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L’Oiseau au Plumage de Cristal, de Dario Argento (1970)

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Sam Dalmas est un écrivain américain vivant à Rome avec sa petite amie Julia, mannequin. La nuit précédant son retour aux États-Unis, il est témoin de l’agression d’une femme par un mystérieux individu vêtu d’un imperméable noir. Essayant de lui porter secours, il est piégé entre les deux portes automatiques d’une galerie d’art et ne peut qu’observer pendant que l’assaillant s’enfuit. La femme, Monica Ranieri, épouse du patron de la galerie, survit à l’attaque, mais la police confisque le passeport de Sam pour l’empêcher de quitter le pays, pensant qu’il pourrait être un important témoin. Sam est alors hanté par ce qu’il a vu cette nuit-là, persuadé qu’un élément important lui échappe. Lui et son amie deviennent les nouvelles cibles du mystérieux agresseur.

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        En 1969, un certain Dario Argento – critique de cinéma et accessoirement co-scénariste du monumental Il Etait une fois dans l’Ouest de Sergio Leone – est en passe de renouveler la façon de concevoir le cinéma populaire. L’un des scénaristes du western de Leone lui conseille de lire – pour son bon plaisir – The Screaming Lili, un roman policier de Fredric Brown, qui deviendra la base solide du scénario de L’Oiseau au Plumage de Cristal. Mais Dario Argento ne compte pas le réaliser, son truc pour l’heure c’est surtout l’écriture. Face aux refus successifs des producteurs, son père décide de le produire à condition que son rejeton le mette en scène (sa famille est dans le milieu artistique, au passage) ! Voila pour les prémisses, parlons maintenant du film lui-même.

        L’Oiseau au Plumage de Cristal est un giallo, c’est-à-dire un thriller italien teinté d’éléments violents et/ou sadiques qui le rapproche du cinéma d’horreur. Ce genre de film, dont l’origine du mot signifie « jaune » en raison de la couleur des couvertures des romans policiers des années 30 à 60, apparait avec la figure de proue Mario Bava dans les années 60. Citons entres autres références du genre, La fille qui en savait trop (1963) et Six femmes pour l’assassin (1964).

        Ainsi si le film semble au premier abord n’être qu’un simple film policier, détrompez-vous ! Argento nous entraîne dans un thriller solide, qui plus est dans un environnement moderne où le tueur peut venir de n’importe où. On voit que le réalisateur connait (et aime) Rome par coeur, il filme les rues, les bâtiments  jusque dans ses endroits les plus inquiétants avec une énergie singulière. Il nous invite à chercher des indices dans le décors, à parler aux personnages comme si l’on se trouvait avec eux. Et pour le coup, c’est très réussi, notamment grâce à un scénario passionnant et d’excellents acteurs – Tony Musante et la sublime Suzy Kendall en tête. Malgré le côté sérieux et pervers de l’histoire, Dario Argento ose introduire des notes d’humour qui s’y intègrent parfaitement bien. On retiendra par exemple des seconds rôles savoureux, l’antiquaire homosexuel un peu trop entreprenant, le peintre ermite qui offre gentiment une nourriture disons peu appétissante. Le film joue de ces décalages d’ambiances, de ces situations anodines au cours d’une enquête qui, elle, ne l’est pas.

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        Sur la forme, L’Oiseau au Plumage de Cristal ose également beaucoup de choses. Emboîtant le pas à de nombreux films d’horreur, les scènes du tueur nous apparaissent en vue subjective (respiration maladive en prime), et nous incitent sans prévenir à être complice des meurtres sordides. Ces scènes sont d’ailleurs extrêmement bien mises en scène, d’une violence graphique étonnante, le tout sur une musique de Ennio Morricone !! L’Oiseau au Plumage de Cristal fait preuve d’une réalisation moderne, multipliant les inserts et autres gros plans de manière maîtrisée. De plus ce film constitue un pont indéniable entre le cinéma populaire et le cinéma expérimental. Le succès critique et public du film lors de sa sortie (il restera à l’affiche plusieurs années dans certains cinémas italiens) est là pour confirmer une chose : il s’agit d’un divertissement populaire indéniable. Passant d’une discussion de routine sur une enquête, puis par une course poursuite haletante, pour finir par une scène sanglante et opressante, tout y passe. Un bijou de suspense considérable.

         On retrouve un autre ingrédient que Dario Argento reprendra pour ses autres films, à savoir l’intérêt pour l’art. En effet, le premier crime a lieu dans une galerie d’art moderne. Mais il y a aussi ce tableau troublant, objet de perversion qui incite à tuer une fois qu’on le regarde – un élément par ailleurs mincement fantastique qui entretient le mystère. Son amour pour l’art et plus particulièrement pour  la peinture, Dario Argento le répercute sur sa façon de filmer, il fige la réalité par des arrêts sur image, ses scènes de meurtres semblent inspirées des grands peintres romantiques avec comme différence notoire, l’aspect fétichiste (les gants noirs…). On pourrait ainsi parler du cinéma de Dario Argento comme d’une peinture en mouvement, tant l’exercice de style est réussi. Pour faire simple, un film en tout points magistral.

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        Avec une telle réussite, la carrière du réalisateur démarre logiquement, perfectionnant son art de film en film dans les années 1970-80-90 (la qualité de ses derniers films est très discutable). Il lance par la même occasion un engouement populaire à l’égard du giallo, initié par Mario Bava. Pourtant, cela a failli tourner à la dérive : de par sa réalisation audacieuse qui se détache des conventions du genre, un exécutif du studio Titanus voulait reprendre le film à zéro avec un autre réalisateur, avant que le père de Dario Argento intervienne. Bien lui en a pris !

                                                                                                                                          Dr. Gonzo

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Une journée particulière (Una giornata particolare), d’Ettore Scola (1977)

L’autre jour, je discutais avec Emilie Besse de la situation catastrophique des phoques-kangourous sur l’île de Tahuatu (www.sauvonslesphoqueskangourous.com), quand sans aucune transition elle me parla de ce film, Una giornata particolare.

Et en voilà d’un film qu’il est beau ! Finalement, les phoques-kangourous de l’île de Tahuatu, on s’en fout !

L’histoire d’Une journée particulière se déroule sur une seule journée, celle du 8 mai 1938, quand Hitler (vous connaissez ?) fut invité en grandes pompes par Mussolini à Rome pour sceller l’alliance entre l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. D’ailleurs, une présentation d’actualités fascistes restitue en prologue le contexte et donne le ton de liesse collective de cette journée particulière de 1938. Toute la famille d’Antonietta (Sophia Loren) se rend à la parade. Tous sont des Chemises noires, Balilla et Filles de la louve, et Antonietta voue elle-même une grande admiration au Duce. Contrainte par son travail domestique à rester au foyer, Antonietta fait la connaissance de son voisin Gabriele (Marcello Mastroianni), et le sauve malgré elle du suicide. Gabriele, speaker de la radio nationale, a été renvoyé en raison de son homosexualité. Ses propos désabusés et antifascistes choquent Antonietta, puis l’attirent irrésistiblement. Gabriele repousse ses avances. Furieuse et humiliée – elle ignore encore qu’il est homosexuel –, elle s’enfuit puis, prise de remords, revient sur ses pas, malgré les mises en garde de la concierge, encore plus fasciste que les fascistes. C’est la naissance d’une amitié profonde entre Gabriele et Antonietta, entre ces deux êtres esseulés. Finalement, Antonietta prend peu à peu conscience qu’ils sont unis par leur commune exclusion d’une idéologie fondée sur la glorification de la virilité et l’exclusion des autres…

Très habile réquisitoire contre le fascisme, Une journée particulière est à sa sortie unanimement salué pour sa direction d’acteurs et l’habileté de sa mise en scène. Le film est épuré. Il s’agit quasiment d’un huis clos au sein d’un immeuble presque désert ; un immeuble moderne, collectiviste, pondu par le régime. La bande-son est principalement constituée de la voix du chroniqueur qui retransmet en direct et avec véhémence cet « événement historique », à travers le poste de radio que la concierge à mis à fond dans la cour de l’immeuble. Ainsi, avec cette omniprésence du discours oppresseur pendant le film, Ettore Scola souligne l’envahissement et la prégnance du discours officiel au cœur des foyers, et l’aspect totalitaire du régime fasciste, qui tente le plus possible de supprimer l’intime et le personnel.

Antonietta est une femme comme le fascisme les aime : soumise et dévouée à sa famille et à son Duce. Une femme fanatique d’apparence, mais surtout manquant sans doute d’éducation et de culture, une femme naïve, fragile et finalement très seule, au côté d’un mari rustre et macho et d’enfants qui n’écoutent que leur père. Et Gabriele est un être cultivé, drôle, secret, mais triste et perdu. Un être qui n’a personne à qui parler, et qui va trouver en Antonietta une confidente, une complice, une amie, l’espace d’une journée.

Gabriele et Antonietta sont des parias du régime, des gens que le fascisme tente d’exclure ou de cloîtrer le plus possible. Le film est d’ailleurs fort dans son imbrication de l’Histoire et de la fiction, du public et du privé, du quotidien et de l’anecdotique dans une idéologie totalitaire qui nie toute vie privée et uniformise les comportements. En se parlant l’un à l’autre, peu à peu, les deux voisins se découvrent, se libèrent du carcan de l’idéologie fasciste, et apparaissent finalement aussi seuls l’un que l’autre, aussi prisonniers l’un que l’autre. Dans l’immeuble presque désert, la radio tonitruante relaie comme en écho la ville en liesse, soulignant l’opposition des deux mondes. À la sonorisation excessive de l’espace public répond l’isolement du couple.

Finalement, le film s’achève de façon grave. En l’espace d’une journée, Antonietta a été confrontée à sa propre passivité par Gabriele. Mais hélas, au sein de ce fascisme victorieux, on sent que cette journée sera unique dans sa vie et que dès le lendemain, elle devra reprendre son rôle conformiste de mère au foyer soumise au sein de sa famille de mussoliniens accomplis. Mais pour elle, ce 8 mai 1938 aura été véritablement une journée particulière…

Une journée particulière est un très très beau film, un conte moral qui fait l’autopsie d’un fascisme ordinaire. Une œuvre magistral, avec de superbes acteurs, à voir absolument !

Merci Emilie Besse !

 Haydenncia

P.S. : à voir en VO absolument sous peine d’excommunication ! Je ne sais d’ailleurs pas si le film existe en version française et si non, tant mieux !