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Le Monde perdu, de Steven Spielberg (1997)

Le Monde perdu affiche

« Une suite ?! Comment ça une suite !!! GLPHKZRKGPL… !!! ».

Voilà grosso modo la réaction d’Hollywood lorsque Steven Spielberg, alors auréolé de deux Oscars pour La Liste de Schindler (1993), annonce qu’il désire tourner une suite à Jurassic Park (1993). Le cinéaste, qui vient d’acquérir avec La Liste – film sérieux sinon dramatique – la légitimité qui lui manquait, est pourtant dans une situation exceptionnelle où il peut tourner ce qu’il veut, comme après le succès d’E.T. en 1982. Eh bien, de la même manière qu’une bonne dizaine d’années plus tôt, il s’était attelé à un second volet des aventures d’Indiana Jones, Spielberg décide de tourner une suite. Voilà. C’est comme ça. Faut pas chercher.

Quatre ans après le terrible fiasco de son Jurassic Park, le milliardaire John Hammond (Richard Attenborough) rappelle le Dr Ian Malcolm (Jeff Goldblum) pour l’informer de son nouveau projet. Sur une île déserte, voisine du parc, vivent en liberté des centaines de dinosaures de toutes tailles et de toutes espèces. Ce sont des descendants des animaux clônes en laboratoire. D’abord réticent, Ian se décide à rejoindre le docteur quand il apprend que sa fiancée fait partie de l’expédition scientifique. Il ignore qu’une autre expédition qui n’a pas les mêmes buts est également en route.

Souvenez-vous, Jurassic Park, ce documentaire animalier sur les lézards dont vous pouvez voir la critique ici (autopromotion, publicité, chatouillis des tétons). Le Monde perdu (dont le titre est évidemment un hommage au Monde perdu de 1925 signé Harry O. Hoyt) nous apprend en fait que ces lézards naissaient sur une seconde île et qu’ils étaient ensuite rapatriés sur le site du parc d’attractions. Depuis que les humains ont quitté les lieux, les dinosaures, qui nous sont désormais familiers, vivent à l’état de nature et procréent comme des lapins. Parmi eux, Michel Drucker et Line Renaud.

Or, une bande de mercenaires/chasseurs/ostréiculteurs hautement équipés envisage d’en capturer quelques-uns pour ensuite les rapatrier sur le continent, monter une espèce d’immense cirque et se faire un max de pognon. L’argent, les affres du capitalisme, le profit sont ici dénoncés, quand, dans le premier volet, c’était plutôt la technologie non maîtrisée, le danger de jouer avec la nature et les règles – affligeantes – du poker suisse qui étaient montrés du doigt.

Les dinosaures sont donc de retour et avec eux Jeff Goldblum, qui d’ailleurs comme eux a aujourd’hui disparu de la surface de la Terre. Peut-être qu’un jour on retrouvera son squelette dans le Montana… Bref, le scientifique est désormais le personnage principal du film, aidé par Julianne Moore, nouvelle venue à la tête une équipe d’amateurs passionnés, curieux d’un phénomène incroyable, mais néanmoins soucieux de l’équilibre de la planète. Il y a aussi la fille de Goldblum, incrustée dans l’histoire un peu à l’improviste, et visiblement uniquement là pour jouer le rôle de « l’enfant dans un film de Spielberg ». D’ailleurs, encore ici, on retrouve le thème cher à Spielberg de la famille déchirée. Allez me chercher Freud qu’on règle tout ça une fois pour toutes !

Quelque part dans la forêt de Rambouillet
Quelque part dans la forêt de Rambouillet…

Pour moi, ce Monde perdu est évidemment moins surprenant que Jurassic Park premier du nom, mais aussi un peu moins bien – même si ça reste un bon film et un agréable spectacle. De toute façon, du 1 au 3 (qui n’est plus de Spielberg), la série est sur une pente descendante.

Mais si l’on compare Le Monde perdu à Jurassic Park, rien que le début est moins spectaculaire. La fillette d’une famille de nouveaux riches accostée avec leur yacht sur les abords de l’île aux dinos, se fait attaquer par une bande de compsognathus, sorte de poulets carnivores, cousins grouillants des Oiseaux de Hitchcock. La mère accourt sur les lieux et hurle de terreur. Notre sang se glace. Hop ! Façon début des Trente-neuf marches de Hitchcock, toujours lui, le cri de la mère dans la scène d’ouverture est immédiatement relayé par le bruit du métro qui passe, et l’on découvre un Jeff Goldblum désabusé dans un milieu urbain, souterrain et pourtant rassurant. Un enfant attaqué (tué) chez Spielberg ? Diantre, en voilà d’une révolution ! Hélas, quelques minutes plus tard, le réalisateur corrige sa copie et, en bon élève garant d’une certaine morale, nous révèle que la petite fille se porte bien. L’honneur familial est sauf. Dommage.

Il n’en demeure pas moins que le film comporte de savoureuses séquences, dont la plus marquante est sans doute celle du camion suspendu au-dessus du précipice. J’ai connu ça une fois, avec ma Twingo. Un fossé, pas loin de Châteauroux. Reste qu’avec ce passage, véritable clou du film, le suspense, la tension sont bien là. Quand Julianne Moore se tient sur le pare-brise qui se craquelle sous son poids au-dessus du gouffre, dans une séquence qui s’étire tout en jouant sur une série de plans courts, et qui évacue une musique omniprésente le reste du temps, on retrouve le Spielberg qu’on aime. Ici, le cinéaste fait confiance à sa seule mise en scène qui acquiert, soudain, une puissance phénoménale. Pas de doute, Spielberg sait y faire !

La scène du bivouac avec tonton T-Rex qui vient faire du camping est, également, croustillante (c’est le cas de le dire). Tout comme la séquence finale dans les rues de San Diego, jubilatoire. Ou celle dans la salle de bain avec Julianne Moore. Mais, je crois que ce n’est pas dans ce film-ci.

"Maman est très en colère !"
« Maman est très en colère ! »

Paradoxalement, le film dénonce un certain capitalisme sans scrupule (pléonasme ?) et pourtant, avec cette suite, Spielberg entend bien en donner aux spectateurs pour leur argent et donc, double le nombre de dinosaures à l’écran. C’est carrément un écosystème que nous découvrons ici, notamment lors de la séquence remarquablement mise en scène du safari.

Une autre raison explique cette surenchère. Au moment où Spielberg écrit son scénario, on annonce pour 1998 le film d’un « disciple » (raté) de Spielberg, Godzilla, de Roland Emmerich, où le monstre de Toho déambulera dans les rues de New York. Le film de Spielberg risque de faire pâle figure avec ses dinosaures qui ne menacent guère que l’équilibre écologique d’une île perdue au milieu de la mer ! Le cinéaste décide alors de modifier le scénario et ainsi se justifie la dernière partie, dans laquelle la créature dévaste la ville de San Diego, et qui tranche nettement avec le reste du récit. En même temps, Le Monde perdu aura la bonne idée de sortir avant Godzilla et le film pas terrible d’Emmerich le patriote sera un relatif échec. Bien fait pour ta gueule !

Le Monde perdu est donc partagé entre une morale anticapitaliste et une ambition de blockbuster. Mais, après tout, on ne demande pas à un tel film d’être projeté dans une arrière-salle pour cinéphiles intransigeants : c’est bien d’un film de divertissement, d’un film à grand spectacle dont on parle. Une certaine critique de l’époque croyait que Spielberg avait, avec La Liste de Schindler, dépassé ce genre d’enfantillages. Mais, Spielberg – et c’est là qu’il est bon – est un réalisateur touche-à-tout. Il fait partie de ces réalisateurs qui ont besoin de revenir régulièrement aux sources, et pour notre plus grand plaisir.

En résumé, voilà un film bien sympathique, pas du niveau du premier volet, mais qui comporte tout de même des morceaux de bravoure qui comptent parmi les plus habiles que le cinéaste américain nous ait jamais offerts. Bon, j’arrête là, car je crois que crétacé pour aujourd’hui.

Haydenncia

P.-S. Par contre, et je compte sur vous pour m’éclaircir sur ce point, je n’ai toujours pas compris comment le tyrannosaure, enfermé dans la cale du bateau, fait pour dévorer tout l’équipage. Je vais aller poser la question à Jean-Michel Apathie, lui qui sait tout sur tout. Je vous tiens au courant. Biz

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Le Continent Perdu, de Sam Newfield (1951)

Le Continent Perdu

         Le succès du Monde Perdu (Harry O. Hoyt, 1925), adapté du célèbre roman d’Arthur Conan Doyle, entraîne une flopée de suites, remakes officiels et officieux. Sam Newfield, maître incontestable de la série B avec quelques 300 films à son actif, profite du filon pour livrer sa vision du mythe avec des acteurs chevronnés, histoire de s’assurer une bonne couverture médiatique. Ainsi on retrouve Cesar Romero, John Hoyt, Hugh Beaumont, White Bissell, Sid Melton et Chick Chandler… Film de série B oblige, le tournage fût des plus rapides (11 jours) afin de ne pas bloquer les plus grandes productions dans les studios, et le titre ne laisse que peu de doutes concernant les intentions voulues de coller au plus près du matériau de base.

        Nos chers protagonistes, mélange de militaires et de scientifiques, partent donc à la recherche d’un missile atomique qui a mystérieusement disparu des radars. Et en ces temps paranoïaques de Guerre froide, mieux vaut le retrouver avant que d’autres ne le trouve (bien évidemment, les autres ne peuvent être que les Russes, comme le rappelle le personnage de Rostov (John Hoyt). Malheureusement pour la petite bande, leur avion s’écrase et ils se retrouvent sur une île de prime abord paradisiaque (une demoiselle peu vêtue en guise d’accueil, on a vu pire). Partant de là, le film devient des plus ennuyeux, nous assénant quand même une bonne demi-heure à base d’escalade et de marche, avant que le premier signe inquiétant ne surviennent : un lézard géant ! Cela ne décourage pas le commando de refaire un peu (beaucoup ?) d’escalade, pour arriver enfin sur le fameux continent perdu… En fait de continent, il s’agit plutôt du sommet d’une falaise de la taille de deux ou trois terrains de football, mais passons. Le filtre de l’image devient alors vert, histoire de montrer le côté pur de ce continent et son ancienneté. Cela permet aussi de sortir le spectateur de son sommeil ! Enfin arrive ce que tout le monde attend, ce sur quoi se base l’affiche du film et toute sa promotion médiatique : des dinosaures, fichtre ! Passons sur l’absence de tyrannosaure (alors qu’il apparaît justement sur l’affiche), la dernière partie nous offre un combat entre des tricératops, et une attaque poilante d’un brontosaure (on voit clairement que la censure veille, code Hays de rigueur). Enfin, pour les amateurs de sauriens, sachez qu’il y a aussi un ptérodactyle qui passe furtivement, n’oubliez pas votre appareil photo, on en voit de moins en moins ces temps-ci. L’animation image par image est le travail d’Edward Nassour, et offre son lot de scènes d’actions qui remplissent parfaitement le cahier des charges.

Le Continent Perdu
-« Chef, on a trouvé la bombe atomique mais… »
-« … mais quoi, Walter ?! »
-"Crétin, c'est l'autre bombe qu'on cherche..."
-« Crétin, c’est l’autre bombe qu’on cherche… »

        Le film se termine en apothéose avec l’explosion du volcan et un tremblement de terre, bien mis en scène au passage, qui fait disparaître l’île… Il n’en fallait pas plus pour clore un film de genre long à démarrer, un brin fainéant sur ces intentions (on s’attend à plus de dinosaures), mais qui reste sympathique, à l’image de ses acteurs principaux, le duo Cesar Romero/Chick Chandler en tête, sans oublier le faire-valoir comique Sid Melton. D’ailleurs les acteurs étaient prêts à rempiler pour des suites, mais leur emplois du temps ne leur ont pas permis.  Loin d’être le meilleur ersatz du Monde Perdu, Le Continent Perdu mérite quand même le coup d’œil, et mérite sa place dans toute vidéothèque Bis.

Dr. Gonzo

Les Dents de la terre

Jurassic Park, de Steven Spielberg (1993)

Affriche américaine du film

Tout comme l’adulte l’est par les requins, l’enfant qui est en nous reste fasciné par les dinosaures. L’un et l’autre ont en commun d’être perçus comme des monstres à la fois réels et insaisissables, hors-normes et dangereux. Le « petit plus » des dinos, cependant, c’est leur taille : certains de ces animaux furent les plus gros que la terre ait jamais portés, avec la baleine bleue et le dindon transgénique… Aujourd’hui, le nom de quelques-unes de ces bestioles est même parfaitement connu du grand public, à commencer par l’ultramédiatisé mais tellement charismatique Tyrannosaure et ses deux petits bras ridicules (quand il vous dit au revoir, celui-là, ça doit pas être pratique…). Même ma grand-mère connaît le T-Rex et tente, sournoise, de l’incruster dans chaque partie de Scrabble… Cette fascination, en plus d’un merchandising plutôt malin, explique sans doute l’immense succès du film de Spielberg. Film que je vais détailler, critiquer et agrémenter de poivre juste après ce mot incongru que voilà : « nomenclature ».

Alors qu’ils sont en train d’effectuer des fouilles dans le Montana, le couple de paléontologues Grant (Sam Neill) et Ellie (Laura Dern) reçoivent la visite du milliardaire John Hammond (Richard Attenborough), qui vient leur proposer de visiter le futur plus grand parc à thème du monde, qu’il vient d’ouvrir sur une île au large du Costa Rica. Son équipe scientifique est en effet parvenue à recréer des dinosaures grâce à des traces d’ADN retrouvées dans le sang d’un moustique fossilisé…. Parmi eux, d’inoffensifs Brachiosaures ou Parasaurolophus… mais également, des Vélociraptors (en vérité, des Deinonychus, les véritables Raptors étant beaucoup plus petits – c’était pour les paléontologues qui nous lisent) ou… un T-Rex.

Jurassic Park

Au début des années 1990, l’image de petit génie du fantastique de Steven Spielberg s’est quelque peu égratignée, après une suite de projets pas terribles, aux échecs critiques comme commerciaux (La Couleur pourpre en 1985 ; L’Empire du Soleil en 1987 ; Always en 1990 et Hook en 1991). Il est temps de réagir, comme le martèle souvent avec fermeté François Hollande… Enfin, je crois. Aussi, le réalisateur a la sage idée de revenir vers ce qui signa ses premiers succès : le blockbuster… Spielberg rêvait depuis l’enfance de tourner un film sur les dinosaures. Aussi voit-il dans le livre de Michael Crichton (Jurassic Park) une trame suffisamment crédible pour être adaptée au cinéma. Le livre contient d’ailleurs beaucoup plus de dinosaures que le film, et les personnages n’ont pas forcément les mêmes caractères. Toujours est-il qu’Universal acheta les droits pour le réalisateur, et ce dernier demanda à Crichton et David Koepp de lui concocter un scénario. Koepp imagina alors un film parlant de la revanche de vers de terre trop souvent utilisés comme appâts par les pécheurs : un immense ver de terre, le « maître des limaçons », aurait surgi des entrailles du monde avec une grande canne à pêche et se serait servi, à son tour, des pêcheurs, pour attraper des brochets, avant de se rendre compte qu’il pouvait lire l’avenir dans des huîtres… Spielberg refusa : on imagina un autre scénario, le bon cette fois.

Steven Spielberg et le tricératops en animatronique
Steven Spielberg et le tricératops en animatronique

Jurassic Park, préparé en parallèle avec La Liste de Schindler, plus intimiste, plus « cinéma d’auteur », a pour clair objectif de rapporter un max de tune, tout en rendant son impulsion à la carrière de Spielberg, notamment grâce à des effets spéciaux jamais vus jusque-là. On pourrait se dire qu’à la manière d’un Roland Emmerich, Spielberg aurait pu se  contenter de ce postulat de départ… mais non ! Il a su, avec ce film, créer une histoire, un suspense, des personnages attachants et des séquences devenues mythiques ! Rien que la scène d’ouverture, par exemple, en impose : comme pour Les Dents de la mer, le film commence sur le sigle Universal avec en fond sonore des bruits de nature (de jungle ?), menaçants – et cette fois, pas de musique introductive. Il fait nuit, il règne une certaine agitation : une énorme cage sort des palmiers et vient atterrir au milieu d’une équipe visiblement sous tension. Qui y a-t-il à l’intérieur de cette cage ? En tout cas, ça remue, ça respire fort et c’est agressif. D’ailleurs, quelques minutes plus tard, un employé venu en ouvrir la porte se fait bouffer sous les yeux de ses camarades par la créature invisible, mais redoutable, dont on ne perçoit que l’œil ; cette créature à la pupille fendue semble insensible aux coups de tasers… Et le garde-chasse Muldoon (Bob peck) de hurler à ses gars : « Abattez-la ! Abattez-la ! »… Diantre ! Voilà une introduction aussi alléchante qu’une bonne fondue savoyarde de chez tante Yvonne ! Certes, aujourd’hui, ça nous paraît banal de voir des dinosaures à l’écran : la plus insignifiante série ou le film le plus naze en mettent ; mais, replongez-vous un instant dans le contexte de l’époque, où la vision de monstres préhistoriques animés en 3D était alors totalement inédite, et où ce genre de créatures ne faisait plus frissonner les foules depuis longtemps, et vous saisirez le succès du film de Spielberg. D’ailleurs, Spielberg rappellera « Les gens sont allés voir et revoir ce film à cause des dinosaures ».

Auparavant animés en stop motion selon la technique de Ray Harryhausen (qui aimera d’ailleurs beaucoup Jurassic Park), depuis le fameux Le Monde perdu de Willis O’Brien (1925) jusqu’au Quand les dinosaures dominaient le monde, de Val Guest (1971), en passant par le King Kong de 1933 (Merian Cooper et Ernest B. Schoedsack), les dinosaures que Spielberg entend réanimer en utilisant des moyens plus actuels, plus modernes (le premier personnage entièrement en images de synthèse du cinéma est le chevalier du vitrail dans Le Secret de la pyramide, sorti en 1985, créé par ILM, supervisé par Pixar et produit par Amblin donc… Spielberg), rendront directement hommage à leurs cousins imaginés par ces maîtres du fantastique. Pour ce faire, Spielberg se tournera vers la société d’effets spéciaux de Georges Lucas, Industrial Ligt & Magic, pour animer les monstres. Deux années d’effort et un budget de 60 millions de dollars firent du projet une pure merveille. Même aujourd’hui, je dois avouer que, bien qu’on perçoive ici et là les vieillissements d’une 3D à ses débuts, le résultat reste fort appréciable. Samuel L. Jackson, notamment, est vachement bien fait en images de synthèse !… Quant aux animatroniques, ce sera le job des studios de Stan Winston, créateur des robots Terminator, Predator ou Aliens le retour.

Vous dites que ce sont vos poules qui ont fait ça ?...
Vous dites que ce sont vos poules qui ont fait ça ?…

Avec Jurassic Park, Spielberg entend se débarrasser de son image de réalisateur « mielleux » (il y parviendra encore mieux avec La Liste de Schindler) : le film comportera donc une bonne part de noirceur sauvage, voire de sanguinolent, et rappellera le Spielberg d’Indiana Jones et le Temple maudit (1984), mais surtout, plus distinctement, celui du bain de sang des Dents de la mer. Le (re)nouveau Steven, cruel, tortionnaire, lance à présent ses monstres affamés sur les femmes… et même les enfants, qui vont jusqu’à se faire électrocuter, profitant de son image de cinéaste le plus politiquement correct pour tout se permettre ! Ici, on est loin des gentilles créatures à la E.T. : les dinosaures « méchants » sont fourbes, rusés – à l’image du Dilophosaure du film, celui qui tue le traître –, rapides, sanguinaires et destructeurs. La mort qu’ils réservent à certains protagonistes est peu glorieuse : comme l’avocat, dévoré sur ses chiottes !… Même les héros sont antipathiques ou losers, à commencer par Grant, qui déteste les enfants et va même jusqu’à expliquer à l’un d’entre eux avec un plaisir sadique comment une meute de raptors s’y prenait pour déchiqueter sa proie… Et la seule femme de Jurassic Park (à l’exception de la petite Lex), Ellie, boitera pendant toute la seconde partie du film. Niark ! Niark ! Niark !

Le monde des dinosaures est un monde sauvage où seule la loi du plus fort règne. Un peu comme dans ma salle de bain… Les humains, quand ils sont protégés par leurs barbelés et clôtures électrifiées, peuvent encore se permettre de se prendre pour les maîtres des lieux… Mais, quand les barrières tombent, quand ce qu’il y avait d’enfermé dedans se répand partout, là, ils en mènent moins large ! Ça balise chez les primates ! D’autant que ce monde sauvage, reconstruit à l’image de ce qu’il fut il y a des millions d’années, est circonscrit à une île perdue au large du Costa Rica, donc cernée d’eau et dont l’unique moyen d’accès (et de fuite) est la voie des airs. Jurassic Park, quelque part, montre la revanche de la nature sur le monde moderne – monde moderne symbolisé par la science indélicate, la recherche du profit (« J’ai dépensé sans compter » dira Hammond) et la vanité des hommes. En violant les lois de la nature, comme le fait remarquer le mathématicien Ian Malcom (Jeff Goldblum), l’homme ne met-il pas sa propre survie en jeu ? En faisant renaître des créatures destinées à s’éteindre d’une manière ou d’une autre, pour laisser la place à une autre espèce souveraine, en l’occurrence nous ; en faisant cohabiter deux mondes distants de millions d’années, ce qui n’aurait jamais dû se passer, ne joue-t-on pas avec le feu ? Et qui est assez fou pour prétendre prévoir ce qu’il adviendra par la suite de cette rencontre ? Face à ces monstres affamés du Trias, du Crétacé et du Jurassique, quel poids pèse une bande de savants surdiplômés ? Et pourquoi Etienne Daho danse-t-il toujours de la même façon dans ses clips ? Et y a-t-il encore du linge à laver ?

Jurassic Park

Malgré les effets spéciaux sophistiqués et franchement novateurs de Jurassic Park, Spielberg aura la bonne et sage idée de ne pas les utiliser à foison, mais avec intelligence et « invisibilité ». En clair, les effets spéciaux ne prennent pas le dessus sur l’histoire qu’ils sont censés servir. La scène avec les enfants à l’intérieur de la voiture est ainsi terriblement frappante, et ce, sans un étalage d’effets spéciaux, malgré la présence robotique et numérique du T-Rex ! On sent ce qu’ils ressentent, on voit ce qu’ils voient et on est effrayé avec eux depuis l’intérieur de leur habitacle qui, soudain, paraît si fragile. Un simple jouet aux yeux du Roi du Crétacé. Ce parti-pris rend le film d’autant plus efficace et prouve à ceux qui avaient encore un doute le savoir-faire de son réalisateur.

Savoir-faire, agrémenté, sans honte aucune, mais avec un sens des affaires certain, d’un véritable merchandising autour et même dans le film. En amont de la sortie de Jurassic Park, Spielberg tentera d’intéresser le public, et notamment les enfants, aux dinosaures. Il produit ainsi en 1988 le dessin-animé Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles ainsi que plusieurs documentaires pour la télévision. Evidemment, le parc du film rappelle celui d’Universal Studios, à Hollywood, où l’attraction Jurassic Park – sans doute l’une des meilleurs du parc, selon moi –, ouvrira quelques années plus tard. Mais, surtout, il y a dès le début du film ces ouvriers en casquette à l’effigie du parc, et donc du film. C’est ce même logo que l’on voit plus tard sur les Ford Explorer qui explorent les allées du parc ou, mieux encore, lors d’un long travelling sur une boutique de souvenirs, sur les jouets, assiettes, vêtements et autres produits destinés aux clients du parc. Une pub pour le film… dans le film ! C’est-y pas fort, ça ? Pure ironie ou vrai business, l’auteur est suffisamment sûr de son talent pour se permettre les deux. Après le film, en tout cas, les jouets et jeux vidéo estampillés Jurassic Park s’arracheront comme les lambeaux de chair d’un Stégosaure malchanceux entre les dents d’un Allosaure affamé. Yves Coppens, sort de ce corps !

L'animal de compagnie de demain ?
L’animal de compagnie de demain ?

Avec une recette faramineuse de 900 millions de dollars (aujourd’hui 20e plus gros succès du box-office), globalement épargné et même salué par la critique – les journalistes percevant à juste titre qu’il représentait une révolution dans la façon dont les films seraient désormais tournés –, Jurassic Park marque encore le spectateur d’aujourd’hui et son thème musical, signé John Williams, est ancré dans nos oreilles paraboliques pour longtemps. Certes, l’intrigue est succincte, mais Spielberg la met en place avec suffisamment de talent et de sincérité pour qu’elle soit haletante et jouissive. L’ère de l’image de synthèse que Jurassic Park a enclenchée contient de nombreux déchets, noyés sous des flots d’effets spéciaux sans vie et il est bon de se rappeler l’habilité, la sobriété du film de Spielberg. Avec ses défauts et ses qualités, Jurassic Park est, sous sa facture lisse, un condensé de tous ces mystères qui animent le cinéma de Steven Spielberg.

A noter enfin que le film est pour moi le meilleur de la trilogie. Un quatrième devrait sortir en 2014.

Haydenncia

Source : Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon : Steven Spielberg, éd. Dark Star, 2001.