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Un jour sans fin, de Harold Ramis (1993)

Qui n’a pas rêvé, suite à une gaffe, un faux pas, une maladresse ou tout simplement après avoir malencontreusement renversé l’huissier qui venait chercher vos meubles, de reprendre la journée à zéro, de revenir un instant en arrière, de pouvoir tout effacer pour tout recommencer ? Si vous saviez combien de fois j’ai supplié Dieu et Christophe Dechavanne pour rembobiner une journée mal partie. D’ailleurs, une question au passage : rassurez-moi, incendier une maison de retraite, ce n’est pas un crime ?

Phil Connors (Bill Murray), journaliste à la télévision et responsable de la météo part faire son reportage annuel dans la bourgade de Punxsutawney où l’on fête le « Groundhog Day » : « Jour de la marmotte ». Dans l’impossibilité de rentrer chez lui ensuite à Pittsburgh pour cause d’intempéries il se voit forcé de passer une nuit de plus dans cette ville perdue. Réveillé très tôt le lendemain il constate que tout se produit exactement comme la veille et réalise qu’il est condamné à revivre indéfiniment la même journée, celle du 2 février…

6h00.. Encore, et encore, et encore...
6h00.. Encore, et encore, et encore…

S’il n’est pas le premier à se servir du thème de la répétition en boucle d’une même journée (time loop), le film de feu Harold Ramis est une ritournelle agréable, une comédie américaine typique du début des années 1990, dans la veine de Madame Doubtfire et autres Danse avec les loups. Basé sur un scénario simple mais efficace, avec des situations loufoques et un ton gentiment absurde, Un jour sans fin n’est certes pas un chef d’œuvre, mais plutôt le genre de film qu’on aime revoir de temps en temps, car on en garde un bon souvenir.

Phil, donc, petite célébrité sardonique et snobinarde, se retrouve condamné à revivre chaque jour… le même jour. 24 heures chronos version Retour vers le futur, gros ! Le début du film, de fait, nous permet de voir grosso modo la trame de la journée amenée à se répéter.

Top ! Le réveil sonne à six heures pile sur une chanson – qui deviendra de plus en plus horripilante – de Sonny & Cher, suivi du commentaire affligeant de deux commentateurs visiblement enchantés par l’événement local : le Jour de la Marmotte (Groundhog Day, le titre du film dans la version originale), rituel pittoresque annonçant un hiver plus ou moins long. Et devoir couvrir cet événement, Phil, ça le fait ch… au plus haut point. Hélas, coincé dans une faille spatio-temporelle, le bougre devra se coltiner plusieurs fois cette manifestation zoologico-météorologique… Notons au passage que Bill Murray fait du Bill Murray (et on adore ça), avec ses répliques qui font mouche et son air désabusé. Et la marmotte est très bien.

Un Jour sans fin

Evidemment, à force de revivre chaque jour la même journée, Phil en connaît tout le déroulement, le moindre rouage à la minute près. Et naturellement – mais qui ne ferait pas la même chose – au bout du troisième ou quatrième jour, c’est la grosse éclate ! la totale déconne ! la fête du slip à Palavas-les-Flots ! S’affranchissant (sagement) de toutes les règles, Phil décide de se faire une petite virée anarchisante #Compagnie créole #Aujourd’hui tout est permis #Décalecatan Décalecatan Ohé Ohé !

Mais Phil s’en fout, il sait que demain tout aura été effacé. Typiquement le genre de film où l’on se met à la place du héros !

Mais surtout, le plus cool (et aussi le plus dramatique) dans ces rembobinages temporels, c’est, lorsque l’on cherche à séduire la personne qui nous plaît, comme Phil avec Rita (Andie MacDowell), de pouvoir roder son plan drague, comme quand on recommence plusieurs fois un brouillon avant de réussir l’oeuvre parfaite.

En l’espace d’une journée (répétée), Phil saura ainsi, à la grande surprise de Rita, jouer parfaitement du piano, réciter de la poésie française, et connaître comme par magie les goûts de sa dulcinée à l’avance, ce qui donne d’ailleurs lieu à de petites saillies drolatiques : « Je déteste le caramel » s’exclame Rita, et Phil de noter tout haut, pour la prochaine fois : « Ni chocolat blanc, ni caramel ».

Mais surtout, summum du plan drague, l’estocade finale qui fera fondre votre conquête à coup sûr : sculpter son visage dans la glace devant son regard émerveillé, à la manière d’Edward aux mains d’argent. Ça, c’est la grande classe ! Même jour après même jour, Phil a eu le temps de se former à cet art un peu givré et, à force de voir et revoir Rita, il connaît son joli minois par cœur (et puis, il faut dire qu’il l’a vu dans une pub pour L’Oréal). J’ai bien essayé de faire la même chose avec un tas de neige, mais le résultat ressemblait plus à Régine après un marathon dans le désert qu’aux traits harmonieux et délicats de mon joli modèle.

Un jour sans fin

Alors certes, et ce n’est ni la première ni la dernière fois que j’écris cela : à la fin, la morale est sauve. La marche du temps reprend son cours dans un happy end prévisible. Bill Murray, à l’origine égoïste, cynique et misanthrope, met cette journée à contribution pour devenir quelqu’un de meilleur et donner un sens à sa vie. Mais enfin, ça fait du bien un peu de gentillesse dans ce monde consumériste, individualiste et végétarien.

Bref, Un jour sans fin est un film plaisant, loufoque, parfois un peu long (un film sans fin ^^ ?), qui m’a rappelé les livres de la collection Délires que je lisais petit (Piégé le premier jour de la colo, Piégé le jour de la rentrée, La prof de math a des gros seins…). Voilà le type-même du film du dimanche soir qu’on regarde une chaussette trouée au pied gauche et un bol d’Apéricubes sur la table basse, en compagnie de Joël son raton laveur héroïnomane.

Qui n’a pas rêvé, suite à une gaffe, un faux pas, une maladresse ou tout simplement après avoir malencontreusement renversé l’huissier qui venait chercher vos meubles, de reprendre la journée à zéro, de revenir un instant en arrière, de pouvoir tout effacer pour tout recommencer ?

Haydenncia

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Guerrière, de David Wnendt (2011)zi

Guerrie affiche

Depuis la chute du mur de Berlin, Michel Drucker n’a pas changé et Line Renaud rajeunit. En dehors de ça, cette rupture brutale qu’a constituée l’unification des deux Allemagnes en 1990 et les profonds déséquilibres que cela a entraînés ont fait naître un peu partout en Germanie des petits groupes nostalgiques d’une époque où le Reich dominait l’Europe et paraissait uni, à l’ombre de la croix gammée et du petit moustachu hystérique. Les membres de ces différents groupes se reconnaissent à leur crâne tondu (tous ont un partenariat avec Gilette et Wilkinson – ce sont, après tout, les plus gros utilisateurs de rasoirs du monde), leur visage boursouflé par l’alcool et raidi par la haine et leur corps qui ressemble au catalogue Panini de ce que le monde compte de tatouages racistes. Ce sont les néonazis ou naziskins ou boneheads ou gros cons.

Guerrière [Kriegerin] raconte deux destins croisés au sein de ce monde glauque et fielleux, celui d’une rédemption et celui d’une chute, à la manière d’Americain History X auquel le film de David Wnendt fait beaucoup pensé.

Marisa (Alina Levshin), 20 ans, fait partie d’un gang de néonazis au nord de l’Allemagne. Tatouée de swastikas, le crâne rasé, elle déteste les étrangers, les juifs, les noirs et les flics, à ses yeux tous coupables du déclin de son pays et de la médiocrité de son existence. Manifestations de haine, violence et beuveries rythment son quotidien, jusqu’à l’arrivée en ville d’un réfugié afghan et l’irruption dans son gang d’une adolescente de 14 ans. Ces nouveaux venus mettent à mal le fanatisme de Marisa…

Mon papa...
Mon papa…

Je ne sais plus qui disait que certains deviennent néonazis comme ils auraient pu devenir punks, par rejet de la société, par rébellion compulsive et émotive, par dégoût de tout, à commencer par celui d’eux-mêmes (c’est sans doute encore plus vrai avec les néonazis). Les nazillons que Guerrière nous montre, en tout cas, ressemblent plus à des pommés haineux et haïssables qu’aux militants fanatiques d’une cause réfléchie et pensée. Ils ont trouvé dans leurs « Kameraden » au crâne rasé une deuxième famille, voire une nouvelle famille, où pour une fois ils se sentent acceptés et unis dans un même rejet de l’altérité.

Au sein de cette micro-société super sympa, Marisa, âme de guerrière mais à la cause dévoyée, est un joli brin de fille amoché par le néonazisme, à commencer par son horrible coiffure qui me rappelle celle de ma grand-mère en juin 44. Au sein d’une famille visiblement éclatée, son référent affectif demeure son grand-père, un type pas très net qui l’entraînait quand elle était gosse à porter de lourds sacs de sable sur le dos, façon récréation des Jeunesses hitlériennes.

Caissière dans le supermarché de sa mère, Marisa refuse d’encaisser les clients d’origine étrangère – autant dire qu’une néonazie caissière à Barbès glanderait toute la journée. Son copain est évidemment un bas du front (national) ultraviolent, aussi sympathique qu’une grenade dégoupillée, et sa mère semble assez indifférente aux idées politiques de sa fille, mais comme la plupart des gens « normaux » que l’on croise dans ce film – j’y reviendrai. Bref, Marisa la guerrière paraît bien enracinée dans ce petit monde brun et totalement misogyne qui se vomit, mais sur les autres.

Guerrière

En parallèle, il y a Svenja, une adolescente de 15 ans, bonne élève, fille de famille moyenne, pour qui Hitler a autant de signification qu’un arc-en-ciel pour un aveugle, mais qui pourtant semble mal partie dans la vie. Son pseudo sur le web est « Haineuse » (le même que celui de Claire Chazal, dit donc !), elle fume par « rébellion », s’amourache d’un type affilié au groupe néonazi du coin et déteste son beau-père (un brin tyrannique). Bref, la proie idéale, qui n’aspire qu’à trouver un mouvement en marge et des jeunes de son âge suffisamment influents pour se laisser guider jusqu’aux tréfonds de la haine.

Les deux filles, Marisa et Svenja, qui peu à peu vont apprendre à se connaître et à s’estimer, sont liées par un commun rejet du monde qui les entoure, un sentiment d’incompréhension, une même haine du présent et un sérieux besoin de reconnaissance. Et aussi, sans doute, une bonne dose de connerie.

Enfin, il y a un troisième personnage, un petit clandestin afghan légèrement tête à claques qui, alors qu’il va dans un premier temps catalyser la haine de Marisa, va finalement devenir le « rédempteur » de la jeune fille, quand celle-ci va soudain – de façon d’ailleurs totalement invraisemblable – ouvrir les yeux et comprendre à quel point ses idées sont pourries, comme ça, presque en un claquement de doigts. Mouais…

Guerrière

Guerrière, premier long-métrage de son réalisateur, est intéressant quand il raconte l’embrigadement au sein de la mouvance néonazie de jeunes gens en mal d’affect, à la recherche d’une nouvelle famille, d’une nouvelle « fraternité » groupée autour d’un leader plus ou moins charismatique – ici un gourou brailleur à l’œil chassieux, à la lippe écumeuse, amateur de « Große Bier ».

Certaines scènes sont plutôt bien mal fichues, même si je les ai trouvées quelques fois à la limite de la « complaisance » (dans leur côté stylisé), notamment celles retranscrivant les beuveries du groupe sur fond de musique (de hurlements) Oi !… Et l’on voit aussi à quel point, de nos jours, ces jeunes nazillons font pleinement partie du paysage allemand, un peu comme en Russie, et finissent même par être intégrés à la communauté qui les regarde avec une triste indifférence. En gros, on remarque plus facilement leur belle paire de chaussures que leur énorme svastika dans le cou. Accablant.

Cependant, comme je le soulignais plus haut, le film souffre d’un fort manque de crédibilité, quitte à tomber dans l’incohérence quand du jour au lendemain la jeune néonazie convaincue, déjà accepte que sous ses yeux le jeune étranger afghan vole dans son magasin, mais surtout transforme sa maison en refuge pour clandestins. Un revirement totalement improbable, qui malheureusement gâche l’intrigue du film. Faut pas pousser Großmutter dans les Nesseln !

Mais c’est vrai que les néonazis ne sont pas à un paradoxe prêt. Il n’y a qu’à voir en Russie, pays où l’on compte sans doute le plus de néonazis au mètre carré, quand le peuple slave était destiné dans l’univers mental nazi à devenir une « race d’esclaves »… D’autre part, certains de ces crânes rasés se considèrent dans leur petit esprit romantique et nostalgique comme les nouveaux SS, mais étant donné les règles de vie drastiques et austères de la SS (alcool et tabac, voire viande officieusement bannis), ces gens ivres 23 heures sur 24 auraient eu plus de chance de terminer dans un caniveau que dans l’Ordre Noir.

Bon, certes, ils boivent comme boivent les punks à chien – leurs cousins très éloignés, de l’autre côté du spectre politique : pour oublier cette vie injuste et ce monde naze (à défaut d’être nazi), et sans doute aussi pour désinhiber une mentalité de merde qu’eux-mêmes ont peut-être du mal à accepter. Et quand ils ne boivent pas, les nazillons baisent ou se battent contre des immigrés, voire entre eux. C’est la fameuse règle des trois B : « Bière, Baise, Baston ». Toute une philosophie de vie, donc.

Alina Levshin, étonnante
Alina Levshin, étonnante

Au final, Guerrière est un film intéressant sur certains aspects (comment devient-on néonazi en trois leçons), mais qui souffre d’une profonde invraisemblance, malgré de jeunes comédiennes talentueuses, notamment Alina Levshin (Marisa).

Voilà donc un film qui se cherche et qui se perd, faute d’un scénario solide, et sa trame rappelle celle d’American History X : une personne entre dans un milieu quand l’autre tente d’y échapper. Sans oublier le tas de clichés qui vont avec ce genre d’histoire – mais qu’on pardonne rapidement, tant ce milieu manque totalement d’originalité. Enfin, la conclusion est tout simplement grotesque. A voir tout de même, cependant, ne serait-ce que pour mieux comprendre la part sombre (et méconnue) de l’Allemagne actuelle.

Haydenncia

Hunger Games – L’embrasement, de Francis Lawrence (2013)

Ayant fait sur ce même site la critique (époustouflante) du premier épisode de la trilogie Hunger Games, qui pour le moment est encore une trilogie mais qui, évidemment, se complétera bientôt d’un prequel, puis d’une histoire dérivée et enfin d’une nouvelle trilogie, je me devais de poursuivre sur ma lancée et de critiquer ce second épisode : Hunger Games – L’embrasement.

Un second épisode au titre un peu pompeux et que j’appellerai donc par commodité Hunger Games 2, et parfois, aussi : Le deuxième film adapté de la saga de Suzanne Collins dont le premier tome est paru en 2009 en France chez Pocket Jeunesse numéro d’ISBN 2-266-18269-2, le deuxième tome en 2010 chez le même éditeur ISBN 2-266-18270-6 et le dernier tome en 2011 ISBN 2-266-18271-4 et est-ce que tu veux du sucre dans ta moussaka ? par souci de complication.

Katniss Everdeen (Jennifer Lawrence) est rentrée chez elle saine et sauve après avoir remporté la 74e édition des Hunger Games avec son partenaire Peeta Mellark (Josh Hutcherson). Puisqu’ils ont gagné, ils sont obligés de laisser une fois de plus leur famille et leurs amis pour partir faire la Tournée de la Victoire dans tous les districts. Au fil de son voyage, Katniss sent que la révolte gronde, mais le Capitole exerce toujours un contrôle absolu sur les districts tandis que le Président Snow (Donald Sutherland) prépare la 75e édition des Hunger Games, les Jeux de l’Expiation – une compétition qui pourrait changer Panem à jamais… 

La milice de Jockeys
Une milice mi-jockeys mi-Stormtroopers

Je ne vais pas réexpliquer le contexte du film (Amérique post-apocalyptique, dictature version Lady Gaga et miliciens habillés en jockeys), mais simplement préciser que ce second volet de Hunger Games mixe toujours de façon kitsch et futuriste la Rome antique et le glam rock, les combats de gladiateurs violents et les romances pénibles, le monde urbain et le monde sauvage, tenues de gala et tenues de camouflage. Bref, un sacré patchwork, mais qui fonctionne.

De fait, il ne faut pas oublier que la saga, malgré son ultra-violence qui, comme je l’ai écrit, m’avait un peu choqué dans le premier film, appartient à la large palette des films dits « pour ados », palette qui va de la navrante saga Twilight au récent Divergente, en passant par Je découpe ta voisine au sécateur (et je passe la tondeuse). Toutefois, cette palette, aux couleurs généralement ternes et sans éclats, donne quelquefois des surprises intéressantes, à l’image de ces deux premiers Hunger Games agréables à défaut d’être innovants.

Alors bon, pour ma part (je ne suis pas un fan de la saga), j’ai trouvé l’histoire ni intéressante ni inintéressante. Disons simplement que le film commence véritablement à partir du moment où les jeux, les Hunger Games proprement dits, commencent, soit dans la seconde partie du film. C’est, avouons-le, l’aspect survival plus encore que son message qui donne son principal intérêt au film de Francise Lawrence. Voir des ados privés de portable s’entretuer – et cette fois pour autre chose que la guerre Justin Bieber/One Direction –, quel plaisir ! mais quel plaisir ! Bon, ici, ce sont plutôt de jeunes adultes qui se massacrent, mais vous avez compris le message…

Quoi qu’il en soit, l’arène où se déroulent les combats a cette fois pour cadre une jungle qui rappelle soit Lost, soit Jurassic Park, soit le zoo de Vincennes, mais qui en tout cas grouille de pièges et d’animaux méchants (ici des mandrills – pas malin, quand on sait que Katniss Everdeen est une bonne tireuse à l’arc et que le cul coloré du Mandrill fait une cible parfaite). Finalement, Hunger Games 2, c’est un peu Koh Lanta en Corée du Nord … Quoiqu’un vrai Koh Lanta en Corée du Nord (saison 2, Koh Lanta à Kaboul), ça aurait plus de gueule !

Hunger Games 2

Côté casting, Stanley Tucci est toujours aussi excellent en animateur excentrique et hystérique. Jennifer Lawrence remplit son rôle. Woody Harrelson a volé la perruque de Matthew McConaughey depuis True Detective. Et j’ai la flemme de décrire le jeu des autres acteurs, mais en gros, ils font ce qu’on leur demande. Sauf Lenny Kravitz à qui l’on demande juste de chanter Are You Gonna Go My Way. Qu’est-ce que tu fous là, Lenny ?

J’ai néanmoins été frappé – et ému – par une présence dont j’avais oublié qu’elle était dans ce film, celle de Philip Seymour Hoffman, dont la brève apparition suffit à conforter son statut d’immense acteur, à la fois charismatique, inquiétant et attachant. La scène où il explique au dictateur Snow comment gouverner par la ferveur et la terreur est particulièrement bien trouvée. Les régimes totalitaires, fascistes en particulier, ont toujours joué sur ces deux cordes sensibles : la peur et l’enthousiasme, le fouet et la caresse. Un Troisième Reich ne fonctionnant que par la matraque n’aurait pas tenu deux ans. Il fallait des fêtes monstrueuses et ininterrompues, une propagande extatique, la « Force par la Joie » pour dissimuler et faire oublier les camps, la Gestapo et la perte des libertés.

Cette loi que tout bon dictateur doit connaître, même si c’est de façon un peu grossière et dans un contexte assez différent, le film la montre plutôt bien. D’abord par son décorum digne des grandes cérémonies nazies (voir images ci-dessous), qui montre qu’une bonne partie du pognon de Panem passe dans l’organisation de ces « grand’messes » que sont les Hunger Games. Mais aussi par la façon de gérer la rébellion qui s’agite et menace l’ordre établi, en accommodant répression et réjouissances. Ainsi, le public miséreux des districts s’enflamme et se passionne pour l’histoire d’amour entre Katniss et Peeta, et l’instant d’après des agitateurs sont exécutés en public… Puis de nouveau les regards effrayés se détournent alors qu’on annonce le mariage entre les deux tourtereaux, puis de nouveau on fouette quelqu’un pour l’exemple. Manuel Valls a encore beaucoup à apprendre…

Un petit air de Germania...
Un petit air de Germania…
Hunger Games 2
… et du Triomphe de la Volonté

Alors certes, le film n’est pas exempt de paradoxes. Ainsi, s’il dénonce un monde faux et superficiel où tout n’est que beauté et apparence, on remarquera tout de même que tous ses acteurs semblent sortir de pubs pour parfums et que les héros sont de beaux jeunes gens aux dents blanches et au teint frais. D’autre part, le film dénonce la violence comme divertissement… tout en nous proposant de nous divertir par la violence. Soit un film qui prévient l’incendie tout en ajoutant du combustible. A côté de ça, Hunger Games 2 en profite pour égratigner les habituelles dérives de la société de consommation, les médias complices, l’accroissement des inégalités sociales, les cigarettes électroniques et les pubs avec Gad Elmaleh.

Au final, Hunger Games 2 – L’embrasement, en tant que film visant d’abord un public adolescent, reste intéressant, bien foutu et plutôt intelligent dans son message. Du Stéphane Hessel version blockbuster, sympathique et sans surprise.

Haydenncia

The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014)

Chaque nouveau film de Wes Anderson déclenche, de plus en plus, une série de louanges et de chaudes recommandations de la part de la presse spécialisée, évidemment, mais aussi des médias. C’est que le bonhomme et son univers si particulier se « popularisent » et, si Wes Anderson n’est encore pas totalement connu du grand public, espérons que cela ne saurait tarder. De fait, ceux qui connaissent déjà l’œuvre du Texan ne seront pas surpris de retrouver dans The Grand Budapest Hotel son univers trépidant, sucré, poétique, absurde, détaillé et coloré ; les autres, ceux qui le découvriront avec ce film, seront sans doute agréablement interpelés et de toute façon n’en sortiront pas indifférents.

Le film retrace les aventures de Gustave H. (Ralph Fiennes), l’homme aux clés d’or d’un célèbre hôtel européen de l’entre-deux-guerres et du garçon d’étage Zéro Moustafa (Tony Revolori), son allié le plus fidèle.
La recherche d’un tableau volé, oeuvre inestimable datant de la Renaissance et un conflit autour d’un important héritage familial forment la trame de cette histoire au coeur de la vieille Europe en pleine mutation.

The Grand Budapest Hotel

Car, voilà une nouvelle merveille signée Wes Anderson, lui qui a obtenu pour ce nouveau film une liberté quasi totale de la part de la 20th Century Fox – c’est que la société de production prend soin du cinéaste « auteur » de la maison. Après le monde sous-marin et la Nouvelle-Angleterre, le dernier film du réalisateur américain se déroule cette fois dans un pays imaginaire, mais indubitablement situé à l’Est de l’Europe, le Zubrowska (sans doute situé entre la Syldavie et la Bordurie), au cœur d’un hôtel de renom, le Grand Budapest. Un pays « à la frontière la plus orientale de l’Europe », qui n’existe pas, donc, mais qui aurait pu exister ou en tout cas qui en rappelle d’autres, dans une époque qui en rappelle une autre, mais qui semble elle aussi ne jamais avoir existé. Vous suivez ?

De fait, même si l’histoire est constituée de flash-back, de bonds et d’emboîtements, la majeure partie de The Grand Budapest Hotel se passe à la veille de la guerre, dans les « sinistres années trente » (Hervé Vilard), au sein d’une Europe centrale ou orientale fantasmée, idéalisée, faite de loukoums, de kopecks, de csárdás et de Poutine en Crimée. En tout cas, une vieille Europe très « années folles » et autre dandysme, à l’image du réalisateur en tweed. Même le format du film est en 4/3, comme à l’époque.

Au-delà du scénario, une affaire de tableau volé qui conduit à une petite guéguerre entre M. Gustave H. et l’héritier Dmitri Desgoffe und Taxis (Adrien Brody) sur fond d’entre-deux-guerres, on retrouve dans la mise en scène ce qui constitue le style Wes Anderson, à savoir des couleurs primaires savamment harmonisées, des symétries, des perspectives, des plans dans les plans (la scène du train notamment), des miniaturisations (le premier plan sur l’hôtel est formidable), des travellings très chorégraphiés.

Mais aussi beaucoup de portes et de fenêtres qui s’ouvrent, de rideaux qui s’écartent, de chutes, le tout accompagné, comme toujours, par une bande-son étonnante et joyeuse, des sonorités baroques et orientales remplies de caisses claires, de cloches, de claviers et de cordes. Et parfois, tout cela en même temps dans des scènes franchement jouissives, foutrement burlesques, comme celle de l’évasion, véritable cartoon, ou encore celle de la course-poursuite ski-traineau.

The Grand Budapest Hotel

Côté casting, c’est cinq étoiles, comme l’hôtel. Ralph Fiennes, tout d’abord, est miraculeux en monsieur Gustave, à la fois calme et emporté, élégant puis dépenaillé, raffiné puis puant (pas longtemps), s’exprimant dans un anglais châtié et capable de sortir les pires jurons.

Drôle, charismatique, zélé, c’est un gentleman très attaché au savoir-vivre et aux bonnes manières à l’anglaise, un gigolo pour vieilles dames très parfumé, qui incarne, qui personnalise, qui est le Grand Budapest. Et surtout, SURTOUT, ne touchez pas à son lobby boy !

Entre lui et Zero, le groom qui le suit partout, c’est une belle histoire d’amitié et de confiance qui se noue, faite de conseils, de protection réciproque et de poèmes jamais terminés. A leur suite, on découvre – mais Anderson nous a habitués à ses galeries de personnages un peu bizarres – une flambée d’acteurs andersoniens, comme Bill Murray, Adrien Brody, Willem Dafoe, Harvey Keitel, Edward Norton (toujours aussi comique), Jason Schwartzman, Owen Wilson…

A leur côté, des nouveaux venus : Jeff Goldblum (qu’on est heureux de retrouver), Tilda Swinton (méconnaissable), Jude Law, la jeune Irlandaise Saoirse Ronan (prononcé Sir-sha)et deux Frenchies, Mathieu Amalric (qui avait prêté sa voix à la VF de M. Fox dans le film d’animation éponyme) et Léa Seydoux. Même quand ils sont l’objet d’une simple apparition, tous sont géniaux dans leurs rôles respectifs et jamais ils ne donnent l’impression d’être là juste pour marquer le film du sceau de leur présence et de leur nom.

Adrien Brody, parfait dans un rôle à contre-emploi
Adrien Brody, parfait dans un rôle à contre-emploi

Enfin, sous cette poudre de sucre blanc et cette couche de friandises colorées, derrière cet univers tellement ouaté, le film montre aussi, dans l’ombre, au cœur d’une Europe centrale en ébullition à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la montée et la victoire du fascisme/nazisme/totalitarisme (le mouvement Zig-Zag, dont le sigle renvoie explicitement à la SS).

Evidemment, c’est à la manière Anderson, mais, lui qui affectionne tant jouer avec les couleurs et les symétries, il trouve avec le fascisme un prétexte idéal pour monter des plans intéressants et parodiques : profusion de drapeaux au sigle viril et menaçant, uniformes aux couleurs sombres, alignements des corps, brassards, bruit de bottes et armes à feu toujours prêtes à servir, mais aussi propos xénophobes et fermeture des frontières (et des mentalités).

The Grand Budapest Hotel

Toujours aussi inventif, pétillant, drôle et triste à la fois, fantasque mais également, encore plus cette fois-ci, ancré dans une certaine réalité (sombre, qui plus est), le dernier né de l’esthète Wes Anderson est une nouvelle pépite multicolore. Une comédie d’aventure qui parle du temps qui passe, des paradis perdus et des mondes engloutis, de la nostalgie d’une époque fantasmée et de la barbarie qui tue toute poésie et, surtout, toutes bonnes manières.

Un film pop tellement « tellement », qu’il y aurait encore beaucoup de choses à dire ! Quoi qu’il en soit, certainement une œuvre à voir plusieurs fois pour en cerner toute la subtilité et la magnificence, pour en saisir tout le raffinement.

Haydenncia

Only Lovers Left Alive, de Jim Jarmusch (2014)

Des avantages et des inconvénients d’être un vampire :

Avantages :
– Charisme, charme sensuel sinon sexuel, beauté, intelligence, haute érudition, dentition parfaite, vision nocturne à 360 ° par beau temps.
– Immortalité (ou très longue vie) : permet de connaître les grandes heures de l’Histoire, d’assister à la construction des pyramides, de Notre-Dame, de vivre les moments forts de la Révolution française, de danser dans un cabaret des années folles, de rencontrer Léonard de Vinci, Van Gogh, Basquiat, de connaître l’invention de l’électricité, du cinéma et de la boîte de Tic-Tac.
– Pour les plus habiles, se transformer en chauve-souris et dormir la tête en bas : certainement une expérience !
– Etre à peu près sûr de ne jamais mourir de soif – source intarissable. Même les blattes ont du sang, alors…
– Ne pas avoir besoin d’ouvre-boîte (une bonne canine acérée fera l’affaire).
– Faire peur.

Inconvénients :
– Vivre uniquement la nuit, ou alors mettre une très très bonne crème solaire, et encore. Et par conséquent, avoir une peau affreusement diaphane. Manger des carottes pour avoir un meilleur teint.
– Immortalité (ou très longue vie) : ce qui oblige à se cacher sous l’Inquisition, sous la Terreur, à traverser les épidémies, les famines, les guerres de religion, les deux guerres mondiales, la création d’NRJ 12… Et puis, on ne se fait pas un peu chier, non, au bout d’un moment ?
– Etre obligé de se taper Chasse & pêche, M6 Music et les rediffusions de Midi en France quand on regarde la télé (bah oui, entre 2h et 4h, il n’y a que ça).
– Se méfier du décalage horaire à chaque fois qu’on voyage : partir à 2h du matin, ça va ; arriver à midi, ça va déjà beaucoup moins.
– Ne pas pouvoir manger de saucisson à l’ail.
– Se ruiner en achetant des bougies pour fêter son anniversaire (640 bougies ça revient à cher, mine de rien).
– Dormir dans un cercueil (mal de dos assuré, plus risque de se cogner la tête en se réveillant).
– Ne pas avoir de reflet dans son miroir – pas idéal quand on veut se raser. Mais, le vampire est généralement glabre et d’ailleurs, ni ses cheveux ni ses ongles ne poussent… Bordel, c’est un avantage, ça !
– Faire peur.

Adam, un musicien underground, et Eve, son énigmatique amante, vivent ensemble depuis plusieurs siècles. La vie de ces deux éternels se voit perturbée par l’arrivée d’Ava, la petite sœur d’Eve, et remet en question leurs rapports avec le monde moderne.

Only Lovers Left Alive

Only Lovers Left Alive, c’est l’histoire d’un couple de vampires au XXIe siècle. Adam habite à Détroit, Eve à Tanger. Même s’ils vivent séparément, ces deux-là s’aiment depuis… oh ! depuis un bon paquet de siècles (« Tu te rappelles notre première rencontre pendant la chasse au mammouth ? »). Bien sûr, on s’en doute, il y a eu des crises, de la vaisselle cassée et des « T’es comme ta mère, avec 250 ans en moins ! ». Malgré tout, ces deux-là sont vraiment mordus l’un de l’autre… Comment ? Trente coups de fouet pour ce jeu de mot ? Ok ok…

Deux vampires, donc, deux dandys flegmatiques, cultivés, civilisés même (boire du sang « à la source », ça ne se fait plus, voyons). Noctambules, nocturnes, ils flânent dans les rues ou se terrent chez eux. La nuit, ils passent relativement inaperçus – leurs canines ne poussent que quand ils doivent s’en servir, contrairement à Rachida Dati qui, elle, a tout le temps les dents longues (c’était l’instant ATTAQUE GRATUITE). Plus surprenant, ils ont même, parmi les humains, quelques « contacts », quelques intermédiaires qui les aident, à s’approvisionner en sang, à rester cachés, etc. Bonne idée du réalisateur. Il y a également d’autres vampires dans l’entourage de ce couple : un vieux poète britannique et une petite sœur imprévisible et… insatiable.

Désabusés, Adam et Eve s’accoutument tant bien que mal à cette société qui évolue sans cesse, à ce monde de plus en plus détérioré par les « zombies » (nous). Car c’est un peu le glas de leur race qui semble sonner, et la victoire d’une humanité inconsciente ; c’est un peu, finalement, le crépuscule des vampires que ce film nous montre. Eh bé ! Tu relis ça et tu applaudis.

Eve
Eve
Adam
Adam
Julien Lepers
Julien Lepers

Jarmusch a mis plusieurs années à préparer son film, et ça se ressent. Certains plans – mais c’est une habitude chez lui – sont de toute beauté, très stylisés et très précis. Le réalisateur filme notamment sa ville malheureuse, Detroit, de façon à la fois amoureuse et résignée : c’est une mégalopole presque fantôme, vide, qui a perdu de sa vivacité d’autrefois, elle, le fleuron de l’industrie automobile américaine. L’idée également de placer des vampires à Tanger est inhabituelle, et donc bienvenue. Ça change des éternelles Paris, Londres ou Vienne, villes « romantiques » donc « vampiriques ».

Enfin, Only Lovers Left Alive est rempli de petites phrases délicieuses (« Ça fait tellement XVe siècle ») et le tout est plein d’humour. Quand on est vampire, quelle date de naissance faut-il indiquer sur sa carte d’identité ? Et quand on s’appelle Arielle Dombasle ? Et puis, la bande-son est sympa (si on n’est pas suicidaire) ; en tout cas, elle colle parfaitement à l’ambiance du film.

Petite question pour une petite pause : existe-t-il des vampires végétariens et si oui, se contentent-ils de jus de betterave ?

Only Lovers Left Alive

Alors certes, on trouve quand même quelques séquences un peu longuettes, mais qu’on pardonne vite. L’ensemble est de toute façon suffisamment hypnotique pour nous captiver. Mais, n’est-ce pas là la force des vampires, ce pouvoir d’attraction devant lequel on cède et on tend son cou ? Et la fin est extra ! Sans parler des acteurs, véritablement excellents, notamment Tilda Swinton, parfaite et… chevelue.

Bref, Only Lovers Left Alive est un film tout à fait intéressant, décalé, nouveau, interprété par des acteurs attachants et beaux, et porté par une belle histoire sur fond de passions vampiriques et de désillusions séculaires. A voir à voir à voir. Bon, je cours m’acheter du boudin, moi.

Haydenncia

Conjuring : les Dossiers Warren, de James Wan (2013)

Clap ! Clap ! (1)

The Conjuring

Hier soir, afin de concrétiser une journée trop joyeuse et sans surprise (une visite de Salma Hayek et une course-poursuite au Carrefour Market), je décide de regarder un film dit d’« épouvante » qu’on m’a récemment conseillé, Conjuring : les Dossiers Warren (The Conjuring pour la version originale, La Conjuration au Québec – je vous aime, les mecs !).

L’occasion est idéale : je suis seul dans mon vieil appartement au parquet grinçant et pour une fois, l’immeuble est silencieux. Dehors, le vent siffle contre les volets et c’est tout juste si on n’entend pas le tonnerre craquer au loin. Woh putain c’est l’heure ou jamais, que j’me dis ! Oui, je parle bizarrement quand je suis seul chez moi. Je communique avec ma brosse à dents, aussi – nous avons de stimulantes discussions sur l’ambivalence des laboratoires pharmaceutiques en Europe depuis la chute du mur de Berlin. Mais, c’est autre chose.

Dans la pénombre, assis sur mon vieux canapé en cuir tanné (un BZ en tissu gris anthracite), coincé entre une pendule centenaire et imposante (un radio-réveil Darty) et le portrait d’une arrière-tante tératologique (une photo de Philippe Candeloro), observé en biais par la hure menaçante d’un sanglier exposé en trophée au-dessus de la télévision (un cochon en peluche posé sur le rebord de ladite télé et qui fait « Grouiiiik » quand on appuie dessus – amusant), je lance le film. Déjà, je frissonne… et je remonte la température du radiateur.

Bonne soirée frissons

Conjuring : Les dossiers Warren, raconte l’histoire horrible, mais vraie, d’Ed et Lorraine Warren, enquêteurs paranormaux réputés dans le monde entier, venus en aide à une famille terrorisée par une présence inquiétante dans leur ferme isolée… Contraints d’affronter une créature démoniaque d’une force redoutable, les Warren se retrouvent face à l’affaire la plus terrifiante de leur carrière…

Possibilité de louer l'été, avec ou sans corde de pendu
Possibilité de louer l’été, avec ou sans corde de pendu

Alors voilà un film qui, comme on dit dans ces cas-là, fait son boulot. D’habitude, je suis plutôt sceptique quand on me dit que tel film fait peur. Certes, la peur est quelque chose de très subjectif – je connais quelqu’un qui s’est fait dessus devant La Grande vadrouille –, mais globalement, je suis un public exigeant. J’ai rigolé devant Blairwitch, je me suis endormi en regardant L’Exorciste et j’ai pensé à ma liste de courses en visionnant Dark Water. Exigeant, je vous dis (2).

Eh bien, je remercie grandement James Wan d’avoir insufflé un peu de rythme à mon pouls décidément trop placide ; je le remercie de m’avoir fait me retourner plusieurs fois durant le visionnage, dans la crainte continue de voir surgir une monstruosité du placard à chaussures. La monstruosité n’a pas surgi – dans quel cas, sortant du placard à chaussures, elle aurait certainement souffert : j’avais beaucoup marché ce jour-là. Mais, je dois bien le reconnaître maintenant devant vous : j’ai un peu balisé, quand même. Un tout petit peu. Un tout petit petit peu. Je dois remercier également ma couche Pampers New Baby Sensitive qui a sauvé mon canapé BZ gris anthracite.

Bonne scène, qui s'amuse efficacement de nos peurs d'enfant
Bonne scène, qui s’amuse efficacement de nos peurs d’enfant

Clap ! Clap ! Bref, je n’en menais pas large, microscopique entité au milieu de mon salon trop grand. Une scène, notamment, est particulièrement flippante (cf. le placard, cf. les deux sœurs, cf. le truc vert grimaçant), mais ce n’est pas la seule. Le film est à voir en VO cependant, pour profiter pleinement du jeu, convaincant, des acteurs et notamment des jeunes acteurs.

Toutefois, la fin, voire plus largement la deuxième partie, est décevante et un peu foutraque. Dès lors que le cinéaste s’emploie à utiliser les gros moyens, le film perd justement de cette modestie, de cette « sobriété » qui procurait l’effroi et qui torturait l’imagination. Je ne le répéterai jamais assez : c’est généralement ce qu’on imagine, ce qu’on subodore, ce dont on présume, plus que ce qu’on voit, qui insuffle la frayeur, qui dilate les pupilles, qui brusque nos palpitations – or, à partir du moment où James Wan abuse des effets spéciaux, il en fait trop et verse dans le fantastique classique. De ce fait, le charme n’opère plus et on y croit de moins en moins (même si, entre nous, ce qu’on fait passer pour une « histoire vraie » m’a l’air surtout d’une gigantesque supercherie). Dommage.

Et le film, dans son ensemble, est un peu sage – j’aurais aimé plus de culot, notamment au niveau de la morale familiale. En parlant de morale, ça m’a aussi bien fait ch… cette propagande catholico-mystique présente tout au long du film, pas vous ? Des crucifix en veux-tu en voilà, et la Bible, et les psaumes, et Jean-Paul II en solex sur l’autoroute… Lassant.

Chucky a encore abusé de l'alcool
Un bon cadeau de Noël pour enfants turbulents

Et pourtant, malgré tout, The Conjuring m’a plu, pour la simple et bonne raison que ça faisait longtemps que je n’avais pas connu pareille tension, pareil suspense au visionnage d’un film. A la fin, on aurait pu jouer au golf avec mon corps, tellement j’étais tendu ! 

Heureusement, l’appartement s’est rempli, l’immeuble s’est réveillé et le vent a cessé ; j’ai pu dormir à peu près tranquillement cette nuit-là. Pas de Clap ! Clap !  venant de sous le lit, ni de bruit sinistre venu dont ne sait où. J’ai rêvé que Robert Charlebois m’apprenait à jouer à Tetris au milieu d’une piscine vide. Vêtu d’un tutu fuchsia, il me chantait « Je reviendrai à Montréal » en me caressant la main et moi je lui disais « Oui et bah restes-y » et alors il s’énervait, et me confisquait les piles de la Game Boy. Mais je m’en fichais, car j’avais des crayons de couleur pour remplacer les piles, et un nain en porte-jarretelle applaudissait et riait, assis sur le plongeoir. Qu’il était laid, avec sa coiffe de bigouden et son appareil dentaire… Je me suis réveillé, et j’ai rendu à Philip Seymour Hoffman sa seringue : trop fort pour moi.

Au final, avec The Conjuring, le résultat est là, plaisant, effrayant. Certes, l’histoire est sans surprise, mais plutôt bien amenée. Certes, on retrouve de nombreux clichés du genre, mais là encore, plutôt bien amenés. Le tout, quoi qu’il en soit, vous assurera quelques frissons, et des regards inquiets par-dessus votre épaule.

Haydenncia

(1)   Ceux qui ont vu le film comprendront l’allusion.

(2)   J’exagère, évidemment ^^. A la limite, ces trois films m’ont plus effrayé encore, avec l’immanquable Suspiria.

(3) Il n’y a pas de (3)…

Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013)

Il y a décidément quelque chose de pourri dans ce royaume. Certains se goinfrent quand d’autres meurent de faim. Ce n’est pas nouveau, mais quand c’est rendu visible, quand ça éclate au grand jour, quand ça s’étale sur les écrans comme un dégoulis indigeste, ça fait mal, ça ouvre les yeux et surtout, ça énerve.

Dans leurs bureaux climatisés, de petits groupes d’hommes et de femmes  « dirigent » le monde ou, en tout cas, influent énormément sur son présent et, par conséquent, son avenir. Ils tapotent, ils téléphonent, ils baisent et ils sniffent. Ça fait bien longtemps qu’ils ont quitté la terre, notre terre. Ils naviguent dans d’autres sphères, porno-libérales, dans lesquelles on a à peu près tout ce qu’on veut, du moment qu’on sait compter, qu’on est intuitif et qu’on a aucune morale, aucune éthique.

Ces gens-là ne sont peut-être plus aussi nombreux et arrogants que dans les années 80, les « années fric », mais ils existent toujours et, comme le montre Le Loup de Wall Street, pissent littéralement sur les lois de leurs pays. La solution ? Une pendaison publique aux fenêtres de leurs tours d’ivoire. Bon, c’est un peu radical, mais ça a sans doute le mérite d’être dissuasif – il n’y a, de toute façon, aucun autre moyen « légal » pour mettre un terme à cela. Oui, je sais, je vais trop loin – le slogan est définitif – ; mais c’est là l’état dans lequel le superbe film de Scorsese, quoique polémique, m’a laissé.

L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez…

Loup de Wall Street
La jeune Margot Robbie. Une découverte… intéressante

Voilà donc une nouvelle réussite de l’un de mes réalisateurs fétiches. Certes, l’œuvre est un peu longue parfois, mais globalement, c’est rythmé (l’effet de toute cette cocaïne qui se déverse à l’écran sans doute) et l’histoire de ce « loup » (plutôt une hyène, un chacal) est suffisamment folle et trépidante pour accrocher le spectateur. Ajoutons à cela des acteurs excellents et des dialogues vifs et percutants, et vous avez un des meilleurs films de cette fin d’année 2013.

Qui plus est, comme toujours, la réalisation de Scorsese et sa mise en scène sont magnifiques. Bien des fois durant le film, je me suis dit : « Qui c’est qui mange des pop-corn depuis une heure et demie ? », puis « C’est décidément un foutu bon réalisateur, ce Scorsese ! ». Un exemple parmi tant d’autres, mais dont devraient s’inspirer pas mal de réalisateurs actuels : il n’y a pas beaucoup de ralentis dans ce film, mais quand il y en a, ceux-ci sont utilisés avec une telle maestria que je me suis senti obligé de le signaler au Dr Gonzo qui regardait le film avec moi. En guise de réponse, celui-ci m’a donné un coup de cure-dent dans l’œil. C’est comme ça : faut pas le déranger pendant un film.

En parlant de déranger, l’humour, omniprésent dans le film, est justement dérangeant – du moins, c’est mon avis. Si vous voulez l’avis de Ludovic Guimbert, apprenti charcutier au 12, rue Frigide Barjot à Dunkerque, allez lui demander. Pour ma part, j’ai trouvé que l’humour du dernier né de Scorsese est affreusement dérangeant parce que cynique, voire pernicieux. Oh ! le cynisme ne me déplaît pas, au contraire, mais seulement quand il émane de gens légitimes. Ici, j’avoue qu’alors qu’une partie de la salle rigolait de bon cœur à certaines blagues de nos amis traders, je demeurais coi. J’éprouvais comme un certain malaise à rire de cet immoralisme affiché, à cette vulgarité étalée comme autant de Rolex sans cinquantenaires. On organise des lancés de nains et des orgies au bureau, on truande de bon cœur, au téléphone ou en public un pauvre type qui veut lancer sa boîte ou un citoyen lambda qui, visiblement, ne roule pas sur l’or, tout ça à coups de bons mots et de clins d’œil, et je devrai rire ? Pleurer, à la limite, mais rire…

Tout cela est affreusement glauque et je dois dire que, souvent, cela m’a dérangé. Pourtant, vous le savez, je suis abonné à « Humoir noir magazine », mais quand ça vire au malsain, je tourne la page. Oui mais justement, ne serait-ce pas là la force du film de Scorsese, cet immoralisme provocateur ? Montrer la chose telle qu’elle est, sans vouloir faire la morale, presque sans juger, mais simplement se contenter de décrire, quitte à encore plus choquer, n’est-ce pas là un nouveau coup de maître du réalisateur américain ? Sans doute, mais alors heureusement que le talent de Scorsese parvient à faire passer cette pilule horriblement amère.

Qui ne s'est jamais essayé au lancé de nains ne peut pas comprendre à quel point c'est jubilatoire...
Vous derrière votre écran, soyez prêt à réceptionner ce nain déguisé en abeille…

Si ce film résume une époque, alors je ne voudrais pas y vivre. Hélas, René, on est en plein dedans et je crois que, d’une certaine façon, on peut parler à ce niveau-là de décadence. Pourtant, Dieu sait que je me méfie de ce mot. Cependant, « décadence » est bien le terme qui convient. Non pas celle d’un modèle sociétal, comme le voudrait faire croire l’extrême droite ou une partie de la droite (ce n’est pas le mariage gay ou l’immigration qui jettent des milliers de gens à la rue et qui détruisent des emplois), mais plutôt d’un système qui, comme un fruit négligé, est en train de dépérir et finira par tomber sans personne pour le ramasser. Faillite d’une civilisation… Beaucoup, aux extrêmes, n’attendent que ça, que le fruit tombe…

Décadence d’une société d’apparence, de frime, de bling-bling, de vide finalement, où Nabila, MTV et autre Benoît de NRJ 12 ont toute leur place. Eh oui, Lucette ! Nous vivons dans un monde dans lequel les valeurs sont en train de s’inverser, et ce dans l’indifférence la plus totale. Un monde de consommation convulsive, dans lequel moi-même je suis en partie impliqué et coupable. Mais, que voulez-vous, on avance avec les autres ; on avance avec l’histoire, si l’on ne veut pas rester sur le bas côté. Je vais finir par me l’acheter, ce nouvel iPhone 5S.

Le pire dans tout ça, c’est que si l’on se place d’un point de vue nihiliste et ultralibéral (l’un renvoyant à l’autre), on pourrait presque comprendre ce type, ce Jason Belfort qui, se disant qu’on ne vie qu’une fois, qu’on est de passage sur cette terre qui ne nous attend pas, décide de prendre son pied, de s’amuser, de se faire plaisir. Et l’argent ouvrant les portes du temple de la consommation, le voilà bien décidé à gagner un maximum de tunes afin de s’offrir drogues et putes (car, chez les traders, c’est cela la définition du plaisir). 

Et tout cela, mes amis, Jason Belfort le fait dans un semblant de régularité et de légalité, ce qui, à la différence des mafieux et autres gangsters tapis dans l’ombre, lui laisse un peu plus de temps pour échapper à la justice. Justice qui finira, malgré tout, par le rattraper. C’est peut-être en cela qu’il y a encore quelque chose de bon dans ce fruit pourri : une certaine justice qui, malgré tout, continue d’exister. Toutefois, le FBI paraît bien petit face à cette meute de loups en Lamborghini et complets vestons.

Di Caprio, génial comme d'habitude
Di Caprio, génial comme d’habitude (au fond à droite : Jérôme Kerviel)

Di Caprio/Gastby est formidable sinon génial dans ce film. Complètement habité par ce personnage hors du commun (ou peut-être, justement et malheureusement, trop commun),  n’hésitant pas à se ridiculiser, l’acteur parvient à nous faire, peut-être pas aimer, mais au moins apprécier cette belle pourriture qu’est Jordan Belfort. Et ça, c’est déjà un gage de talent. Il faut dire que le personnage est doué, beau parleur, non dénué d’humour et très charismatique. Un Icare aux ailes faites de dollars, qui se brûle dans la drogue, le sexe et le business frauduleux. Une sorte de gourou apocalyptique, adulé par sa secte de fraudeurs, qui finit par s’autodétruire en prenant soin de détruire ce qu’il y a autour de lui. Mais finalement, il s’en fout – une fois en prison, il n’envisage qu’une seule chose : recommencer.

Comme toujours chez Scorsese, on parle d’ascension et de chute, d’apogée et de décadence. On parle aussi de misogynie. Finalement, on sort du Loup de Wall Street avec un certain malaise. Car en même temps qu’il dénonce, le film amuse, et cela, je trouve, est assez embarrassant. Ces types, ces beaufs riches, ces yuppies qui rigolent à l’écran et qui, indirectement, par leurs pitreries provoquent le sourire, sont des criminels, des pilleurs qui laissent derrière eux des vies brisées et une société pantoise ; des parasites responsables de ces grandes crises qui emportent tout sur leur passage…en attendant la prochaine.

Wall Street au fond, ce n’est qu’une gigantesque orgie, un gigantesque doigt d’honneur au monde. Alors, après avoir vu cette bande d’abrutis intéressés seulement par eux et par leur enrichissement personnel, on se réfugie soit dans le fatalisme, soit dans la colère, soit dans les deux : le film de Scorsese a au moins le mérite de ne pas laisser indifférent. Bref, un très bon film, violent psychologiquement et qui donne la nausée, mais indispensable. Et c’est encore mieux avec des lunettes 3D (1)…

Haydenncia

(1) Fallait bien que je finisse par une note d’humour, braves gens ^^ !