        Pour faire court, dans Maniac Cop, Matt Cordell est un ancien officier de police envoyé en prison et donc logiquement battu à mort par les autres prisonniers. Il réapparaît quelques années plus tard dans un New-York glauque pour se venger aveuglément sur des civils, en uniforme. Un concept fort qui joue sur la peur du policier, et un héros iconique tout de masse corporelle, qui ne prononce pas un mot, renforçant encore son aura menaçante. Dans la suite, le Maniac Cop revient (alors qu’il est laissé pour mort à la fin du premier, à l’issu d’une scène d’action mémorable dans laquelle le cascadeur a bien failli mourir), pour se venger cette-fois des criminels qui l’ont tué en prison.

        Toujours réalisé par William Lustig (à qui l’on doit le traumatisant Maniac) et écrit par Larry Cohen (créateur de la série Les Envahisseurs et de la saga It’s Alive), Maniac Cop 3 est conçu comme une variation de La Fiancée de Frankenstein, puisque Matt Cordell revient d’outre-tombe pour chercher une fiancée qui prend les traits de la femme flic Kate, surnommée « Maniac Kate » par les médias pour son intransigeance et ses méthodes peu orthodoxes. Le tournage comme la production du film est un gros bazar sans nom, qui mène vers un résultat final désordonné et bancal, ce qui en fait l’épisode le moins adulé des fans. Pourtant il y vraiment de bonnes idées dans cet opus, qui reste pour moi un sympathique film de série B recommandable. Contrairement aux précédents, ce troisième épisode bénéficie d’un format large, ce qui rend l’ensemble plus classieux et moins cheap. Robert Davi reprend son rôle du détective Sean McKinney, stéréotype parfait du flic macho et froid. Quand à Robert Z’dar, sa stature impressionnante (2 mètres 20, la mâchoire protubérante) lui permet de camper pour la troisième fois le tueur mort-vivant silencieux, à la recherche de sa future femme. Toujours aussi iconique, le Maniac Cop enchaîne les crimes, tous plus originaux les uns que les autres, comme cette mort d’un médecin par surcharge de rayons X ! L’autre bad guy du film, c’est Frank Jessup (Jackie Earle Haley, Freddy dans le remake des Griffes de la Nuit), le criminel ayant tué Kate. Dans sa frénésie sanguinolente, le bougre tue son propre avocat venu le libérer, mais relativise en pensant qu’il pourra s’en payer un plus compétent !

Maniac Cop 3

        L’intrigue offre donc de gros morceaux de bravoure, généreux en scènes d’action décomplexées et en gore (la saga est avant tout un mélange polar/horreur), mais aussi en dénonciations politiques, notamment les méthodes sans scrupules des médias. Pour autant, les mauvaises relations entre Lustig et les producteurs du film se ressentent beaucoup, le réalisateur quittant le projet qui se voit ainsi finalisé par l’un des producteurs, Joel Soisson. Celui-ci, en bon producteur peu scrupuleux et sans grande sensibilité artistique, ose insérer une scène de Maniac Cop 2 montrant Cordell tuer des flics dans un escalier du commissariat alors que la scène du 3 se passe dans … un hôpital ! Autre incohérence parmi tant d’autres, McKinney qui est d’habitude un flic taciturne et peu porté sur l’action se met à dézinguer du criminel en mode Stallone, sauve l’infirmière Susan Fowler, s’ensuit logiquement une intrigue romantique dont n’avait pas franchement besoin le film. On voit bien que le processus créatif chaotique du film accouche d’une multitude de sous-intrigues pas forcément cohérentes, mais Maniac Cop 3 n’en reste pas moins un plaisir coupable  agréable, surtout à la vue de son incroyable course-poursuite finale, la scène d’action la plus folle de la trilogie à coup sûr !

Dr. Gonzo

Collateral, de Michael Mann (2004)

Parmi les métiers à haut risque je citerais, en plus de critique sur Cinefusion : pompier, démineur, juge antimafia, correspondant de guerre, mineur, volcanologue, fan de Véronique Genest, dompteur, convoyeur de fonds, sidérurgiste et… chauffeur de taxi. Oui, chauffeur de taxi. A en croire le film de Michael Mann, c’est un métier foncièrement dangereux, dans le sens où n’importe quel client peut se révéler être un psychopathe, un terroriste, un tueur à gages, un prof de latin (les pires de tous, glp !).

Max est taxi de nuit à Los Angeles. Un soir, il se lie d’amitié avec une dénommée Annie Farrell, une belle femme procureur montée à l’arrière de son véhicule. Quelques minutes plus tard, c’est au tour d’un homme prénommé Vincent de monter dans le taxi. Un businessman, selon toute apparence, avec un emploi du temps chargé : pas moins de cinq rendez-vous à tenir dans la nuit. Max accepte de lui louer ses services jusqu’au petit matin, en échange de 600 dollars.

Collateral, c’est donc l’histoire extraordinaire d’un type ordinaire qui rencontre un type extraordinaire. Vous suivez toujours ? Vous êtes des choux.

Le type ordinaire, c’est Jamie Foxx / Max, le chauffeur de taxi. Pour l’instant, être taxi, ça n’est que temporaire pour lui : il a un autre projet, plus ambitieux. Seulement, il a beau avoir de belles idées, il n’est pas très entreprenant. On a envie de lui dire : « Eh coco ! Tu mets des anchois dans tes pizzas ? » mais, en l’occurrence, ça n’aurait aucun sens et ça ne ferait en rien avancer sa situation.

Le type extraordinaire qu’un beau jour il embarque par hasard dans son beau taxi jaune, c’est Tom Cruise / Vincent, un tueur à gages grisonnant, travaillant en free-lance, mystérieux, élégant, nihiliste mais pas suicidaire (ce qui me semble paradoxal). Pris en otage par ce passager quelque peu insolite, Max n’a d’autre choix que de conduire celui-ci à ses « rendez-vous », c’est-à-dire là où il dézingue ses victimes : cinq témoins visiblement gênants et qu’il faut liquider.

Néanmoins, au fur et à mesure de leur virée nocturne sur les highways de Los Angeles, une certaine « entente », un certain rapprochement se forme entre les deux hommes pourtant si différents. Sans doute que la promiscuité du taxi, sorte de confessionnal sur roues, y est pour quelque chose. Encore heureux que Vincent soit tombé sur un chauffeur sympa et que l’action se déroule à Los Angeles – j’imagine la même situation à Paris, avec un chauffeur taciturne écoutant Les Grosses Têtes à fond dans sa voiture et le tueur à gages qui craque et qui saute de la caisse…

Collateral

Michael Mann ne m’a, pour le moment, pas déçu. Sauf quand il s’est déguisé en « Virus du Sida » pour le Nouvel An. Mais ça, c’est autre chose – il a un humour un peu particulier. Lui qui soigne aussi bien le côté technique qu’artistique de ses films, voilà avec Collateral un nouveau coup de maître de ce réalisateur pourtant encore moins médiatisé que Thierry Lepaon.

Lyrique, beau, mélancolique aussi, son film n’en est pas moins trépidant, rythmé, stylé. Et certains plans sont particulièrement poétiques, sinon irréels. Notamment cet instant presque magique où les deux hommes traqués par la police regardent, depuis leur taxi, passer un coyote sur la route, en pleine nuit, en plein Los Angeles. Quel est le message ? Sans doute voient-ils dans cet animal qui, à priori, n’a rien à faire là, une allégorie de la liberté (les deux hommes sont à présent comme deux animaux sauvages), de l’inhabituel (la situation entre nos deux amis), de la campagne présidentielle de Raymond Barre en 1988 ? Allez savoir !

Collateral

Côté acteurs, Jamie Foxx assure comme d’habitude. Paire de lunettes sur le nez et rêves plein la tête, il est Max, un individu lambda qui n’est, finalement, pas aussi timoré qu’on pourrait le croire. Bien vite même, son instinct de survie et le fait que sa belle soit menacée le transforment et le transcendent.

Tom Cruise incarne quant à lui Vincent, un tueur froid, cynique, blasé, nihiliste comme je le disais plus haut, mais non dépourvu de charisme, voire d’une certaine sympathie ; disons qu’il n’est pas complètement antipathique. On ne sait pas quel sort il réserve à son taximan une fois sa virée meurtrière terminée – on peut néanmoins le deviner –, mais il semble cependant s’attacher à lui, peut-être attendri par ce doux rêveur, lui, le désabusé. J’avais un grand-oncle comme ça ; il était glacial avec tout le monde mais il m’aimait bien à cause de mon bec de lièvre. Il trouvait ça « cool »… Je n’ai pas de bec de lièvre. Et je n’ai pas de grand-oncle.

Quoi qu’il en soit, Tom Cruise est impeccable dans ce rôle de personnage mystérieux, à la fois aimable et menaçant, qui vient de nulle part et qui repartira on ne sait où. A lonesome poor killer.

Bref, le tandem entre les deux fonctionne très bien.

Collateral

Enfin, le dernier acteur du film, et non des moindres, c’est la ville de Los Angeles elle-même. Filmée de haut, de très haut, comme souvent chez Michael Mann, c’est une immense cité coincée entre l’océan pacifique à l’ouest et les San Gabriel Moutains au nord, un immense labyrinthe entre ombre et lumière. Nocturne, bétonné, étendue, plate, noueuse, mystérieuse (presque vide en fait), moderne, américaine c’est une sorte de Pélouaille-les-Oies en plus beau… en plus illuminé… et surtout en beaucoup plus grand. A noter que Mann joue savamment sur la différence entre cet immense espace et l’étroitesse de l’habitacle du taxi, sorte de cocon, de refuge pour nos deux amis, face à l’immensité du monde extérieur. Je me relis et je trouve ça cool, « l’immensité du monde extérieur ».

Bref, voilà avec un Collateral un film typiquement « mannien », rondement mené, parfaitement maîtrisé et savamment orchestré. Une œuvre stylée, aux plans magnifiques et à l’ambiance partagée entre un réalisme froid et violent et un onirisme planant et hypnotique. Un coup de cœur de votre cher et tendre. Un film que je ne me lasse pas de voir et revoir… et revoir… et revoir… Fin de la communication.  Bip !

Haydenncia

Du rififi chez les hommes, de Jules Dassin (1955)

Du rififi chez les hommes

Réalisation : Jules 
Dassin
Scénario : Jules 
Dassin, René Wheeler,
Auguste Le Breton
Chef opérateur : 
Philippe Agostini
Nationalité : 
France
Musique : Georges
Auric et Philippe 
Gérard
Avec : Jean Servais, 
Carl Mönher, Robert 
Manuel, Jules Dassin...
Production : Indus 
Films, Pathé Cinéma,
Prima Films
Durée : 114mn
Date de sortie en
France : 13 avril 1955

Cinq ans de prison et la tuberculose ont affaibli Tony le Stéphanois, ex-caïd. Pour se refaire, il prépare minutieusement avec ses amis Jo le Suédois, Mario et César, le hold-up d’une bijouterie parisienne. Le coup réussit au-delà de leurs espérances. Une bande rivale, voulant s’approprier le magot, combat Tony et ses amis. La guerre fait rage et cesse faute de combattants, les deux bandes rivales s’étant mutuellement anéanties.

        Du rififi chez les hommes est le premier film de Jules Dassin tourné en France, après son exil des Etats-Unis où sévissait alors le maccarthysme. Dénoncé publiquement pour sympathie communiste, le père de Joe Dassin avait beaucoup de mal à trouver un projet une fois dans l’Hexagone, les USA menaçant de ne pas distribuer ses films. Ce qui explique qu’il accepte le premier script qu’on lui tend, à savoir cette adaptation d’un roman d’Auguste Le Breton, qu’il juge pourtant très faible dans son contenu. Et effectivement le scénario de ce film noir n’a rien d’original, enchaînant les passages obligés du genre de façon linéaire. Pourtant le réalisateur parvient à instaurer une ambiance impeccable et un suspens diabolique, en partie avec ses acteurs géniaux, à commencer par Jean Servais en gangster glacial et machiste. Ce qui impressionne aussi, c’est la qualité de mise en scène. Certes le réalisateur avait déjà derrière lui une solide carrière américaine, notamment dans le polar, mais ici tout est millimétré, cohérent, chaque disposition de personnage dans le cadre est calculé en fonction d’une signification (rapports de force entre truands ou hiérarchie homme/femme). La scène où deux amis de Tony exposent leur plan dans un bar est un exemple parmi d’autres : zoom parfait sur la bijouterie en face du bar, puis retour sur les trois gangsters, le tout posent l’ambiance et les objectifs du film dès les premières secondes.

Du rififi chez les hommes
Tony le Stéphanois (Jean Servais), en arrière-plan.

        Mais le plus gros morceau de bravoure de Du rififi chez les hommes, c’est bien sûr sa monumentale séquence de cambriolage, tout simplement le summum en la matière. Une demi-heure nerveuse sans dialogue ni musique, simplement le déroulement minutieux du plan des cambrioleurs dans une tension intense. Du grand art, et un film dont on retrouvent des traces évidentes dans de nombreux autres films (chez Melville, Tarantino, Mann, Woo…). La deuxième partie du film s’enchaîne directement, puisque le butin intéresse d’autres malfrats parisiens. Pas de répit pour les gens malhonnêtes ! Et c’est à un véritable massacre que nous convie Dassin pour le final, décidé à supprimer tous les personnages de son histoire. Beaucoup de scènes violentes sont filmés hors-champs, ce qui je trouve renforce leur impact; et Dassin ose utiliser le plan subjectif pour l’un des meurtres, sans doute pour montrer la rage de Tony lorsqu’il perd ses amis peu à peu, avant de sombrer lui-même après une envolée en automobile dans Paris qui n’est pas sans annoncer le A bout de souffle de Godard cinq ans plus tard.

A n'en pas douter, le film préféré des FEMEN !
A n’en pas douter, le film préféré des FEMEN !

        Les bas-quartiers populaires et autres rues mornes ou sordides sont omniprésentes, on est loin des avenues clean et villas luxueuses de la capitale. Les gangsters de ce film sont fauchés et vivent dans des taudis, fréquentent des boîtes suspectes et des bars miteux. Leur misogynie est ouvertement affichée, le film est même une célébration de la femme soumise au foyer (première scène du film : la femme de Jo décroche le téléphone, aspirateur dans la main tandis que son mari lis le journal dans le canapé), qui se laisse fouetter pour être punie et qui est très sensuelle pour l’époque (voir Claude Sylvain et ses tenues plutôt légères pour une femme de 1955). De plus, la gouaille parisienne des acteurs est absolument géniale, tout comme certains dialogues exquis (une fois de plus, la misogynie est de mise dans ces répliques). Une certaine vision décadente et malsaine des bandits, loin des strass & paillettes que l’on peut voir ailleurs. Le nihilisme de l’oeuvre prend tout son sens à la dernière seconde du film, la rédemption n’aura pas lieu : si ce n’est pas la police, ce sera les autres bandes rivales qui auront raison de Tony et ses acolytes ! Bluffant de pessimisme. Un film hautement recommandable !

                                                                                                                                             Dr. Gonzo