Archives pour la catégorie Thriller

Alliés, de Robert Zemeckis (2016)

         Robert Zemeckis disait lors de la sortie du Drôle de Noël de Scrooges (2009) que l’on raconte toujours les mêmes histoires, mais de manière différente, avec un langage cinématographique réinventé. Le cinéaste exprimait, presque sous la forme d’un mea culpa face à une critique dubitative par rapport à son passage au cinéma virtuel, les enjeux du nouveau paradigme suite au tournant que constitue la performance capture. Révolution formaliste autant que narrative pour certains, ornementation superficielle pour (beaucoup) d’autres, le cinéma virtuel est devenu depuis près de quinze ans un objet de discorde comme l’ont été le cinéma sonore et l’arrivée du cinéma en couleurs. D’où la joie non simulée d’une grande partie de la critique lorsque Zemeckis a annoncé son retour au cinéma en prise de vues réelle avec Flight (2012). Alliés, son dernier film, illustre avec intelligence la profession de foi du réalisateur, en ce qu’il convoque des monuments filmiques comme le Casablanca de Michael Curtiz ou Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock en leur insufflant une nouvelle orientation formaliste rendue possible par la technologie actuelle sans jamais dénaturer leur classicisme.

        L’histoire débute à Casablanca, en 1942. Au service du contre-espionnage allié, l’agent Max Vatan (Brad Pitt) rencontre la résistante française Marianne Beauséjour (Marion Cotillard) lors d’une mission à haut risque. C’est le début d’une relation passionnée. Ils se marient et entament une nouvelle vie à Londres. Quelques mois plus tard, Max est informé par les services secrets britanniques que Marianne pourrait être une espionne allemande. Il a 72 heures pour découvrir la vérité sur celle qu’il aime.

        À partir de ce scénario de Steven Knight (Les Promesses de l’Ombre, la série Peaky Blinders), qui invoque d’emblée les ombres du film culte de Curtiz, Robert Zemeckis s’emploie non seulement à un exercice tout hitchcockien de la suspension et de l’allongement de la tension dramatique, mais aussi à un travail de condensation et de collage des genres et des archétypes. Sa faculté presque innée à transcender la technicité – voir ce plan d’ouverture où Vatan atterrit dans le désert marocain en parachute, dont le mouvement de caméra flottant rappelle aussi bien Avatar que Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne, des films qu’il a souterrainement initié d’un point de vue technique – se rattache toujours à un souci de clarté narrative. Limpidité de la relation amoureuse tout d’abord, avec cette première partie qui ne cherche pas à multiplier les circonvolutions sentimentales mais à tracer une ligne directe vers le basculement brutal qui s’opère de façon millimétrée à la moitié du long-métrage. Ainsi, le couple nouvellement formé s’évapore de Casablanca comme par enchantement pour gagner Londres, dans la plus pure tradition du récit feuilletonnesque avec ses transitions abruptes dont la facilité d’emploi n’entache en rien le plaisir du spectateur. Au contraire, la reconstitution factice de la ville marocaine et l’enchaînement rapide de cette première heure tiennent lieu de réserve d’oxygène auquel il faut s’adonner avant de plonger dans le grand exercice de style hitchcockien que constitue le second acte.

        Alliés reprend à son compte la structure de son modèle Casablanca, dont Umberto Eco disait qu’il « n’est pas un film, il est beaucoup de films, une anthologie ». Aux passions immodérées du mélodrame et à la réactivation du glamour du film noir hollywoodien des années 40 se substitue un véritable drame kafkaïen. La ville de Casablanca condense en elle l’insouciance du jeune couple qui, malgré la présence du régime de Vichy et des nazis, vit une douce romance avec coucher de soleil sur le désert en prime. Elle équivaut finalement à Paris dans le film de Curtiz, havre de paix éphémère car menacée par l’invasion des nazis : « Le monde s’écroule et nous, nous tombons amoureux », lançait alors Humphrey Bogart à Ingrid Bergman. Nul besoin pour Zemeckis de réemployer ces mots, puisque son film s’exprime purement et simplement par l’image. Il va même, non sans impertinence, à prendre littéralement acte des paroles de Marianne lorsqu’elle souhaite profiter d’une journée en oubliant la guerre, en montrant le couple et leur enfant savourer un pique-nique avec un avion allemand éventré en arrière-plan. À l’instar de Casablanca, la guerre est ici un cadre secondaire mais qui se rappelle aux protagonistes lors de séquences mémorables qui servent à questionner la stabilité du couple. La mission commune des espions se transforme en gunfight généreux au découpage scénique efficace, tandis que le bombardier ennemi qui menace de s’écraser sur la maison londonienne du couple rappelle, par l’adoption d’un point de vue humain au détriment du spectaculaire, que le traumatisme du 11 Septembre hante aussi des films d’époque et non seulement ceux qui se déroulent après le drame (le très beau Sully de Clint Eastwood, sorti une semaine plus tard).

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       Dans les sous-sols froids et impersonnels de l’agence des renseignements britanniques, l’espoir de la montée en grade de Vatan disparaît en même temps que son confortable train de vie avec Marianne Beauséjour, potentiellement une espionne au service du Troisième Reich. La promiscuité de la salle d’interrogatoire ressert soudainement l’étau autour de Vatan. La sortie de l’agent dans le couloir, via un travelling arrière d’un minimalisme extrême, fait office de point de bascule entre les deux parties distinctes du film, notamment par la suspension temporelle lorsque Zemeckis a recours à un subtil ralenti qui enferme psychologiquement le personnage et annonce la tension dramatique et le dilemme moral à venir. Dès lors ce sont les certitudes du spectateur qui s’en trouvent remises en question, et sa place comme observateur lointain d’une romance (rappelons-nous encore le plan d’ouverture du parachutage qui invite littéralement le spectateur à entrer dans la fiction) recentrée autour d’un axe plus proche et plus tendu. Le Scope qui sublimait les paysages marocains dans la première partie emprisonne maintenant le couple dans leur maison. Le cheminement du héros pour découvrir la vérité installe un sentiment angoissant et réactive un jeu d’enchevêtrement des genres : le mélodrame sirkien se rappelle à nous avec la confrontation d’un individu face à un choix crucial (garder un secret et trahir son pays ou le révéler mais sacrifier sa vie privée) ou le film d’espionnage lors d’une brève incursion derrière les lignes ennemies en France, avec toujours comme point d’ancrage le thriller hitchcockien. À cet égard, une séquence en apparence aussi anodine que l’attente de Marianne dans la voiture, pendant que son mari exécute un espion allemand, passe pour un petit miracle d’étirement dramatique qui, comme dans les meilleurs exemples (de Hitchcock à Melville), se passe bien évidemment de la parole. La force d’attraction du film tient pour beaucoup dans cette apparente modestie et dans sa « résonance de l’intertextualité » (Umberto Eco), dans sa manière intelligente de citer de nombreux films bien connus de tous avec les outils techniques d’aujourd’hui. Un vrai film de filiation en soi, élégant objet néoclassique qui a pleinement conscience du temps et des films écoulés depuis l’âge d’or hollywoodien. D’où une intense scène d’amour en pleine tempête de sable qui remplace les sous-entendus sexuels de Casablanca codifiés par la censure puritaine de l’époque, ou bien cette amusante réécriture de la scène du café dans laquelle un voleur dérobait le porte-monnaie d’un homme, remplacée ici par un espion tué en douce par Vatan, manière de montrer que la leçon a été retenue. L’impact émotionnel aurait cependant gagné s’il n’était pas dilué par l’épilogue, sorte de happy-end boursouflé, alors que le twist final suite au sacrifice de Marianne – relecture du soutien inespéré de Claude Rains à Bogart dans Casablanca, encore une fois – se suffisait largement à lui-même.

        Robert Zemeckis réactive un certain âge d’or du cinéma américain avec Alliés, et avec lui toute une mythologie du star system (peut-être trop visible lorsque Brad Pitt tente de coller trop près du monolithisme de Bogart) et de la fluidité narrative. Par-delà l’élégance d’une mise en scène qui s’efface derrière des personnages et des situations feuilletonesques mais crédibles se dégage finalement un film humaniste, qui fait du libre-arbitre une illusion nécessaire pour aider l’individu à se construire.

Dr. Gonzo

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I… comme Icare, de Henri Verneuil (1979)

I... comme Icare

        Quand on aborde la filmographie d’Henri Verneuil, on ne peut qu’éprouver une immense admiration tant l’oeuvre est autant qualitative que quantitative, couvrant quarante ans de cinéma français, et du cinéma français de qualité s’il vous plait ! Après de nombreux films à succès et une expérience américaine, il fonde sa propre société V Films pour pouvoir réaliser I… comme Icare, un film qui lui tient à cœur. Basé sur l’assassinat de John F. Kennedy en 1963, I… comme Icare lui permet d’explorer la théorie du complot, et plus généralement l’illusion démocratique des sociétés contemporaines.

        Le film débute par l’assassinat du président Marc Jarry, récemment réélu, dans un environnement urbain évoquant la topographie de Dallas, là même où Kennedy a été tué. En nous montrant dès le départ que l’assassinat est un complot, avec le tueur employé pour couvrir le vrai commanditaire du meurtre, Henri Verneuil laisse le spectateur dans une situation inconfortable. Tout le reste du film suit l’enquête du procureur Henri Volney, le seul membre de la commission qui refuse de considérer Daslow comme le seul assassin. Mise-en-scène soignée, dialogues percutants, bande-originale signée Ennio Morricone, Yves Montand génialissime et brochette d’acteurs secondaires tout aussi efficace, voici la recette qui fait du film de Verneuil un immanquable du cinéma politique des années 1970. Au cours d’une séquence assez longue, c’est l’expérience du psychologue américain Milgram qui est recréée, visant à démontrer l’importance et la manipulation des gens par une autorité. Fasciné par la faculté d’obéissance et les conflits de conscience, Verneuil inclus cette expérience très connue menée dans les années 1960 pour donner plus de poids à la théorie du complot qui entoure l’assassinat du président. Institutions gouvernementales et organisation du crime sont liées dans cette sombre histoire, de même que dans de nombreux autres exemples qui ont fait l’Histoire par le passé, comme le découvre Volney.

Notons que le film se déroule dans un pays fictif mais, pour évoquer le plus possible les Etats-Unis, ce sont des lieux de Cergy-Pontoise et de la Défense qui ont servis de lieux de tournage. La Préfecture et le siège d’EDF de Cergy-Pontoise correspondaient parfaitement à l’ambiance moderne et urbaine pour illustrer l’action. Comme le rappelle le titre même du film, à trop s’approcher de la vérité, on se brûle les ailes, et le procureur Volney va le payer cher. Une fin prévisible et un peu expédiée, mais qui n’entache en rien un film à voir absolument.

Dr. Gonzo

Le Monde, la Chair et le Diable, de Ranald MacDougall (1959)

Le Monde, la Chair et le Diable

        Il y a quelque temps j’avais parlé du Survivant de Boris Sagal (1971), sympathique film d’anticipation avec cette vieille canaille de Charlton Heston. A ce propos Princecranoir signalait, sur un thème similaire, un film de la fin des années 50 relativement peu connu et au nom biblique pompeux : Le Monde, la Chair et le Diable, dont il parle également dans un billet. C’est donc à mon tour d’en parler, afin de boucler la boucle.

         Dans la filmographie pléthorique du cinéma d’anticipation des années 50, Le Monde, la Chair et le Diable est peu souvent cité, à l’inverse des classiques Them!, Le Jour où la Terre s’arrêta ou L’invasion des profanateurs de sépultures. Il vient en effet un peu après la bataille, et le Noir & Blanc le marginalise encore un peu plus à une époque où la couleur domine.

        L’élégant Harry Belafonte se retrouve dans la peau de Ralph Burton, un mineur bloqué au fond d’un tunnel suite à un éboulement de terrain. Lorsqu’enfin il s’échappe du piège, il découvre un monde sans âme qui vive, des paysages désertés de toute trace humaine, seuls des témoignages visibles de ce que fût l’humanité.  Des journaux lui apprennent qu’une guerre nucléaire est à l’origine de cette dévastation. Le pauvre peut tout de même vivre puisque l’isotope radioactif utilisé est inefficace passé 5 jours. Pour un jeune Afro-Américain dans l’Amérique puritaine des années 50, c’est l’aubaine, il peut tout se permettre, même ce qu’on lui refusait quand les Blancs habitaient ce sol : vivre.  Décidant d’aller voir du côté de la Grosse Pomme – où il n’y a toujours personne – il flâne dans les boutiques, s’installe au dernier étage d’un building de grand standing non loin de Central Park.  Pour Ralph, l’ascension sociale est totale, mais il se sent un peu seul quand même.

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        Le film délaisse un peu la science-fiction pour plonger dans le mélodrame avec l’arrivée de Sarah, magnifiquement interprétée par Inger Stevens. Les deux personnages développent une relation amicale, mais Sarah ne tarde pas à exprimer des sentiments plus forts. C’est là que Harry Belafonte fait montre du potentiel politique du film, en particulier via des dialogues forts et justes. Ralph a peur que « les gens jasent » si jamais ils se montrent en public comme un couple, ce qui ne manque pas d’absurdité vu qu’il n’y a personne dans New-York.  Il fait remarquer à Sarah que dans des conditions normales, elle n’aurait jamais oser lui parler, appartenant à la société favorisée blanche. Belafonte se sert donc habilement du film de MacDougall pour exposer ses convictions humanistes et son combat pour les droits civiques, alors au cœur de l’actualité au moment où sort le film. Ce sous-texte politique n’est pas, de loin, la seule qualité du film. La mise-en-scène très soignée alliée à un Scope somptueux, ainsi qu’un New-York désert (filmé tôt le matin) en font un titre dans le haut du panier du cinéma d’anticipation.

         Rupture de tonalité dans la dernière partie du film, avec l’entrée en scène d’un nouveau survivant, Ben Thacker (Mel Ferrer, prestance virile et rassurée). Ralph devient pour le nouvel arrivant un obstacle dans la « possession » de Sarah, engageant le film sur le terrain du survival urbain post-apocalyptique, l’une des séquences les plus poignantes que l’amateur de cinéma de genre puisse rêver. Les bruits de pas résonnent dans la méga-nécropole, les toits des buildings constituent un point d’observation parfait pour la chasse à l’homme.  Mais au final, point de nihilisme dans ce récit parfaitement orchestré. Suivant à la lettre une sentence biblique ornant un monument de la ville, Ralph jette l’arme et c’est sur une réconciliation  fraternelle (et un ménage à trois qui n’est pas évoquer celui qui clôt le sulfureux Viridiana de Luis Buñuel deux ans plus tard) que l’on se quitte, avec pour intertitre de fin « The Beginning » ! De peu le cinéma annonce/précède l’évolution de la société, et ce film là se doit de ne pas être oublié avant qu’un politicien nous ramène tous en arrière.

Dr. Gonzo

Gone Girl, de David Fincher (2014)

Quand Valérie Trierweiler décide de mettre à l’écran son histoire avec François Hollande, ça donne Gone Girl… Comparaison grossière me dites-vous. Je vous réponds : oui.

A l’occasion de son cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne signale la disparition de sa femme, Amy. Sous la pression de la police et l’affolement des médias, l’image du couple modèle commence à s’effriter. Très vite, les mensonges de Nick et son étrange comportement amènent tout le monde à se poser la même question : a-t-il tué sa femme ?

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Cheap Thrills, de E.L. Katz (2014)

Cheap Thrills

        Seriez-vous prêt à vous couper un doigt pour gagner une grosse somme d’argent ? Voilà le genre de question auquel Cheap Thrills tente de répondre. Craig, jeune père de famille sans histoire, vient de perdre son emploi et est menacé d’expulsion. Heureusement – ou malheureusement – pour lui, il rencontre un couple fortuné dans un bar qui propose, à lui et à son ami d’enfance Vince, de gagner facilement beaucoup d’argent en participant à plusieurs défis. La nuit de Craig s’annonce riche en émotions et en hémoglobines.

        Premier long-métrage du jeune E.L. Katz, Cheap Thrills a fait sensation dans les festivals spécialisés. Le réalisateur fait partie de cette nouvelle génération de fans de cinéma d’horreur qui passent derrière la caméra, avec par exemple Ti West (The House of the Devil, 2009) ou Adam Wingard (You’re Next, 2013). Cheap Thrills n’est pas à proprement parler un film d’horreur, mais se rapproche des ingrédients sanglants du genre dans de nombreuses scènes. Si E.L. Katz délaisse l’horreur pure, son film n’en demeure pas moins un bel exemple de ce qu’on pourrait appeler l’horreur sociale. Sous la comédie noire en effet se cache l’insoutenable pression sociale et humaine à laquelle n’importe qui est sujet. Les quatre personnages du film sont brillamment écrits dans leur psychologie et leurs motivations respectives. Loin des stéréotypes qui pourraient pourtant avoir cours ici, la représentation de deux mondes opposés est crédible et souvent poignantes. D’un côté Colin et Violet, nantis à la recherche de sensation fortes pour donner une orientation plus ludique à leur vie, de l’autre Craig et Vince, deux jeunes hommes qui essayent dignement (ou non) de vivre et subvenir aux besoins de leur famille. Au début, les défis proposés par Colin et Violet sont sans danger et amusants : boire un certain nombre de verres d’alcool, aller déféquer chez le voisin de Colin… Mais la récompense pour ces défis est minime, sans grand intérêt pour les deux copains. C’est alors que le film sombre de plus en plus dans l’ignoble et l’inavouable. Pour gagner l’argent nécessaire pour payer son loyer, Craig va devoir faire des choses qu’il ne pourra pas effacer. Sans dévoiler trop de ce que réserve le film, il doit par exemple se couper un doigt et le manger (!), ou encore manger une assiette entière de viande de chien (cuit à la température idéale, nous rassure colin en bon hôte). Petit à petit, Craig perd son innocence et surtout sa dignité, puisqu’il accepte la proposition sexuelle indécente de Violet, avec le consentement de son mari évidemment. Alors qu’on pense avoir atteint ici le point culminant de la déshumanisation de Craig, le final nous réserve encore des surprises, explorant toujours plus les méandres obscurs de l’âme humaine.

Cheap Thrills

        Le film explore en fin de compte les conséquences du capitalisme sauvage et la concurrence humaine, qui détruit tout sur son passage y compris l’amitié et l’amour. Comme l’affiche promotionnelle le scande, « ce qui ne vous tue pas vous rend plus riche », un slogan qui peut sembler juste pour Colin et Violet, mais par pour Craig qui y perd autre chose que sa vie, une chose que les plus riches ne peuvent sans doute pas comprendre… Cheap Thrills est un film poignant, lucide sur des questions universelles, et très actuelles en l’occurrence. On en oublierai presque que la mise en scène est banale, voire pas toujours réussie pour un quasi huit-clos. Mais le casting aussi le fait oublier : Pat Healy est puissant d’émotion dans sa descente aux enfers, Sara Paxton inquiétante en bourgeoise désabusée (les deux acteurs ont déjà joué ensemble dans le moyen The Innkeepers de Ti West en 2011), le génial David Koechner, vu dans Anchorman, est à la fois effrayant par son sadisme mais aussi très touchant. Des personnages décidément complexes et bien traités et interprétés, la cerise sur la gâteau. Avec un premier long-métrage si marquant, il va falloir suivre la carrière de E.L. Katz avec intérêt, et lui offrir une meilleure visibilité qu’une petite sortie DTV.

Dr. Gonzo

 

Carnival of Souls, de Herk Harvey (1962)

 

On notera au passage que l'actrice principale est passée chez le coiffeur selon le pays où le film est diffusé !
On notera au passage que l’actrice principale est passée chez le coiffeur selon le pays où le film est diffusé !

        Carnival of Souls, ou Le Carnaval des Âmes pour ceux qui ont séché trop de cours d’anglais, est sorti dans les drive-in en 1962 dans l’indifférence générale, faisant du seul et unique film de Herk Harvey un bide lui interdisant de refaire des films. Puis il a été peu à peu redécouvert, ré-évalué et est désormais disponible en DVD chez plusieurs éditeurs. Petit film précurseur, ouvrant la voie à de nombreux réalisateurs (de David Lynch à  Claude Chabrol en passant par George A. Romero), il mérite en effet largement cette réhabilitation.

Suite à un défi, un groupe de jeunes gens se lance dans une course automobile improvisée. Mais alors qu’ils roulent sur un pont, l’un des conducteurs perd le contrôle du véhicule et tombe à l’eau. Seule Mary en réchappe. De retour en ville, elle prépare son départ : organiste, elle a trouvé un emploi dans une église. En route vers son nouveau lieu de résidence, elle remarque un parc d’attraction qui semble abandonné. Petit à petit, elle semble victime de visions, et se croit entre autres poursuivie par un homme mystérieux qu’elle seule semble voir.

        Herk Harvey est connu à l’époque comme réalisateur et producteur de la société Centron Corporation, spécialisée dans les court-métrages et documentaires institutionnels, éducatifs et reléguant les actions du gouvernement. Son expérience de plus de trente ans dans le domaine et son professionnalisme en font un homme très apprécié parmi ses collègues, peut-être trop et cela finit par l’emmerder, toute cette routine et cette sympathie superficielle. Du coup, c’est peut-être là qu’il faut trouver l’origine de cette ambition de réaliser un film d’épouvante, pour montrer qu’il n’est pas forcément le gentil bonhomme qu’on croit. Et pour accroître ce sentiment, il joue lui-même le rôle de l’homme fantomatique inquiétant (en même temps, je ne connais pas beaucoup de fantômes qui ne soit pas inquiétants…).  L’idée de départ lui vient aussi de la découverte du parc d’attraction désaffecté d’Altair, près de Salt Lake City, et notamment une immense salle de réception vide. Carnival of Souls retranscrit parfaitement cette ambiance inquiétante, faisant de lieux de divertissement (le parc d’attraction) des endroits sans âmes, sans vie, mais dont on ressent pourtant une présence indicible, cachée dans les moindres recoins. A noter que de nombreux aspects font penser que le film s’inspire d’un épisode de The Twilight Zone nommé « The Hitch-Hiker », diffusé deux ans auparavant.

Un bus parisien, tôt le matin.
Un bus parisien, tôt le matin.

        Avec très peu de moyens et de temps (trois semaines et 30 000 dollars), Herk Harvey construit un magnifique film en noir et blanc très influencé par l’expressionnisme allemand, avec une mise en scène soignée qui nous place dans le point de vue de Mary, seule survivante de l’accident qui est vite confrontée à d’étranges apparitions inexplicables. Interprétée par Candace Hilligoss, actrice qui n’a pas refait parler d’elle ensuite à part pour The Curse of the Living Corpse, Mary est le centre du récit, le personnage par lequel le monde qui l’entoure passe peu à peu de la normalité à l’étrange puis vire dans l’horreur. Conséquence du peu de moyens ou bien véritable choix narratif, Carnival of Souls opte pour une horreur atmosphérique, via l’irruption de fantômes sans aucun effet, seulement un blanchissement de la peau des acteurs. La musique de Gene Moore, lente et grave, se charge d’apporter la touche finale. On pourrait se croire dans La Nuit des mort-vivants, avec des zombies s’accaparant un parc d’attraction, revenant hanter la vie quotidienne des vivants. Herk Harvey est absolument effrayant dans ses apparitions récurrentes, tentant d’attraper Mary en tendant les mains, une image iconique que l’on retrouve dans tout un pan du cinéma postérieur, jusqu’à satiété. Mais le plus troublant, c’est l’ambiance absurde qui parcours presque tout le film, comme les deux séquences où Mary devient « invisible » aux yeux des vivants et n’entend plus les sons de son environnement, ou bien les fantômes dansant dans la salle de réception à nous glacer le sang. Une atmosphère surréaliste, inexplicable et superbement filmée au plus près de sa protagoniste (voir l’utilisation de gros plans sur le visage, assez nombreux), qui renvoie là directement à l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche) chère à Freud. Astucieusement placées dans le film, ces deux séquences laissent entrevoir également le twist final, que l’on imagine incompréhensible et blasphématoire pour le spectateur de 1962, mais dont beaucoup de réalisateurs ont gardé le souvenir, M. Night Shyamalan parmi d’autres.

Dr. Gonzo

Non-Stop, de Jaume Collet-Serra (2014)

        Liam Neeson rempile pour un énième Taken-like, en mode « Y-a-t-il un serial killer dans l’avion ». Si l’idée a de quoi offrir potentiellement un bon gros spectacle décérébré, le résultat à l’écran est tout autre, malheureusement. Il faut bien l’avouer, faire de Liam Neeson un shérif de l’air (Bill Marks) alcoolique et dépressif est plutôt exaltant, rien ne valant un anti-héros adepte de spiritueux (sic). Mais là ou Flight traitait de l’addiction comme un problème de société majeur, ayant des répercussions à longue échelle, Non-Stop en fait quasiment l’apologie nauséabonde. La morale du film n’est rien d’autre que : mieux  vaut être alcoolique que patriote ! Rajoutez un zeste de rédemption paternelle, dans une magnifique scène de sauvetage d’une enfant qui – chose curieuse – a le même âge que la fille décédée d’une leucémie de Bill Marks. Le tout durant le crash de l’avion s’il vous plait !

Steven Seagal Unchained, Motherfucker !
Steven Seagal Unchained, Motherfucker !

        Loin d’être sauvé par sa mise en scène (shaky cam et autres scènes d’actions illisibles ponctuent le long métrage), Non-Stop se veut également le porte-parole d’une Amérique bien-pensante, en proie non pas à une menace extérieure mais à des Américains patriotes ayant perdus confiance dans la sécurité de leur pays depuis le 11 septembre 2001. Rassurons-nous, même un vieux briscard bourré leur fait la peau sans difficulté, à base de SMS sur un réseau sécurisé (ahah) et de tatanes dans la poire. Tellement impressionnée par ses prouesses, Jen Summers (Julianne Moore) tombe dans ses bras à la fin, ils vécurent heureux et ne voyagent désormais qu’en voiture, train et tramway. Éventuellement en vélo le dimanche matin pour se rendre à la messe.

-"Laisse-moi envoyer un tweet avant de mourir dans d'atroces souffrances..."
-« Laisse-moi envoyer un tweet avant de mourir dans d’atroces souffrances… »

        Avec ce premier galop d’essai, il y a beaucoup à craindre pour la suite, l’association entre le producteur Joel Silver et Universal Pictures étant fixée à un total de douze films (oui, douze !). Il est loin le temps ou Joel Silver produisait des pépites bruts de la trempe de Commando, L’Arme Fatale ou encore Die Hard, et où il n’embarquait pas des acteurs charismatiques dans des projets fumeux. Espérons que Jaume Collet-Serra retourne vite vers le cinéma de genre moins calibré, afin de confirmer son talent de La Maison de Cire et Esther.

Dr. Gonzo