Archives du mot-clé anticipation

Mad Max : Fury Road, de George Miller (2015)

fury-road-poster

        A la toute fin d’une décennie charnière pour le cinéma (les seventies), un médecin australien signait dans son coin, l’air de rien, un film matriciel du genre post-apocalyptique, un monument instantanément culte, radicalement nihiliste mais dont la dernière image (un travelling sur une route déserte à la tombée de la nuit, avec un point lumineux au loin) nous apparait aujourd’hui comme la représentation prophétique de la carrière de son réalisateur, le plus que discret et génial George  Miller. Car dans l’ombre d’une industrie auto-destructrice qui nous sert du blockbuster formaté et consensuel, Miller avance à grand pas, construit ses films de manière personnelle et, plus important encore, universelle. On dit de l’Australie qu’elle est un pays entre deux cultures, deux conceptions du monde, Occidentale et Orientale. Mad Max répond parfaitement à cette vision, tant il évoque le cowboy comme le samouraï, tant son univers convoque autant l’idée de naissance et de déclin des nations, basée sur l’appropriation guerrière, l’organisation en clans, la notion de communauté, la frontière entre civilisation et barbarie.

         « On the road again », cette fois-ci avec Tom Hardy dans les baskets de l’ancien flic désespéré. Fury Road ne développant pas outre mesure la mythologie de la trilogie, puisque nous sommes face à une variation, ce changement d’acteur ne pose pas de problème et permet de rentrer dans le film d’une façon très directe, même pour qui ne connait pas les premiers Mad Max. La voix-off de Max nous révèle l’essentiel dès l’introduction, la survie dans ce désert apocalyptique déshumanisé étant le seul instinct qui vaille. La Citadelle, refuge de désespoir d’une poignée de survivants asservis à l’autorité d’Immortan Joe, tient lieu de départ d’une aventure frénétique dans laquelle Max aidera malgré-lui l’Impératrice Furiosa et les « épouses » d’Immortan Joe à s’extirper de l’emprise de ce dernier. On avait laissé Mad Max au bord du gouffre, dans un troisième film rigolard et kitsch où, malgré une interrogation sur le besoin d’idoles dans un monde abandonné des dieux, le héros ne savait trop quoi faire (« Quel est le plan ? » disait Mel Gibson à la crinière ensablée en pleine scène d’action). Voilà que Miller efface cette erreur de parcours en ne nous laissant pas souffler un seul instant. Embarquons à bord d’un truck monstrueux gonflé aux acides en tous genres, et réapprenons ce que le mot « divertissement » signifie.

« La guerre est le père de toute chose, et de toute chose il est le roi » - Héraclite
    « La guerre est le père de toute chose, et de toute chose il est le roi » – Héraclite

        Chez Miller, l’action, le mouvement ont fonction de base nourricière à la narration. Dès lors, son opéra de fureur et de tôles froissées lancé, chaque plan a valeur de signe annonçant le suivant, dans un art du montage implacable que seuls le talent et la patience (quelle post-production !) permettent. De l’image accélérée de certaines séquences à la synergie des travellings (frontal, latéral, en arc ou circulaire, Miller combine absolument tout), de la brièveté des scènes en caméra embarquée au mouvement de grue les plus décapants, c’est bien de l’imbrication de l’infiniment petit dans l’infiniment grand que traduit visuellement Fury Road en toute humilité, sans démonstration démagogique. Conçu comme musicalité du mouvement, propre à son auteur, le film se vit en tant qu’expérience née du rythme des images. En 2 700 plans, Fury Road démultiplie la syntaxe du cinéma depuis que ce dernier est cinéma, plonge le spectateur dans un flux d’images incontrôlables parce que toutes contrôlées à la perfection, au risque bien sûr de noyer une partie du public. Reste que dans les circonstances d’une telle production (toutes les cascades sont réelles), le film de Miller tient du démentiel : impression de vitesse folle, et pourtant les combats mano a mano sur les bolides ne perdent jamais l’axe. Mad Max : Fury Road est sans doute le film d’action le plus lisible jamais réalisé, si l’on considère les mêmes paramètres (nombre de plans, découpage des courses…).

        Lancés à pleine vitesse sur les routes d’un monde d’après dégénéré, les véhicules post-nuke remplacent les chevaux dans cette quête d’appropriation des dernières ressources. Un éternel Retour sauvage, un trip pschychotronique dans lequel l’interrogation initiale de Max n’a rien d’anecdotique (Qui est le plus fou, lui ou tout les autres ?) tant les plus basiques notions d’humanité semblent enfouies dans l’épaisseur des sables contaminés par les radiations. L’ancien flic, hanté par l’abandon et la disparition de la famille, porte ce qui subsiste d’espoir. On a connu Tom Hardy beaucoup plus convainquant, et ses étranges grognements grotesques ne le servent pas vraiment, mais ces détails sont vite oubliés. Si son implication est totale dans le récit, il s’efface pourtant derrière la vaillante Furiosa, vraie héroïne d’un film respirant la virilité masculine. Miller nous apporte en fait un film radical dans son propos et son imagerie, une symphonie de sang et d’acier féministe. Notons comme Furiosa – dont l’interprétation par Charlize Theron en fait un étendard dans le panthéon des héroïnes du cinéma d’action – occupe le premier plan dans nombre de scènes quand Max prolonge la ligne de fuite derrière, ou comment la dernière image du film exploite le potentiel symbolique du personnage féminin comme une renaissance d’une communauté humaine. Loin du sous-texte comme on peut le lire ici ou là, la dimension féministe est totale dans le film.

Furiosa présidente !
Furiosa présidente !

          George Miller revient à son univers mythique et allégorique pour donner une leçon de cinéma à ses contemporains, lui qui a tout de même 70 printemps. Et comme tout réalisateur conscient de la valeur des images sur la parole, son film sera sans aucun doute pointer pour son « scénario inconsistant ». Peut nous importe, tant que les « scénarios inconsistants » questionnent la persistance des mythes, le déclin des civilisations, la perte de repères autoritaires ou encore la place des femmes dans un patriarcat guerrier ! Nous pourrions encore écrire longtemps sur Fury Road, ses bad guys iconiques en diable, la maîtrise de sa mise en scène, la photogénie de CHAQUE plan, la bande-son démentielle, la démesure de l’action couplée à une poésie guerrière (l’entrée des véhicules dans la tornade via un lent travelling arrière !), mais au final reste l’important : soyons témoin de la renaissance d’une forme de cinéma populaire dont on a trop longtemps été privé.

Dr. Gonzo

Le Monde, la Chair et le Diable, de Ranald MacDougall (1959)

Le Monde, la Chair et le Diable

        Il y a quelque temps j’avais parlé du Survivant de Boris Sagal (1971), sympathique film d’anticipation avec cette vieille canaille de Charlton Heston. A ce propos Princecranoir signalait, sur un thème similaire, un film de la fin des années 50 relativement peu connu et au nom biblique pompeux : Le Monde, la Chair et le Diable, dont il parle également dans un billet. C’est donc à mon tour d’en parler, afin de boucler la boucle.

         Dans la filmographie pléthorique du cinéma d’anticipation des années 50, Le Monde, la Chair et le Diable est peu souvent cité, à l’inverse des classiques Them!, Le Jour où la Terre s’arrêta ou L’invasion des profanateurs de sépultures. Il vient en effet un peu après la bataille, et le Noir & Blanc le marginalise encore un peu plus à une époque où la couleur domine.

        L’élégant Harry Belafonte se retrouve dans la peau de Ralph Burton, un mineur bloqué au fond d’un tunnel suite à un éboulement de terrain. Lorsqu’enfin il s’échappe du piège, il découvre un monde sans âme qui vive, des paysages désertés de toute trace humaine, seuls des témoignages visibles de ce que fût l’humanité.  Des journaux lui apprennent qu’une guerre nucléaire est à l’origine de cette dévastation. Le pauvre peut tout de même vivre puisque l’isotope radioactif utilisé est inefficace passé 5 jours. Pour un jeune Afro-Américain dans l’Amérique puritaine des années 50, c’est l’aubaine, il peut tout se permettre, même ce qu’on lui refusait quand les Blancs habitaient ce sol : vivre.  Décidant d’aller voir du côté de la Grosse Pomme – où il n’y a toujours personne – il flâne dans les boutiques, s’installe au dernier étage d’un building de grand standing non loin de Central Park.  Pour Ralph, l’ascension sociale est totale, mais il se sent un peu seul quand même.

worldfleshdevil8

        Le film délaisse un peu la science-fiction pour plonger dans le mélodrame avec l’arrivée de Sarah, magnifiquement interprétée par Inger Stevens. Les deux personnages développent une relation amicale, mais Sarah ne tarde pas à exprimer des sentiments plus forts. C’est là que Harry Belafonte fait montre du potentiel politique du film, en particulier via des dialogues forts et justes. Ralph a peur que « les gens jasent » si jamais ils se montrent en public comme un couple, ce qui ne manque pas d’absurdité vu qu’il n’y a personne dans New-York.  Il fait remarquer à Sarah que dans des conditions normales, elle n’aurait jamais oser lui parler, appartenant à la société favorisée blanche. Belafonte se sert donc habilement du film de MacDougall pour exposer ses convictions humanistes et son combat pour les droits civiques, alors au cœur de l’actualité au moment où sort le film. Ce sous-texte politique n’est pas, de loin, la seule qualité du film. La mise-en-scène très soignée alliée à un Scope somptueux, ainsi qu’un New-York désert (filmé tôt le matin) en font un titre dans le haut du panier du cinéma d’anticipation.

         Rupture de tonalité dans la dernière partie du film, avec l’entrée en scène d’un nouveau survivant, Ben Thacker (Mel Ferrer, prestance virile et rassurée). Ralph devient pour le nouvel arrivant un obstacle dans la « possession » de Sarah, engageant le film sur le terrain du survival urbain post-apocalyptique, l’une des séquences les plus poignantes que l’amateur de cinéma de genre puisse rêver. Les bruits de pas résonnent dans la méga-nécropole, les toits des buildings constituent un point d’observation parfait pour la chasse à l’homme.  Mais au final, point de nihilisme dans ce récit parfaitement orchestré. Suivant à la lettre une sentence biblique ornant un monument de la ville, Ralph jette l’arme et c’est sur une réconciliation  fraternelle (et un ménage à trois qui n’est pas évoquer celui qui clôt le sulfureux Viridiana de Luis Buñuel deux ans plus tard) que l’on se quitte, avec pour intertitre de fin « The Beginning » ! De peu le cinéma annonce/précède l’évolution de la société, et ce film là se doit de ne pas être oublié avant qu’un politicien nous ramène tous en arrière.

Dr. Gonzo

Le Labyrinthe, de Wes Ball (2014)

The_Maze_runner_affiche

        Dans la droite lignée des Hunger Games, La stratégie Ender et autres Divergente, voilà débouler Le Labyrinthe, le premier volet d’une trilogie basée sur le cycle littéraire L’Épreuve de James Dashner. Nouvel assaut cinématographique de la saga de SF pour adolescents, le film du jeune réalisateur Wes Ball en reprend les thématiques fondamentales. Un jeune homme se réveille amnésique dans le « Bloc », une immense prison à ciel ouvert entourée d’un labyrinthe qui change de configuration chaque nuit. Au sein d’un groupe exclusivement composé d’adolescents, il doit retrouver la mémoire et tenter de sortir du bloc. Lire la suite Le Labyrinthe, de Wes Ball (2014)

Her, de Spike Jonze (2014)

       Her

        Spike Jonze écrit pour la première fois seul le scénario de son nouveau film, très personnel dans son approche comme dans son thème. L’idée d’une relation entre un homme et un programme d’intelligence artificielle lui vient directement de sa propre expérience, il y a une dizaine d’années, alors qu’il prend conscience qu’il parle à un service de messagerie informatique. Le défi de base de Her – raconter une histoire d’amour entre l’homme et une entité virtuelle – est largement tenu par Spike Jonze, qui non content de cet exploit (avouons-le, un tel scénario casse-gueule aurait pu déboucher sur un nanar involontaire), nous livre l’une des plus belles romance story sur fond de récit d’anticipation de ces derniers temps au cinéma ainsi qu’une mise en scène lumineuse.

        Se déroulant dans un Los Angeles tentaculaire, tantôt brumeux tantôt superficiellement éclairé, dans un avenir très proche, la vie de Theodore Twombley (surprenant et impeccable Joaquin Phoenix) condense à elle-seule un peu le mal existentiel inhérent à la société post-moderne et ultra-connectée. S’il excelle dans son travail (beau paradoxe, il écrit des lettres sentimentales pour des clients abonnés à ce genre de service), s’il a quelques amis de confiance avec qui il peut parler, il n’en reste pas moins profondément solitaire et perdu sur le plan amoureux, notamment suite à sa séparation avec sa femme. Comme beaucoup d’autres personnes autour de lui, il finit par se procurer un OS intelligent, capable de s’adapter à ses attentes. Il n’en fallait pas plus pour que Theodore tombe amoureux de la voix de cet OS qui s’est nommé Samantha (en même temps, avec la voix de Scarlett Johansson, n’importe qui tomberai amoureux).

Il faut dire qu’il y a des avantages et certains inconvénients à vivre avec une intelligence artificielle :

1) Avantages :

– Plus d’excuses pour emmener votre moitié au restaurant, au cinéma ou à Disneyland, elle ne mange rien, et ne prend pas de place puisque dans la poche de votre veste.

– N’ayant rien d’autre à faire, vous pouvez lui demander de faire votre travail et ainsi vous en débarrasser.

– Vous pouvez déconnecter le système à tout moment, et ainsi être tranquille quand bon vous semble.

– Elle ne peut pas vous blâmer de ne pas avoir rabaisser le couvercle des toilettes, ou de ne pas avoir fait la lessive.

– A vous de choisir la voix qui vous convient le mieux (celle de Marge Simpson est incluse de base, celle de Scarlett Johansson coûte 599 euros hors taxes, …).

2) Inconvénients :

– Pour faire des gosses, ça va être un peu tendu…

– La question du mariage : déjà que l’union entre deux personnes de même sexe a eu du mal à être acceptée, alors celle entre une personne et un OS…

– Pas le choix pour faire les courses ou allez cherchez un McDo, ce sera vous !

– Il y a intérêt d’avoir une bonne connexion internet.

– Ce sera toujours vous le Sam de la soirée (à moins bien sûr que les voitures du futur soit aussi intelligente).

– Pour les croyants, le débat est lancé : l’OS a-t-il une âme ? Si oui, se retrouve-t-elle au Paradis, en Enfer, ou dans les limbes une fois le service déconnecté ?

Her

        L’une des grandes qualités de Her (outre celle de prouver que Joaquin Phoenix porte à merveille la moustache), c’est de ne porter aucun jugement sur ce qui est décrit. L’entourage de Theodore réagit comme si l’OS était une personne de chair et de sang, partageant tous les moments de la vie réelle grâce à l’objectif vidéo que Theodore emporte partout. Rien n’est épargné et Spike Jonze s’est totalement investi dans les moindres détails de son histoire, jusqu’à une scène de sexe interactive entre la voix de Samantha et Theodore, ou encore une femme qui se substitue à la voix virtuelle pour permettre un vrai rapport charnel. Et c’est là où tient toute la réflexion du film, à savoir les limites de l’intelligence artificielle et les problèmes d’éthique qui en découlent. Si au premier abord il semble plus simple de partager sa vie avec une entité abstraite et virtuelle (possibilité d’éviter les conflits, mensonges …), il apparaît cependant que cela pose les mêmes problèmes qu’une relation entre deux êtres humains, l’OS montrant rapidement sa capacité à ressentir des sentiments tels que la jalousie ou la colère. Et Theodore de se rendre compte du caractère factice et automatisé de Samantha, dans une scène sublime sur les marches d’une station de métro.

        Outre sa représentation fascinante et cohérente du possible monde de demain (qui contraste fort bien avec les vêtements des personnages style années 1950 !), Her en vient à l’essentiel, en traitant de l’amour comme du bien le plus sacré de l’Humanité, et remède universel à la solitude.

Dr. Gonzo

Snowpiercer, Le transperceneige, de Bong Joon Ho (2013)

SNOWPIERCER

        Deux évidences sautent aux yeux à la vision de Snowpiercer. D’une part, la bande dessinée originale (de Jean-Marc Rochette, Benjamin Legrand et Jacques Lob, 1984) et le réalisateur sud-coréen Bong Joon Ho étaient fait pour se rencontrer. D’autre part, 2013 est vraiment une année 100% Science-fiction et ça, ça fait du bien dans le caleçon (air bien connu dans les Cévènnes au XVIème siècle).

        On pouvait craindre le même résultat malheureux que son compatriote Kim Jee-woon sur Le Dernier rempart, dans lequel sa personnalité artistique était écrasée sous le poids de l’usine à rêves hollywoodienne. Bong Joon Ho peut compter avec l’aide de sociétés de production moins envahissantes, certes, mais on sait à quel point le passage vers la grosse production peut être synonyme d’auto-trahison et de reniement de l’univers créatif d’un réalisateur. Or Snowpiercer est bien un film affilié à son géniteur, il n’y a pas de doute possible. Sa réalisation est une fois encore remarquable, alignant les plans iconiques, usant de tous les symboles propres à la BD et surtout, exploite bien le décors en huis-clos des wagons du train. On se retrouve bien souvent avec des scènes offrant une profondeur de champs magnifique, magnifiée par le grain de la pellicule et le character design en général (aussi bien à l’intérieur du train qu’à l’extérieur). Les différents wagons traversés par les insurgés reflètent parfaitement la fracture sociale censée être à l’oeuvre; et pour ma part la séquence dans la salle de classe est particulièrement savoureuse, faisant le constat désespéré d’une éducation caricaturale sur le monde, allègrement bien-pensante et orientée à la droite du Front National (c’est dire). En matière de grotesque social, la claque est totale et nous renvoie vers le penchant caricatural ouvertement assumé par bon nombre de gouvernements occidentaux. Paradoxalement, le chef des insurgés est joué par Chris Evans (Captain America), joli retournement de veste, chapeau ! Du côté du reste de ce casting international, Tilda Swinton est méconnaissable en femme despotique incarnant la pensée archaïque, Ed Harris est classe en première classe, Song Khan-Ho est un mec cool puisqu’il donne la dernière clope de l’humanité à un révolté qu’il connait depuis quelques heures, et John Hurt ressemble à Gandalf avec un bras en moins. Globalement, rien à redire sur le jeu des acteurs.

Snowpiercer

        Il y a bien quelques moments étranges, quasiment hors du temps/de l’action du film, qu’on peut trouver gênants pour la cohérence du film : des personnages qui ne répondent pas à d’autres personnages, des moments de flottement, des attitudes de certains personnages hors de propos… Et c’est justement très bien à propos, pour illustrer l’absurdité du système politique/idéologique du microcosmos du train, qui n’est rien de moins qu’une allégorie de nos sociétés occidentales. Et l’intelligence du film est d’exploiter aussi bien le fond et la forme. Du nihilisme de la BD, on en retrouve toute la force réflexive sur les rapports de domination, l’exploitation humaine, la lutte des classes perdue d’avance par les plus pauvres et l’inévitable trahison des principes idéologiques (les concessions par rapport au but initial, la découverte des responsabilités du pouvoir…), et bien évidemment sur l’illusion entretenue par les nantis de la liberté et le maintien de la peur comme vecteur d’endormissement des consciences. La conversion finale entre le chef de la « Grande Révolution » et Wilford (le créateur du train) est passionnante, sur les rouages de la domination sociale. Snowpiercer est en quelque sorte le film de S-F. sociale qu’on attendait plus, combinant une forme divertissante sans pour autant renier la radicalité de son auteur (l’affrontement dans le tunnel, ou la chasse à l’homme plus loin dans le sauna complètement délirant de maîtrise, seulement portée par le bruit des rails !)  à un fond évidemment dense, réflexif sans être manichéiste.

        C’est peu dire que la sortie à quelques mois d’intervalles  d’Elysium et de Snowpiercer (tous deux portés par un révolutionnaire issu de la masse plébéienne et donc directement confronté aux problèmes de celle-ci)) est représentatif du point critique atteint dans l’organisation socio-économique actuelle. Mais comme la vraie révolution n’est pas pour demain, autant aller au cinéma pour se la représenter, surtout quand elle l’est aussi bien faite que dans Snowpiercer.

Dr. Gonzo

Mondwest, de Michael Crichton (1973)

Mondwest

        Quand le génial écrivain Michael Crichton, auteur de Jurassic Park, La variété Andromède et bien d’autres pièces maîtresses, passe à la réalisation, il ne fait pas semblant. Mondwest, titre français sorti de derrière les fagots pour Westworld, reste pour un paquet de cinéphiles un savoureux classique de la science-fiction, et plus particulièrement un archétype du cinéma d’anticipation. L’histoire se situe une dizaine d’années en avance par rapport à l’époque de production du film – soit dans les années 1980 – et raconte le voyage de deux hommes d’affaires, Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin, un acteur qui ressemble furieusement à notre Christian Bale d’aujourd’hui !) dans un parc d’attractions proposé par la compagnie Delos. Celle-ci, sous l’étiquette des « vacances du futur », permet moyennant (une grosse) finance (1 000 dollars par jour quand même) aux gens de se retrouver dans l’époque de leur choix : Empire Romain, Europe médiévale ou bien Far West américain de 1880. Dans tous les cas, ces lieux sont peuplés de robots fabuleusement proches des êtres humains, sur les plans physique aussi bien que psychique.  Evidemment, ces derniers ne vont pas tarder à montrer des dysfonctionnements et à se rebeller, malgré le contrôle du personnel du parc.

        L’intérêt de tels parcs d’attractions renvoyant à des époques plus ou moins fantasmées, souvent idéalisées ou au contraires dévalorisées, c’est en outre de pouvoir assouvir les fantasmes les plus fous, et cela est très bien décrit dans Mondwest. Dès la scène d’introduction dans laquelle un présentateur télé rencontre des personnes qui reviennent de leur voyage, l’accent est porté sur la possibilité de faire ce qui est théoriquement interdit et impossible dans la vie quotidienne. Ainsi nos deux personnages principaux, dont l’un est déjà allé à Mondwest, sont à peine arrivés sur place que l’un s’adonne au meurtre d’un robot qui lui a manqué volontairement de respect. Chacun d’eux suit d’ailleurs un scénario bien précis pour satisfaire au mieux les hôtes, de fait c’est la satisfaction narcissique de la virilité des clients qui entre en jeu dans ce système commercial du futur. Dans le village du Far West se trouve également une maison close, permettant donc d’avoir des rapports sexuels avec des robots, idée que l’on retrouvera maintes fois depuis (Blade Runner, Le Cinquième élément…), et qui reformule d’une brillante façon le mythe de Pygmalion amoureux de sa statue Galatée. Outre les deux personnages principaux, Crichton s’attache aussi à montrer d’autres personnages, aussi bien dans le Far West que dans les deux autres parcs. Un homme marié et un peu trop libidineux se permet, en l’absence de sa femme bien sûr, de s’adonner à de multiples plaisirs sexuels avec les femmes du monde médiéval, tandis qu’un autre décharge ses pulsions par la torture (on ne voit pas la scène, mais on l’imagine très bien quand Peter Martin pense que la femme robot torturée est une humaine). C’est donc une vision bien psychanalytique des problèmes sociétaux que nous offre Crichton qui, faisant des vacances du futur l’exutoire des fantasmes humains, remet en question l’ambiguïté de la psyché.

-"Par ici, on m'appelle le Purificateur sans Coeur aux yeux d'acier. Alors si tu veux passer, il faudra d'abord payer dix dollars. C'est pour mon opération des yeux...".
-« Par ici, on m’appelle le Purificateur sans Coeur aux yeux d’acier. Alors si tu veux passer, il faudra d’abord payer dix dollars. C’est pour mon opération des yeux… ».

        D’ailleurs, cette ambiguïté est très clairement représentée par le personnage de John Blane dont les gestes automatisés l’assimilent à un robot lui aussi. Puisqu’il connait déjà Mondwest, il se contente de refaire les mêmes choses qu’avant en ne laissant aucune place à la découverte, à l’émerveillement et aux sentiments – le propre de l’homme. Au contraire, ce sont donc les robots qui vont refuser leur simple condition d’automates dont l’existence est régie par la direction du parc, afin de renverser l’ordre établi. Soulignons, en plus, que le terme « robot » viens des langues slaves signifiant « esclave ». Et comme chacun le sait, un jour ou l’autre, les esclaves s’affranchissent de leurs maîtres, parce que au fond, ça les fait bien chier de travailler plus pour gagner rien (bon d’accord il sont nourris, logés et blanchis, mais quand même). Cette prise de conscience intervient assez tardivement, presque dans la dernière demi-heure du film, et auparavant Crichton met tout en place pour rendre son univers cohérent ce qui le rend encore plus effrayant. Il sait aussi brillamment utiliser les techniques propres au cinéma (magnifique Panavision au passage), à commencer par le ralenti comme en témoignent plusieurs séquences intenses dont celle où Peter Martin tue – pour la seconde fois – l’infâme robot cow-boy (interprété par le célèbre Yul Brynner) pour sauver son ami. Un séquence au ralenti digne de la stylisation de la violence chez Peckinpah mais aussi de la temporisation du suspense de Brian de Palma. Conscient de leur statut de jouets, de poupées destinées à assouvir tous les désirs des hommes, les robots ne réagissent plus à leur maîtres, rapidement pris de panique mais ne souhaitant surtout pas arrêter l’activité du parc pour autant. C’est qu’il y a des enjeux financiers considérables derrière, comme le dit le directeur : « Si l’on stoppe maintenant, cela donnera une mauvaise image aux futurs clients ». S’ensuit une course poursuite entre le cow-boy robot et les clients humains, dont très peu ressortent vivants (le dernier plan du film est d’ailleurs une fin ouverte, une non-fin en quelques sortes qui permet surtout d’interroger le spectateur). Crichton se permet même des plans subjectifs nous montrant à quoi ressemble la vision du robot, précurseur donc de Terminator, Predator et … de la quasi-totalité des films mettant en scène des robots en fait.  Parallèlement, le film nous donne à voir les coulisses du parc, notamment la récupérations des robots endommagés suite à des meurtres ou autres, qui sont réparés pour être remis en circulation dès le lendemain. D’où la réapparition du cow-boy robot, bad guy par excellence du film dont l’interprétation remarquable de Yul Brynner donne des sueurs froides à chaque vision. Le système de surveillance et de contrôle du parc, avec ses centaines de caméras et d’ordinateurs dans la salle du personnel, est aussi très bien présenté et nous renvoie, à nous autres petits terriens de ce début de XXIème siècle, à nos émissions de télé-réalité, sauf que dans le film cela n’est évidemment pas retransmis, étant donné qu’il est nécessaire de cacher l’inavouable.

Avec Delos, les vacances pour les riches deviennent enfin accessibles : seulement 1 000 dollars la journée.
Avec Delos, les vacances pour les riches deviennent enfin accessibles : seulement 1 000 dollars la journée.

        Si vous n’avez donc pas vu cet excellent film, alors je ne peux que vous conseillez de courir le voir, d’autant plus que J.J. Abrams vient de mettre en route une série télévisée basée sur le film, il faut dire qu’il y a matière à faire quelque chose de très bon avec un tel pitch…

Dr. Gonzo

Le Survivant, de Boris Sagal (1971)

Le Survivant, de Boris Sagal (1971)

        Le docteur Robert Neville (Charlton Heston) est le dernier survivant humain d’une guerre biologique survenue 2 ans auparavant, en 1975. Il doit survivre dans un Los Angeles apocalyptique, et se protéger des membres de la « Famille », une secte religieuse formée par les personnes contaminées par la bactérie nucléaire.

        Film considéré comme culte par beaucoup, Le Survivant est un film dont l’aboutissement ne tient qu’au seul Charlton Heston. En effet c’est lui qui est allé proposer le projet aux studios, ayant lu le livre de Richard Matheson lors d »un vol en avion. Ainsi trois ans après La Planète des Singes (Schaffner, 1968), voilà l’acteur reparti dans un film de SF. C’est en réalité la deuxième adaptation au cinéma du livre Je suis une légende (1954), la première étant interprétée par Vincent Price en 1964. Or ni Heston ni Boris Sagal ne connaissaient le film…

Le Survivant

         C’est bien connu, le film n’est absolument pas fidèle à l’oeuvre littéraire (c’était déjà le cas du film avec Vincent Price, et aussi du récent remake avec Will Smith en 2007). Matheson concevait les contaminés comme des vampires, alors qu’ici ce sont des albinos fanatico-religieux en mode persécuteurs médiévaux. Ils ne peuvent s’exposer à la lumière du jour, ce qui permet à Neville de flaner dans les rues en plein jour, pour récupérer nourriture, armes, vêtements… Les contaminés portent le progrès technologique comme responsable du déclin de la civilisation, ils ont érigé le retour aux valeurs anciennes comme modèle pour l’avenir. Les plans du Los Angeles apocalyptique, vidé de gens et de vie, ont grandement participé au succès du film. Cela est très bien fait, l’impression d’assister à la fin de l’Humanité est pour l’époque assez exceptionnelle. On ne voit ni avions, ni oiseaux dans le ciel. Cependant la mise en scène de Sagal a mal vieillie, la caméra bouge désagréablement, la musique est à côté de la plaque (une espèce de berceuse pendant une scène d’action par exemple), et le tout est assez kitch. On est loin de l’impact encore inégalé d’un Soleil Vert. De plus on note un nombre assez incroyable d’erreurs et d’aberrations : lumière et feux tricolores qui fonctionnent dans un monde qu’on nous dit dépourvu de courant électrique; technicien visible dans certains plans; doublure du comédien bien visible lors de la scène de moto; fruits comestibles après avoir été exposé à des retombées nucléaires (?!)… Et enfin le meilleur pour la fin, des contaminés qui sont insensibles au feu, alors que c’est une source de lumière !! Un vrai scénario écrit entre deux rails de coke, quoi.

Tchin-Tchin d'Afflelou : une paire achetée, la deuxième offerte !
Tchin-Tchin d’Afflelou : une paire achetée, la deuxième offerte !

        En revanche, les thématiques abordées se démarquent par leur actualité intemporelles. La peur d’une menace biologique ou nucléaire est encore présente dans notre monde. La différence, c’est que dans le film cela participe à l’anticommunisme d’alors, la guerre étant le fait des Russes. Charlton Heston, grand défenseur du port d’armes s’il en est, ne se sépare jamais de ses guns dans le film. Une scène assez ambigu le montre dans une salle de cinéma, regardant les images du mouvement hippie à Woodstock, alors qu’il tient un fusil dans la main. On ne peut faire plus évocateur comme message. Le récit s’accélère quand il découvre qu’il reste d’autres survivants, non contaminés comme lui. Sa rencontre avec Lisa (Rosalind Cash), jeune Afro-Américaine, permet au réalisateur d’apporter une touche Blaxploitation dans son film. Et que dire du bad guy, Matthias (Anthony Zerbe), si ce n’est qu’il est assez ridicule dans son accoutrement médiéval et son maquillage rétro voulant nous faire croire à son albinisme ! Mais qu’importe, The Omega Man est assurément une oeuvre d »époque, porteuse des craintes et des questionnements propres aux années 70 (surpopulation, épuisement des ressources naturelles, danger atomique…), c’est là tout son charme !

Titre original : The Omega Man
Réalisation : Boris Sagal
Nationalité : Etats-Unis
Scénario : Richard Matheson et John W. Corrington
Chef opérateur : Russel Metty
Avec : Charlton Heston, Anthony Zerbe, Rosalind Cash...
Production : Warner Bros.
Durée : 98mn
Sortie en France : 24 novembre 1971



                                                       Dr. Gonzo