Archives du mot-clé Blockbuster

Peur Bleue, de Renny Harlin (1999)

        Renny Harlin, artisan du blockbuster d’action, s’attelle à un monster movie aquatique en 1999. Depuis le carton inter-sidéral des Dents de la Mer, on ne compte plus les films qui copient sans vergogne l’œuvre séminale de Spielberg, à commencer par de fieffés réalisateurs italiens pour qui l’absence de requin dans un film de requin ne pose guère de problème. Peur Bleue (à ne pas confondre avec le film sur la peur des schtroumpf), quant à lui, dispose d’un budget conséquent et cela se voit à l’écran, de nombreuses critiques à l’époque déplorant d’ailleurs une surabondance d’effets spéciaux au détriment de l’émotion. Et puis il faut dire que quand on embauche Samuel L. Jackson, Thomas Jane, LL Cool J. ou encore Stellan Skarsgård, et  bien, ça coûte un peu d’oseille. Le spectateur attentif verra d’ailleurs que la plupart des acteurs n’ont pas trempé la chemise, puisqu’on remarque de façon flagrante les doublures lorsque l’eau pénètre dans la base maritime top secrète.

peur-bleue

        Réalisé sans grande originalité, Peur Bleue est un divertissement du samedi soir, qui n’épargne pas les conventions les plus codifiées et rabâchées de ce style d’exercice, mais avec Renny Harlin à la barre, le spectacle  reste plutôt convainquant pour se laisser emporter par la vague. Trois requins génétiquement modifiés, devenus des tueurs implacables en quête de chair fraîche, se ballade dans un complexe scientifique top-secret (même si tout le monde sait où il se trouve…) bien nommé (Aquatica). Scénario classique, les scientifiques découvrent que leur idée de trouver une solution à la maladie d’Alzheimer en prélevant l’ADN des requins n’est pas forcément très malin, et comme ils le comprennent trop tard (en tout cas, bien après les spectateurs), ils doivent s’échapper du complexe aquatique en évitant de finir en plat de résistance pour les squales.

De fait, un tel synopsis fait de Peur Bleue un véritable slasher aquatique, les requins gigantesques remplaçant le boogeyman implacable et taciturne. L’équipe de scientifiques devient ici la bande de teenagers, en moins décérébrée certes, mais qui y passera quand  même ! Renny Harlin n’épargne personne, pas même les stars du film : Stellan Skarsgård et Samuel L. Jackson connaissent notamment des morts bien sauvages. Quant à ces satanées bestioles d’eau douce,  elles sont exterminées chacune selon une référence aux trois premiers Dents de la mer, soit par une bombonne de gaz, une électrocution, et des explosifs. Le docteur Susan McAlester, présentée comme l’héroïne principale, n’échappe pas non plus à la mort, manière de rappeler qu’à force de jouer avec la science, on finit par le payer. De ce côté là, Peur Bleue correspond parfaitement à l’idéologie moralisatrice d’un certain cinéma hollywoodien.

Dr. Gonzo

Avril au cinéma : le spectateur-légume, et l’art de faire passer des navets pour du caviar

Homer

        En ce début du mois de mai, il me semble important de revenir rapidement sur le terrible mois précédent en matière de sorties cinéma. Pourquoi ? Parce que rarement le spectateur n’a été pris autant pour un bouffeur de pop-corn ignare et dénué de toute conscience. Qu’on se le dise, il n’est pas question ici de recourir à un discours réactionnaire ou nostalgique (le fameux « c’était mieux avant« ), car ce serait là un danger pour n’importe quel amoureux du cinéma qui se respecte. A toute époque correspond son lot de nanars, de chefs-d’œuvres et de « films-que-l’on-aime-sur-le-moment-mais-que-l’on-a-oublié-une-semaine-après » (ils sont nombreux dans cette dernière catégorie). Ce qu’il y a de nouveau et d’inquiétant, c’est plutôt la proportion du cinéma « débilisant » et sa prise en otage des outils de marketing.

        Accaparant le temps d’audience réservé au cinéma, les acteurs et réalisateurs véhiculent leur propagande à peine voilée, se congratulent mutuellement : tel réalisateur est le meilleur metteur en scène, tel acteur a vécu l’expérience la plus inoubliable de sa carrière (bizarrement, il dit cela pour chaque film). Ajoutez-y des journalistes qui évitent soigneusement toute question rigoureuse, ou alors qui, dans un moment de grâce divine, posent des questions n’ayant rien à voir avec le sujet, ce qui permet par exemple à Sophie Marceau de nous dire pour qui elle a voté en 2012. Les spectateurs sont ainsi dès le départ orienté dans leur sortie cinéma du week-end, ils n’entendent parler que des films qu’on veut bien leur montrer. Allez donc essayer de trouver plus de 10 salles qui projettent Aux Yeux des Vivants, le dernier film d’horreur made in France du duo Alexandre Bustillo/Julien Maury ! Certes, leur précédent film, Livide, était ponctué de lourdeurs et défauts, mais le duo apporte de la fraîcheur dans un paysage cinématographique cloisonné, et surtout ose mettre les pieds dans le cambouis pour proposer du nouveau. Alors, M. Montebourg, il serait temps de défendre le made in France au cinéma aussi, avant que tout le monde ne partent faire carrière à l’étranger (comprendre à Hollywood) !

        Que nous on donc proposé les films sortis en avril alors ? Le cinéma français, globalement, continue sur sa lancée classique, on ne change pas une équipe qui gagne. On trouve encore une fois des films qui partent d’un enjeu ou aspect de société pour en faire quelque chose de très consensuel, prenant soin de ne blesser personne et de rassembler. La formule magique du cinéma populaire français, en soit, c’est d’affirmer un côté subversif et progressiste alors que son discours est au final bien conservateur. Chacun reste à sa place, et tout va bien dans le meilleur des mondes, même dans les films comiques qui utilisent les scènes humoristiques pour éclipser le vrai propos (voir Intouchables). En cela, la vie quotidienne et l’expérience des acteurs/scénaristes constitue le premier vivier à histoires. L’incompréhension entre les générations demeure un thème privilégié, comme en témoigne Avis de Mistral, énième film traitant la jeunesse de façon caricaturale, faisant des adolescents des êtres à l’état végétatif communiquant entre eux à base de « PTDR », « j’te kiffe hashtag love putain » ou encore « trop swag ». Oui il en existe des ados comme ça, pas plus de 3% du total des adolescents… Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu ? vient porter le coup fatal à la comédie française. Réalisé comme un épisode « de luxe » de Joséphine ange gardien, le film prétend jouer sur les clichés racistes pour mieux les dénoncer. C’est tout l’inverse : il se joue des défenseurs du multiculturalisme et de la mixité pour mieux les dénoncer. Il symbolise à lui seul le fantasme de l’élite, fière de sa bonne conscience et qui dispose des moyens nécessaires pour travestir son idéologie dans le cinéma populaire. Le Juif joue le Juif, l’Arabe joue l’Arabe et le Noir joue le Noir. L’image donnée est celle d’une France rassurée qui intègre les différentes communautés dans un melting-pot idyllique. A moins de vivre dans une grotte, n’importe qui sait que la réalité est tout autre, que la France est toujours autant divisée en ce qui concerne les questions de classes sociales, culturelles et ethniques. Le calme revient un peu pendant quelques temps quand l’équipe de France gagne la Coupe du monde, c’est vrai…

They Live (1988) de John Carpenter
They Live (1988) de John Carpenter

        Dernier film en date, Barbecue nous embarque quant à lui dans des discussions nombrilo-centrées entre adultes bornés autour d’un barbecue Weber. Le tout est évidemment sponsorisé par Marmiton, mais aussi par l’UMP à n’en pas douter. Non content d’offrir un grand moment de dérision aux spectateurs, l’équipe du film a cela de brillant qu’elle nous donnerai presque l’impression de croire au projet, notamment dans les (nombreuses) interviews ou l’on nous apprend qu’il s’agit d’un réel film engagé porteur de réflexions existentialistes. C’est bien là que se trouve la cerise sur le gâteau (ou sur le sunday comme dirait nos cousins québécois), cette faculté à faire passer un mauvais film pour un morceau de bravoure héritier de Kubrick. Décidément, le cri d’alarme de Vincent Maraval semble loin, même si depuis plusieurs personnalités ont vivement remis en cause le manque de créativité du cinéma français, de Jean Rochefort à Catherine Deneuve en passant par Léa Seydoux. Ah non pardon, c’est Léa Seydoux qui est remise en question en fait (c’est vraiment utile une oreillette dans ces moments-là). Et puis la vraie question demeure : quel sera le titre du prochain film avec Franck Dubosc ? Camping, Barbecue, … Ah je le tiens ! Ce sera sans doute Caravane, parce qu’il faut bien trouver un moyen de transport pour se rendre au camping et faire des barbecues, donc Caravane sera le prequel expliquant les origines des deux premiers. J’ai hâte !

        Outre-Atlantique, ce constat de hold-up cérébral est à peu près similaire. Le mois d’avril nous aura apporté quelques pépites de néant cinématographique. Surfant sur la vague heroic-fantasy pour teenagers, Divergente se base sur un succès littéraire récent. Sans remettre en question la qualité du film, on notera simplement ce phénomène de simplification qui consiste à tout expliquer aux spectateurs et à lui ôter toute possibilité d’imagination. Vous ne savez pas qui est gentils dans Divergente, ne vous inquiétez pas on vous a simplifié la tâche : il y a des groupes qui s’appellent les Altruistes, les Sincères et les Fraternels.

– « C’est con ce que tu dis.

– On s’en fout, c’est pour la télévision française. »

       A-t-on oublié à ce point la faculté de métaphoriser, de représenter une idée par une autre, ou tout autre figure de style qui compose la grammaire du cinéma ? Si l’on se porte sur l’ultra attendu The Amazing Spider-Man 2, la réponse est oui. Ciblant les moins de 12 ans, la nouvelle aventure de l’homme araignée prend garde de n’offrir aucune profondeur dramaturgique, fait de Peter Parker un jeune homme arrogant et séducteur (what the fuck ?), et fait apparaître des personnages qui ne sont là que pour alourdir un scénario déjà indigeste. Et puis si quelqu’un a compris le fonctionnement des pouvoirs d’Electro, qu’il se présente ! Encore une fois, on nous explique absolument tout, même ce qui semble tout bête. Une voix off nous rappelle dans quel lieu on se trouve, les personnages résument les événements précédents (que l’on a vu mais c’est au cas où on n’aurait pas tout compris)… De toute manière, avec les bandes-annonces, les affiches et autres produits marketing du film que l’on nous envoie dans la tronche depuis un an, on connait presque tout du film, jusqu’au final. Ce deuxième film n’est qu’un autre épisode transitoire vers l’ultime volet « épique » et « visionnaire » qui doit clore la saga !!! Donc, ce n’est pas grave s’il ne se passe rien, il fera un carton au box-office, tout comme Man of Steel, dans lequel Zack Snyder cherche pendant 2h30 quel est le sens du « S » sur le costume de Superman.

They Live, encore.
They Live, encore.

          A côté de cet amas de  films fumeux, vous me direz qu’il y a bien eu de bonnes surprises en avril. C’est vrai, on a pu retrouver un Nicolas Cage enfin revenu de l’enfer des séries B et Z (Joe) ou un Woody Allen exquis aux côtés de John Turturro (Apprenti Gigolo). Quant aux spectateurs qui n’ont pas pensé qu’il s’agissait d’une version masculine de « Martine trait les vaches« , ils ont pu apprécier Tom à la ferme. Mais la distribution drastique de ces films ne nous fait pas oublier que l’originalité n’est pas franchement la bienvenue dans les salles obscures et que les multiplexes continuent d’étendre leur logique de normalisation cinématographique. Plus que jamais ami(e)s cinéphiles, si vous voulez découvrir de nouveaux horizons cinématographiques, il semble que les salles de cinéma ne puissent répondre à cela, à moins de souscrire au formatage des pensées. Si nous prenons le cinéma comme « un des plus merveilleux baromètres culturels et sociaux dont nous disposions » pour reprendre Marc Bloch, alors la production actuelle reflète une image de repli identitaire, de peurs collectives archaïques enfouies, mais aussi d’une élite qui ne prend pas de gants pour conserver son hégémonie. Quant aux petits artisans indépendants qui veulent offrir du neuf (aussi bien niveau scénario que mise en scène ou autre), seule la solidarité et le partage des cinéphiles pourra leur permettre la reconnaissance qu’ils méritent.

P.S. : Au fait, j’aime le cinéma, rassurez-vous. Il fallait juste que j’évacue mes pensées noires sur les dernières sorties qui ont profondément ruiné mon mois d’avril. Je ne prétend pas non plus dicter ce qui est bon ou mauvais, beau ou laid, les appréciations n’engagent personne.

P.S. 2 : Avant que l’on me taxe d’anti-cinéma français, anti-patriote, dissident du goût ou autre , non je ne le suis pas, j’ai aimé plusieurs films français ces derniers temps.

P.S. 3 : Si vous lisez ce troisième P.S., c’est que vous avez tout lu. Félicitations !

Dr. Gonzo

Pacific Rim, de Guillermo Del Toro (2013)

Pacific Rim

         Avec Pacific Rim, Guillermo Del Toro s’offre pour la première fois de sa carrière un budget énorme de 190 millions de dollars, marketing inclus, afin de réaliser un rêve de gosse. Pas seulement le sien, mais aussi celui de millions de geeks, cinéphiles, cinéphages… Qui n’a pas rêvé un jour voir des mechas combattre des kaijus, dans une symphonie de destruction homérique ? Pour autant Pacific Rim ne s’adresse pas seulement aux geeks, loin s’en faut. Blockbuster oblige, le film est destiné à être rentable dans la tête des dirigeants, et ils ne peuvent se permettre de balancer des termes que le spectateur lambda ne puisse comprendre. D’où la nécessité d’expliciter les termes de « kaiju »  (monstre marin géant, dont le premier représentant est Godzilla dans les années 50 et reflet du Japon post-Hiroshima) et de « jaeger » (« chasseur », des mechas ou robots pilotés par des humains), et ce avant la première image du film.

        Contrairement à la grande majorité des blockbusters actuels, Pacific Rim est un film original, dont l’univers n’a encore jamais été développé et qui ne repose pas sur une bande-dessinée ou un livre. Et malgré les (trop) nombreuses images ou bandes-annonces dévoilées avant la sortie du film, on peut dire sans trop de risques que le film arrive quand même à surprendre et offre son lot de moments forts et de surprises en tout genres. Après une séquence explicative obligatoire pour entrer dans l’univers du film, on prend connaissance avec les principaux personnages, tous bien écrits et charismatiques. Raleigh Becket (Charlie Hunnam, le héros de Sons of Anarchy) et Mako Mori (Rinko Kikuchi) forment un duo attachant contrôlant le jaeger américain « Gipsy Danger » ; Stacker Pentecost (Idris Elba) incarne la notion même du charisme rien qu’avec sa présence physique et ses discours imposants (à voir absolument en VO, le doublage français est d’un ridicule abyssal), Hannibal Chow (Ron Perlman) est tout simplement magique, un rôle taillé pour ce grand acteur par ailleurs ami de longue date de Guillermo Del Toro (pour info, il y a une scène post-générique à ne pas manquer pour connaître la fin de son personnage !). Enfin les deux scientifiques que sont Newt Geizler (Charlie Day) et Hermann Gottlieb (Burn Gorman) brillent par leur humour décalé et leur caricature outrancière du monde scientifique.

Y a-t-il besoin de mots sur une image pareille ?

        Le bestiaire de Pacific Rim est tout simplement gargantuesque, c’est un peu le fantasme de tout fantasticophile qui prend vie ! Bien sûr l’animation permettait déjà de voir des créatures si dantesques, mais le fait de le voir en film live rend la perception bien plus terrifiante et jouissive ! Le rendu des effets spéciaux (signés ILM) atteint ici un point d’orgue jamais vu, c’est époustouflant il n’y a pas  d’équivalent dans l’industrie du cinéma passée et actuelle, exception faite d’Avatar. Del Toro donne une grande leçon de cinéma à tous les Michael Bay et autres Roland Emmerich, choisit des angles originaux (les contres-plongées de malade s’accumulent de façon incroyable), livre des plans séquences de destruction vertigineuses et des combats épiques, et n’en oublie pas pour autant des séquences bien plus tragiques comme les souvenirs de Mako voyant pour la première fois un kaiju lorsqu’elle était enfant, des images d’un souffle dramatique intense. Chaque kaiju dispose de ses caractéristiques propres et est immédiatement reconnaissable, le scénario apporte un véritable soin à leur univers, partant de la faille inter-dimensionnelle (la « brêche ») dans l’océan pacifique. Ils sont ainsi divisé en plusieurs catégories, selon leur taille, le plus grand étant de catégorie 5, celui qui conclut magistralement le film. Pour les combattre, l’armada de jaegers déployée est tout aussi gigantesque et bien développée sur le papier comme à l’écran. On évite soigneusement la publicité pro-américaine pour se concentrer sur l’union entre les pays qui combattent les kaijus ensemble. Le « Gipsy Danger » est évidemment la vedette des mechas, mais n’oublions pas les très beaux « Striker Eureka » (Australie) ou « Crimson Typhoon » (Chine). Bref du pain béni, surtout sous la direction du chef opérateur Guillermo Navarro qui livre une fois de plus un rendu somptueux, le tout accompagné d’une musique martiale et rutilante très rock’n’roll.

        Loin de se cantonner au monster movie pur et dur, Pacific Rim est aussi un film de personnages, avec de l’émotion et un scénario solide reflétant la culture artistique (la peinture hispanique ou asiatique) et intellectuelle (la psychanalyse notamment) de son auteur, qui fait du film la combinaison parfaite entre art et industrie, ou comment Guillermo Del Toro garde le contrôle total sur une grosse machine de près de 200 millions de dollars. Des petits détails montrent d’ailleurs le regard sincère du réalisateur qui ne perd jamais son objectif en cours de route et qui donne au film sa patte si soignée : un oiseaux qui s’envole calmement après qu’un kaiju tombe sur le port de Hong-Kong, un jaeger qui lève soigneusement les jambes pour ne pas écraser un pont avec des civils (Superman, prend en de la graine !)… Les exemples sont nombreux de ce que Pacific Rim représente comme univers de science-fiction complexe et foisonnant. Dans le même ordre d’idées, tout un développement autour des conséquences de l’arrivée des kaijus est présent, notamment les aspects religieux (un culte est crée en l’honneur des monstres, assimilés à la vengeance divine), économiques (le marché noir des organes de kaijus, dirigé par Hannibal Chow) ou encore politiques (l’alliance entre les pays du Pacifique, la Résistance…). De fait Pacific Rim est un film vivant, grouillant de détails, et dont on imagine mal qu’il ne soit pas décliné en trilogie tant l’univers le permet. Parfait hommage à Ray Harryhausen et Ishiro Honda, Pacific Rim est, je pense que vous l’aurez compris après les lignes que je viens d’écrire, l’un des plus grands moments de cinéma depuis un moment, en plus d’être un habile pied de nez à l’industrie hollywoodienne (la tagline « Pour combattre des monstres, nous avons créé des monstres » peut très bien se comprendre dans ce sens).

Dr. Gonzo

Le requin qui valait 470 millions de dollars !

     

Les Dents de la mer n’est pas un film effrayant en soi ; cependant, quand on le visionne très jeune, mettre le gros orteil dans une baignoire devient dans les jours suivants une épreuve d’une insondable difficulté. On a tous, après avoir vu le film, connu un certain malaise en se baignant dans la mer sans avoir pied. La peur d’être happé par quelque chose, même un mérou, nous donnait des sueurs froides. Et cette frayeur était encore plus fondée quand on nageait au large de la Réunion après s’être fait une entaille au genou.

Bon, je résume l’histoire, mais tout le monde, je pense, la connaît.

Nous sommes donc à Amity, petite station balnéaire tranquille et pépère située sur la côte est des États-Unis, mais qui se voit prise d’assaut par un grand (très grand) requin blanc amateur de chair humaine. Après plusieurs attaques, Martin Brody (Roy Scheider), chef de la police fraîchement exilé de New York, Matt Hooper (Richard Dreyfuss), océanographe fortuné et le capitaine Quint (Robert Shaw), vieux loup de mer solitaire et chasseur de requins émérite, décident de partir tuer la bête.

Ils seront sponsorisés par Captain Iglo.     

Sorti en 1975 aux États-Unis, Les Dents de la mer, adapté d’une nouvelle de Peter Benchley, offre à Steven Spielberg la consécration mondiale et fait du film le premier blockbuster cinématographique. Pourtant, la partie n’était pas gagnée d’avance. Le tournage en mer doit se faire dans un mauvais temps répété ; Bruce, l’énorme requin animatronique, ne fonctionne que très rarement ; le temps de tournage se prolonge et explose le budget du film… Heureusement, Les Dents de la mer, qui a coûté 9 000 000 de dollars, est une réussite totale et en rapporte 470 000 000 ! Diantre ! Pourquoi un tel succès ?

Plusieurs raisons, mes amis. Premièrement, la réussite du film est en partie due à son héros, Martin Brody, superbement joué par Roy Scheider, qu’on pourrait plutôt qualifier d’antihéros, tant cet homme ordinaire, père de famille phobique de la mer, est l’antithèse de l’aventurier romantique habituel de ce genre de film. Le spectateur aura donc plus de facilité à s’identifier à lui. Cet homme, c’est un peu vous ou moi, si vous voulez – ou plutôt vous, car moi, ces ridicules bestioles que sont les requins, je les utilise comme planche de surf ! Venez me voir à Lacanau le 25 avril prochain ;). Comment ça, il n’y a pas de requins blancs à Lacanau ?! Passons, bande d’ignorants.

Deuxième élément important du film, qui explique grandement son succès : la suggestion. Plutôt que de dévoiler le monstre, le film de Spielberg utilise les plans subjectifs, ou bien un simple aileron, pour jouer avec nos nerfs, et le requin n’apparaît véritablement que dans la dernière partie du film. Sa présence est dans un premier temps sous-entendue par la musique angoissante et répétitive de John Williams et ça, c’est un vrai coup de maître ! Ça y’est, vous avez ce petit gimmick en tête, hein ! Eh ! Eh ! Dans la même idée d’évocation, Les Dents de la mer, s’il est sanglant – et encore –, a l’habilité de ne pas verser dans le gore voyeuriste. Néanmoins, deux courtes scènes d’autopsie (le cadavre de la jeune étudiante et l’ouverture du requin-tigre), des photos de corps mutilés, ainsi que les différentes attaques offrent leur petite dose de liquide écarlate – la scène la plus impressionnante à ce sujet étant sans doute celle du gamin tué sur son pneumatique et de tout ce sang qui se distille dans l’eau et remonte à la surface. Moi, ça me donne soif tout ça ! Enfin, toujours selon la même formule, il convient de souligner la force et l’efficacité de certains dialogues, notamment celui, effrayant, du capitaine Quint racontant son épopée de survivant du sous-marin l’Indianapolis, dans la troisième partie du film. Ou encore cette remarque du maire d’Amity, qui refuse que Hooper ouvre le requin-tigre pour s’assurer qu’il s’agisse du bon requin : « Ne comptez pas sur moi pour le voir dégobiller le petit Kintner sur le quai ! ».

De façon plus technique, on peut remarquer dans cette œuvre de Spielberg plusieurs constantes. Tout d’abord, il convient de noter l’aspect ternaire du film. Spielberg utilise en effet le chiffre « 3 » dans toute sa construction narrative, et cela au-delà du schéma typique de tout film catastrophe : calme apparent – irruption du danger – retour à la stabilité. Il y a trois personnages principaux (Brody, Hooper, Quint) ; les trois éléments de la famille idéale sont tués (femme, enfant, homme…, voire chien) ; trois barriques remontent à la surface ; on aperçoit trois mouettes à la cinquante-troisième minute sur la gauche de l’écran…

Les Dents de la mer repose également sur l’idée d’oppositions, de dualité omniprésente pendant tout le film : évidemment, le premier de ces conflits est celui qui oppose Brody au requin, mais pas seulement. De façon plus globale, la station balnéaire d’Amity, entité à part entière, est attaquée fréquemment par le requin-monstre ; le maire têtu s’oppose aux directives émises par le chef de police Brody quant à la fermeture des plages ; une certaine mésentente règne dans un premier temps entre le capitaine Quint et le jeune océanographe Hooper ; enfin, la dualité souveraine de ce film demeure celle, éternelle, millénaire, de la mer contre la terre. Amen.

Dernier élément notable : la course-poursuite. C’est la jeune fille poursuivie par l’étudiant le long des dunes ; le maire qui court après Brody pour le faire changer d’avis quant à l’interdiction des plages ; les pêcheurs qui traquent le requin ; le requin qui traque ses proies (en cela il est le principal poursuiveur du film) et enfin, nos trois héros qui poursuivent le requin-monstre afin d’en finir avec lui.     

Au final, Les Dents de la mer est un film efficace, réussi, qui range Steven Spielberg dans la catégorie des grands réalisateurs, et qui va remplir les cinémas et vider les plages pendant l’été 1975. Seul défaut, l’aspect un peu trop mécanique du requin, justement ; mais en même temps, on le voit finalement assez peu, et puis franchement ça va…. Enfin, il y aura toujours les défenseurs des requins qui pesteront contre un film qui aurait ruiné une réputation déjà bien mal acquise. Ça n’est pas totalement faux. On nous dira toujours que le crocodile, le cobra, le moustique ou la dinde tuent plus d’hommes chaque année que le requin, malgré une certaine recrudescence des attaques ces derniers mois. Mais dans ce cas, que les défenseurs des extraterrestres n’aillent pas voir Alien et ceux du Nord de la France Bienvenue chez les Ch’tis. Eh !

NDLR : Pour cette critique, je me suis aidé de l’excellent livre sur Steven Spielberg de Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon : Steven Spielberg, éd. Dark Star, 2001.

Pour finir, ce petit hommage à Franquin…

Image tirée de FRANQUIN : Idées noires, L’Intégrale, Fluide Glacial, Paris, 2007.

Haydenncia