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Birdman, de Alejandro González Iñárritu (2015)

Birdman

        Bon, déjà, disons le cartes sur table, écrire le nom du réalisateur n’est pas une mince affaire, merci le copier/coller pour le coup, et pour le prononcer, un petit topo s’impose les amis : on dit donc Alérandro Gonzalez Iniaritou (sic). J’espère que l’intéressé ne m’en voudra pas pour avoir écorché son nom.

        Tout ça nous amène au 5ème film de ce réalisateur qui, pour ma part, est l’un des plus talentueux de sa génération. On me siffle dans l’oreillette que le bonhomme vient de remporte l’Oscar du meilleur réalisateur, et bien c’est amplement mérité. Pour autant, Birdman ne manquera certainement pas de désarçonner les amateurs du réalisateur. Exit le principe du film-choral que celui-ci maniait avec une intelligence rare et méticuleuse. Ici le cinéaste adopte l’unité de lieu – un théâtre new-yorkais et le quartier qui l’entoure – et de temps – via l’utilisation d’un faux plan-séquence. Faux plan-séquence car, on le remarque si l’on prête attention, il y a plusieurs raccords dans le film, disposés très judicieusement et qui ne remettent pas en question le principe du film. Au contraire, la dimension méta textuelle reste parfaitement ludique et passionnante. Lire la suite Birdman, de Alejandro González Iñárritu (2015)

American History X, de Tony Kaye (1998).

American History X affiche

Le skinhead néonazi (1) est un individu frustré, rare mais bruyant, habituellement alcoolisé, au visage généralement aussi massif que son nombril et à l’intellect aussi limité que son vocabulaire. Souvent en meute, lui qui aime le contact avec d’autres hommes virils (et quelques femmes débraillées à la coupe chealsea), le skinhead néonazi appartient à un groupuscule complètement anecdotique qui contient dans son nom le mot « national », « combat » ou « honneur » et dans lequel il a trouvé une nouvelle famille, lui l’exclu de la vie ; un groupuscule non avare en emblèmes qui fleurent bon le Troisième Reich ou qui y renvoient indirectement, comme la Totenkopf de la SS, le chiffre 88 (HH = Heil Hitler) ou un tas de runes germaniques. Evidemment, en Europe de l’Ouest tout du moins, le skinhead néonazi n’arborera jamais sur ses drapeaux la croix gammée. Il est con, mais pas stupide (ou l’inverse). Enfin, le skinhead néonazi, avec son bomber Lonsdale ou Fred Perry (2), ses Doc Martens, son crâne rasé comme les « racailles » des cités qu’il aime tant et sa diction difficile (il se contente de vociférer et de tendre le bras), est reconnaissable à l’œil nu, même si cette apparence relève de plus en plus du cliché, semble-t-il.

Le skinhead néonazi va rarement à la piscine municipale, car son corps maigrelet ou boursouflé par la bière trahirait, à cause de tatouages divers (visage du Führer, aigle géant, sigle SS ou petit cœur rose surmonté d’un « J’aime mon pays mais j’aime pas les bougnouls »), son appartenance idéologique. De toute façon, le skinhead néonazi sort peu, car il se sent agressé par tout ce qui l’entoure, et c’est d’ailleurs pour cela qu’en réaction, il agresse tout ce qui l’entoure. A noter, enfin, que le skinhead néonazi est une simple branche (la branche « populaire », celle de la rue, moins politique et plus physique), une simple ramification du néonazisme, qui en compte beaucoup, notamment des intellectuels, propres sur eux, courtois, loins du folklore des tatouages et du crâne rasé, mais qui, à travers des livres nauséabonds, prétendent que Hitler était un type bien et que la Shoa n’a jamais existé.

L’histoire d’American History X se concentre sur l’aspect « skinhead » du néonazisme. Elle se passe à Venice Beach, un quartier de Los Angeles, et raconte comment deux frères traversent cette doctrine empyreumatique : l’un s’en est sorti, l’autre y entre. Derek Vinyard (Edward Norton), l’aîné, a ainsi été envoyé en prison après avoir tué deux délinquants noirs qui tentaient de voler la voiture familiale, alors que le jeune homme faisait partie d’un groupuscule nostalgique du moustachu hystérique. A sa sortie, Derek, ancien bonehead que son passage en prison à rendu tolérant, découvre avec effroi que son petit frère, Daniel (Edward Furlong), influencé, a pris le même chemin raciste et radical que lui. Dès lors, il va tenter de l’en éloigner…

Encore un qu'a pris le gros marqueur de la cuisine !
Encore un qu’a chipé le gros marqueur de la cuisine !

Si beaucoup de films dénoncent le racisme, le cinéma compte très peu d’œuvres sur le néonazisme en particulier. Romper Stomper (1992), avec Russel Crowe jeune, dans lequel des skins australiens s’en prennent à des immigrants vietnamiens. Danny Balint (2001), peut-être un peu plus connu, avec Ryan Gosling dans le rôle principal d’un juif néonazi (sans doute plus facile à devenir qu’un noir membre du Ku Klux Klan). Le film se regarde, mais n’est pas non plus une franche réussite. This is England (2006), déjà mieux au niveau de la réalisation, qui raconte l’histoire, dans les années Thatcher, d’un petit Anglais qui se lie d’amitié avec des skins « normaux », à savoir non racistes, puis avec des néonazis qui pervertissent le mouvement jusqu’à lui donner sa couleur actuelle, du moins dans les médias. Et bien sûr, le plus connu, American History X.

American History X est pourtant typiquement le genre de film à la réputation sulfureuse que l’on adore quand on est ado (« T’as vu American History X ? Quoi ! T’as pas vu American History X ! Trop-la-honte !!!… Et t’as vu Ma nuit chez Maud ? ») et que l’on trouve simplement « sympathique » ensuite.

Car, à bien y regarder, American History X est un bon film, mais pas plus que ça. C’est, en tout cas, loin d’être un chef-d’œuvre, tant il tombe parfois dans le démonstratif et le racoleur, et tant le scénario paraît un peu trop facile. Par exemple, quand Derek est en prison, alors que, visiblement, ce type-là était à fond dans son idéologie haineuse, un pur de dur de chez pur et dur, un leader pourfendeur de la « race aryenne », voilà t-y pas qu’il change d’opinion après avoir entendu les deux-trois plaisanteries d’un codétenu noir et après s’être fait violer par des types comme lui !… Un peu simple, non ? A la limite, la reconversion du petit frère est plus crédible, lui qui, manifestement, est entré dans le mouvement pour faire comme ce grand frère qu’il adule tant. Alors, quand ce grand frère modèle lui dit que tout cela est faux, bidon, mensonger, sans doute que l’impact est plus fort. Mais enfin, je pense que changer d’opinion dans un milieu aussi fermé, aussi littéralement sectaire, dans lequel, généralement, on est entré soit parce qu’on est influençable (et généralement paumé), soit parce qu’on portait déjà ce genre d’idées très tôt en soi, du fait de l’environnement familial par exemple, ça doit être très difficile, surtout sans aide externe.

Alors, cette histoire d’un type qui retrouve soudain la raison rien qu’en discutant avec celui qui, pourtant, représente pour lui le pire ennemi qui soit (un peu comme si soudain un SS à la R. Heydrich constatait la fausseté de son idéologie rien qu’en discutant avec un Juif), c’est un peu fort de café Grand’Mère. Certes, Derek est intelligent et il comprend plus vite que les autres, mais quand même…

Toutefois, si l’on ne s’arrête pas sur ces – gros – détails, le film est plutôt bon. Les deux personnages principaux sont, d’ailleurs, assez intéressants et – mise à part la subite reconversion de Derek – réalistes. Ce sont deux frères intelligents et charismatiques et la façon dont ils deviennent néonazis est, pour le coup, crédible ; l’un par rancœur et par haine suite à un traumatisme familial, l’autre par imitation et influence. Incontestablement, ces deux types-là font un peu tache dans un environnement aussi balourd, inculte et grossier. Mais, la passion, surtout si elle est haineuse, vous affuble de grosses œillères et, comme dit dans mon introduction, les néonazis sont loin d’être tous de gros imbéciles écervelés.

Et c’est ça qui est le plus inquiétant, justement, dans ce mouvement. S’il n’y avait que des imbéciles cons comme des gallinacés, ça irait ; mais certains ont suffisamment de charisme, d’intelligence et d’aura pour distiller leurs idées dangereuses chez des personnes fragiles et influençables. Certains savent parler (c’est le cas de Derek dans le film, notamment dans la scène avant l’attaque de l’épicerie, ou du chef du groupuscule, ancien du Vietnam et véritable gourou), savent écrire et porter leurs idées. Hitler, malgré sa pensée totalement effarante et infondée, n’était pas dépourvu d’intelligence, en tout cas d’une certaine forme d’intelligence, au contraire. Une intelligence diabolique, une intelligence au service du mal et de la haine, mais une intelligence quand même. Au passage, Goebbels était docteur en philosophie et nombre de SS étaient profs, étudiants, médecins…

Quand Valérie Damidot viendra refaire la déco par surprise, elle risque de faire une syncope...
Le jour où Valérie Damidot va venir refaire la déco par surprise, elle risque de faire une syncope…

American History X est également intéressant par le monde qu’il présente – monde, justement et comme signalé au début, peu dépeint au cinéma. C’est d’ailleurs le principal mérite du film, de nous faire voir cet aspect glauque mais bien réel des Etats-Unis, pays de la liberté d’expression absolue, où dans certains Etats il est même autorisé de défiler en chemise brune avec fanions à croix gammée. Venice Beach est, dans le film, partagé entre plusieurs gangs, et les néonazis sont un de ces gangs. Ils ne font pas partie d’un parti politique comme le NSDAP (même si de tels partis existent grâce au Premier amendement), ni même d’un mouvement fédérateur ; ils sont regroupés au sein d’un gang aux effectifs réduits – un gang de blancs racistes. Et comme beaucoup de membres de gang, on les retrouve en prison, entre eux. Aux Etats-Unis, comme de plus en plus en Russie (3), certains groupes nostalgiques de Hitler & cie ont ainsi pignon sur rue… tout en demeurant énormément discrets, voire secrets. Une sous-culture de la haine, avec ses codes, ses rites, ses sites web, sa dangerosité et ses recettes de cuisine (on apprécie les petits fours, notamment…).

Pour en revenir aux qualités d’American History X, certaines scènes sont informatives et intéressantes. Les scènes de prison, justement, où des détenus skins, bien que regroupés entre eux, se lient avec les noirs et les Hispaniques pour leurs petits trafics, ce qui d’ailleurs surprend, agace et désillusionne Derek (au fond, se dit-il, ces types-là ne croient pas vraiment en leurs idées), montrent bien l’opportunisme de beaucoup d’entre eux. Certains skins sont devenus néonazis comme ils auraient pu devenir punks – juste par frustration et rejet de la société. La scène de la fête nazie, également, est assez percutante, voire choquante, et sonne plutôt juste. D’ailleurs, j’organise une soirée de ce genre samedi soir prochain. On se fera un rassemblement de masse à dix personnes. On défilera au pas de l’oie dans le garage et vers minuit, on se fera un « Lichtdom » à la Reichsparteitag 1936 avec des lampes de poche. Prévoyez de la bière en tonneaux et des culottes bavaroises.

American History X

Au niveau de la réalisation, enfin, le film est par contre assez réussi, même s’il verse parfois dans le « clipesque » m’as-tu-vu (Tony Kaye était auparavant dans la pub). Balançant entre noir et blanc (avant l’assassinat des deux noirs) et couleur, la photo est bonne, voire belle. Les acteurs jouent juste, à commencer par les deux principaux. Edward Norton sera même nominé aux Oscars. Certains critiques ont cependant vu dans les acteurs qui jouent les néonazis des personnages caricaturaux et stéréotypés, mais je pense que les néonazis sont, pour la plupart, eux-mêmes des auto-caricatures, étant donné qu’ils symbolisent une idée déjà pas folichonne (le racisme), mais portée à ébullition. La caricature c’est ça, l’exagération d’un fait, d’un aspect.

En parlant d’exagération, certains passages du film sont assez durs et soulèvent la question de leur utilité, comme la célèbre scène du début (« Et bah au début et bah il lui pète la mâchoire sur le trottoir et bah Cindy elle a fermé les yeux ! »). Quand Derek lance à son frère ce regard sûr de lui et fier, on voit à quel point il croit en ses idées. Ce qui, je le redis, fragilise la thèse de sa reconversion. Et puis, avec sa croix gammée sur le torse, décalcomanie trouvée dans Hitler magazine, il a l’air bien content de lui le monsieur. Une scène-choc, filmée au ralenti, mais qui sonne un peu toc… Enfin, j’ai toujours trouvé l’épilogue ambigu ou, en tout cas maladroit. Quel est le message ? La violence est partout et c’est toujours elle qui gagne ? La haine existe aussi bien chez les noirs envers les blancs que chez les blancs envers les noirs (ha bon) ? Derek va-t-il replonger ? Faut pas leur faire confiance à ces saletés d’immigrés ? Les toilettes des établissements scolaires ne sont pas des lieux sûr ? Le PSG plus fort que l’OM ? I don’t know…

Finalement, American History X est un film bancal, un peu trop illustratif, un peu trop intentionnel, limité à défaut d’être limite, mais qui a le mérite d’aborder un sujet peu connu et peu traité. Qui plus est, le message du film est rassembleur et la réalisation plutôt bien foutue. Bref, un film que je classerais dans la catégorie des « pas mal » et qui, pour l’heure, n’a toujours pas de rival.

Haydenncia

(1) Aussi appelé bonehead, ou naziskin, ou gros con.

(2) LONSDALE, parce que les lettres font allusion à NSDAP d’Adolf Hitler. Et Fred Perry, pour les lauriers qui font référence à l’impérialisme fasciste et nazi. Heureusement que Le Coq sportif échappe à ce genre de récupération 😉

(3) Au sein de l’Union européenne, le parti L’Aube dorée en Grèce qui possède des membres au Parlement (!), peut être clairement qualifié de néonazi.

Moonrise Kingdom, de Wes Anderson (2012)

Affiche du film

Salut les gens ! Me voilà de retour, après une courte mais salutaire retraite dans un monastère en Savoie, loin de la civilisation, loin du monde et de ses tentations, et surtout loin du fisc ! Eh ! Eh ! M’auront pas, ces enfoirés !… Le Dr. Gonzo a veillé sur la maison Ciné / Fusion pendant mon absence. En même temps, c’est lui qui a les clés. Enfin bref, comme le dirait Jean-Sébastien : « I’m Bach » ! Et avec un bon film, qui plus est : Moonrise Kingdom, de Wes Anderson – réalisateur qui ne m’a donc toujours pas déçu.

Moonrise Kingdom

L’histoire de Moonrise Kingdom se passe sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, dans les années soixante. En 1965, précisément. Ne me demandez pas le jour et l’heure, je n’en sais fichtrement rien ! Deux enfants, Suzy (Kara Hayward) et Sam (Jared Gilman) aussi seuls l’un comme l’autre, tombent amoureux. Ce sont des choses qui arrivent. Ils concluent un pacte secret, puis décident de s’enfuir, en empruntant un ancien sentier indien. Aussitôt, une petite équipe part à leur recherche, alors qu’une énorme tempête menace l’île.

Indéniablement, Moonrise Kingdom possède la patte de Wes Anderson. Peut-être même un peu trop rajouteront certains. Il n’empêche que ce type-là a su inventer un style et même un univers, que pour ma part je prends toujours plaisir à retrouver, comme chez Jean-Pierre Jeunet. Un monde romanesque et coloré, avec ici une dominante de jaune et de kaki ; un monde poétique et même onirique, drôle et intelligent. Un monde comme on en trouve dans les livres pour enfants et le magazine La Redoute. Dans Moonrise Kingdom, il est notamment question de scoutisme et de mer, d’animaux et de Françoise Hardy (dans une très jolie scène avec une très jolie chanson), d’amour et de coup de foudre (littéralement).

En prenant l'autoroute, on sera rendu avant la nuit...
En prenant l’autoroute, on sera rendu avant la nuit…

D’abord, il est question de scoutisme. Ramenez-vous, louveteaux, pionniers et autres Jeunesses hitlériennes, on parle de vous ! En effet, le petit Sam qui a disparu est un Boy scout de douze ans, visiblement causeur de problèmes et peu apprécié par ses camarades. Pour être honnête, même si le jeune acteur joue très bien, j’ai eu du mal avec sa tête à claques de petit surdoué orgueilleux et joufflu pendant tout le film. Mais ce n’est qu’un détail et ça ne concerne que moi… Je suis intolérant de naissance. Son chef de groupe Ward (Edward Norton), grand dadais en chemise kaki, foulard jaune et Quatre-bosses sur la tête, redoutablement comique en short beige un peu court, a d’ailleurs beaucoup de mal à contenir ses troupes. A noter qu’il est prof de math dans la « vraie vie » – ce qui est beaucoup moins drôle, évidemment. Espérons seulement qu’il ne confonde pas ses deux « métiers » et qu’il ne sonne pas du clairon pour signaler la fin de la récré. J’avais un prof qui faisait ça. Vous pouvez lui rendre visite, cellule 32, à l’hôpital de Ville-Evrard. S’il ne réagit pas, criez-lui « Scout toujours ! » et ses pupilles vides s’allumeront d’un éclat enthousiaste. Attention cependant : il mord.

Pour en revenir au scoutisme dans le film, j’ai pris un plaisir fou et enfantin à regarder ces minicamps forestiers, véritables maisonnées cernées de palissades dans lequel on entre par un portique en rondins, ces ingénieux systèmes de poulies faits avec trois bouts de ficelle, ces tentes et cabanes qui fleurent bon l’aventure, ces jeunes gens qui se prennent pour des adultes, voire des guerriers, à la manière de Sa Majesté des mouches ou La Guerre des boutons. En fait, le film m’a fait penser par moments à une toile de Norman Rockwell animée : on croirait retrouver les personnages que le peintre américain peignait sur ces calendriers pour les scouts, mais également les enfants facétieux de ces différentes illustrations intitulées Four Sporting boys, le petit garçon et la petite fille se prenant pour des adultes dans After the Prom, ou même le petit garçon discutant avec le policier dans le célèbre Runaway. Pour rester avec les jeunes acteurs, ajoutons que Suzy Bishop, sorte de Lolita dépressive avec un air de Lana Del Rey, est incarnée par l’impressionnante Kara Hayward. Actrice à suivre.

Edward Norton, génialement comique
Edward Norton, génialement comique

Dans Moonrise Kingdom, il n’est pas question que de scoutisme, il est aussi question d’amour (d’amour impossible, presque), de fuite (par amour), de nature sauvage (l’île est un monde clos qui ne possède pas de routes bitumées) et surtout d’enfance. La dichotomie adultes / enfants est peut-être même l’élément central du film. Alors que Wes Anderson nous montre des adultes qui s’ennuient, se trompent entre eux, se disputent et sont même ridicules, les enfants, eux, sont libres, gambadent, rigolent et s’aiment. Ils construisent des cabanes très hautes dans les arbres, font des feux de camp, dansent sur le sable et s’embrassent au bord de l’océan. Le titre du film, d’ailleurs, fait directement référence à cette opposition entre le monde triste et réaliste des adultes et celui, merveilleux et imaginaire des enfants, puisque le lieu où s’enfuient les deux minots, austèrement référencé sur les cartes sous le nom de Goulet de marée au mile 3.25, est rebaptisé par les jeunes amoureux Moonrise Kingdom, ce qui lui donne un caractère magique et mystérieux.

On retrouve également dans Moonrise Kingdom d’autres éléments qui font le cinéma d’Anderson. La symétrie et les « plans-tableaux », notamment. Chaque plan est calculé, soigneusement étudié et ressemble presque à une peinture. La maison de la petite Suzy fait penser à une maison de poupée impeccablement ordonnée ; presque une maison en pâtisserie, ou une maquette – de fait, certains plans sont à la limite du tilt-shift. Le phare de l’île, blanc et rouge, offre également des plans magnifiques, notamment quand il déteint sur le ciel bleu. De même, Anderson utilise des travellings intéressants, lors de la tournée d’inspection du camp scout par Ward notamment, ou même dans une très belle séquence où Sam et Suzy se retrouvent dans un champ et se rapprochent l’un de l’autre dans une pantomime parfaite. Et ajoutons enfin la sublime bande originale, composée par Alexandre Desplat et Mark Mothersbaugh, avec ses accents aventuriers, presque tribaux, mais également de délicieux morceaux de musique classique comme seul Pascal Sevran savait nous faire apprécier du temps de son vivant. Pascal, si tu nous entends, on t’aime.

Moonrise Kingdom

Le casting offre une belle palette de personnages fantasques. C’est avec plaisir qu’on retrouve Bill Murray, toujours aussi « déconnecté » et drôle (je ne suis pas objectif : j’adore cet acteur). C’est d’ailleurs la sixième fois que l’acteur collabore avec le réalisateur. Sa femme dans le film, Frances McDorman, est parfaite en mère rigide qui communique avec sa famille à l’aide d’un porte-voix. J’avoue qu’un « A TAAAAABLE !!! » hurlé à trente centimètres des oreilles, ça doit être efficace. Le couple Bishop, dont le mari et la femme sont avocats, ne parlent d’ailleurs que d’affaires entre eux et dorment dans des lits séparés… Au niveau des autres acteurs adultes, Edward Norton est génial dans ce rôle à contre-emploi de chef scout dévoré par la culpabilité, et nous montre son potentiel comique avec son regard de chien battu et ses pattes à l’air. Bruce Willis, lui aussi dans un rôle inédit (c’est un flic certes, mais un flic un peu pommé et légèrement grotesque) semble s’amuser comme un petit fou républicain. Tilda Swinton est parfaite en furie des services sociaux. Et enfin, on est content de retrouver ce bon vieil Harvey Keitel, ici en vieux chef de Camporee impayable. Ah oui ! Il y aussi un type avec un bonnet vert qui commente le film et nous livre des explications – remarquable idée, très « andersonienne ».

Wes Anderson est à ce qu’il paraît perfectionniste et intraitable sur un plateau de tournage : il sait exactement et à l’avance ce qu’il veut obtenir, et fait tout pour l’obtenir – sans être pour autant un tyran avec ses acteurs. Autant dire que le résultat est là, charmant, nostalgique, stylé et pop, même si j’ai trouvé quelques longueurs au film et peut-être un peu trop de coquetteries. Pas le Wes Anderson que je préfère, donc, mais un très bon feel good movie cependant, qui permet de s’échapper et de rêver un peu.

« C’est le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventuuuureuuu…»

Haydenncia

«Si une chose peut mal tourner, elle va infailliblement mal tourner.»

      «Si une chose peut mal tourner, elle va infailliblement mal tourner.» Cet adage résume de façon simpliste la loi de Murphy. Selon l’ingénieur Edward Murphy (1918-1990), un emmerdement n’arrive jamais seul, et le fait que l’homme dispose de plusieurs moyens d’arriver au même but (l’un bon, l’autre mauvais entraînant une catastrophe) le condamne à choisir le mauvais moyen – un jour ou l’autre.

      Pourquoi cette entrée en matière brutale ? Parce que Monty Brogan – le personnage joué par Edward Norton dans La 25ème Heure – évoque la loi de Murphy dès les premières minutes du long-métrage de Spike Lee, et que tout le film tourne autour de ce concept. Montgomery « Monty » Brogan est arrêté en possession d’une importante quantité d’héroïne et est condamné à sept années de prison. Il passe son dernier jour de liberté sous caution en traînant avec ses deux meilleurs amis, Jakob Elinsky (Philip Seymour Hoffman), Frank Slaughtery (Barry Pepper), son père (Brian Cox), et sa petite amie, Naturelle Riviera (Rosario Dawson). Au cours d’une longue nuit de fête, il repense à sa vie, où et quand il a raté le coche, comment son incarcération touchera ses proches et comment survivre en prison.

      Les premières images du film synthétisent d’emblée ce que veut dire le réalisateur aux spectateurs. Monty et son ami mafieux récupère sur une route en construction un chien qui a été tabassé. Après avoir voulu achever le sort du pauvre animal avec une arme, Monty décide de le prendre avec lui pour le soigner. Les clés de lecture du film sont données : le mafieux russe symbolisant la chute de Monty, son ticket pour la prison; la route en construction représentant la tentative de reconstuction identitaire de Monty pendant tout le film; et enfin le sort accordé au chien, qui tranche avec le propre sort de Monty, qui ne peut échapper à la prison.

      Lorsqu’il réalise La 25ème Heure en 2002, Spike Lee décide d’intégrer les événements du 11 septembre 2001 dans le scénario, alors que le livre dont il est adapté était écrit avant l’épisode du World Trade Center. Il en résulte un questionnement poignant sur la façon dont New-York fait face à ce drame, sur l’impact que cela a sur les New-Yorkais. C’est aussi une corrélation avec l’existence de Montgomery (sa future reconstruction et celle de la ville). Quoi qu’il en soit, la scène montrant Jakob et Frank dans le salon de ce dernier, avec la caméra qui approche lentement de la fenêtre dévoilant ground zero (le tout sur une musique frisonnante d’émotions) ne laisse personne indifférent. Le cinéaste, comme à son habitude, nous abreuve de quelques pépites de mise en scène et filme ses personnages au plus près de leurs faiblesses. Car Spike Lee, au même titre que Martin Scorsese, se démarque par son habileté à diriger les acteurs. Que ce soit Philip Seymour Hoffman, Barry Pepper, Rosario Dawson ou bien sûr Edward Norton – ici au sommet de son art, une fois n’est pas coûtume – tous crèvent l’écran. Le pari – réussi – de Spike Lee est d’ailleurs de faire du personnage principal un homme respectable et sympathique, alors même qu’il s’agit d’un dealer ayant des liens avec la mafia.

      C’est aussi la question du multi-culturalisme de l’Amérique qui est traitée (une autre récurrence dans la filmographie de Lee). La scène inoubliable des « Fuck You » devant la glace du restaurant laisse un sentiment d’amertume au spectateur, lorsque chaque ethnie en prend pour son grade. C’est le signe du désespoir de Montgomery, qui en veut à chacun, se cherchant une excuse pour avoir foiré sa vie. Cette scène montre à quel point il est facile de tomber dans la haine de l’autre, par facilité, pour ne pas avoir à se remettre en question personnellement. Usant d’une intertextualité cinéphilique (le film cite aussi bien American History X, Cool Hand Luck (1967) avec Paul Newman ou encore ses précédents films), Spike Lee fait monter la tension jusqu’au dénouement, ou plutôt jusqu’à l’absence de dénouement et cette scène finale absolument grandiose qui ne finit jamais de tourner dans nos tête après le mot « FIN »… Qu’importe d’ailleurs si le réalisateur n’opte pour aucune fin définitive pour clore son film, il nous a préparé dès le début à considérer l’échec de Monty comme insurmontable. Par sa multitude de choix, « l’homme est condamné à être libre » (versez un royaltie à Sartre) et à choisir un jour le mauvais, celui qui sera irréversible.

         Bref, La 25ème Heure reste pour moi un film intelligent, poignant, et qui mérite d’être vu par un plus grand nombre de personnes qu’actuellement…

Titre original : 25th Hour
Réalisation : Spike Lee
Scénario : David Benioff, d'après son roman éponyme
Chef opérateur : Rodrigo Prieto
Musique : Terrence Blanchard et Bruce Springsteen
Production : Spike Lee et Tobey Maguire
Avec : Edward Norton, Philip Seymour Hoffman, Barry Pepper,
Rosario Dawson, Anna Paquin, Brian Cox...
Durée : 135mn
Distributeur : Gaumont Buena Vista International
Sortie en France : 12 mars 2003

                                                        Dr. Gonzo