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La trilogie Quatermass, de Val Guest et Roy Ward Baker (1955, 1957 et 1967)

        La trilogie Quatermass est une petite saga au croisement de la science-fiction et du film d’horreur qui est emblématique de la Hammer Films. Basée originellement sur la série télévisée de la BBC créé par Nigel Kneale au début des années 1950, les films de la firme britannique ont acquis une renommée qui ne s’est pas estompée avec temps, loin de là. La puissance narrative y doit beaucoup, sans doute bien plus que les rares moments d’horreur pure qui témoignent d’une économie de moyens immense. Mais comme souvent dans le cinéma de genre, ce sont les petits films sans budget qui exploitent leur concept avec le plus  de passion et de talent, et finissent par s’imprégner dans l’imaginaire bien rempli du cinéphile.

The Quatermass Xperiment

        En 1955 sort sur les écrans The Quatermass Xperiment, ou pour les franchouillard Le Monstre (traduction ultra-recherchée s’il en est), dans lequel le physicien Bernard Quatermass est confronté à une énigme de taille : comment et pourquoi deux des trois astronautes partis dans la fusée ont-ils disparus dans l’espace ? Tout aussi étonnant : l’astronaute survivant souffre de troubles de la mémoire et commence à se comporter de façon imprévisible. Dès la première séquence, le ton du film est donné : ambiance suspicieuse dans un Noir et Blanc sobre. On passe directement sur la fusée tombée dans un champs, à l’envers.  Notons que lorsque les scientifiques rentrent dans la fusée, tout est à l’endroit ! Peu importe, Quatermass arrive donc en catastrophe et c’est l’occasion de faire connaissance avec le personnage, rustre, direct et littéralement obsédé par ses recherches scientifiques. L’acteur Brian Donlevy l’interprète parfaitement, faisant du scientifique un personnage certes rigide mais pour autant charismatique et attachant.

        Le film est parfaitement attrayant du fait de son suspense, Val Guest sait comment entretenir le mystère autour de la fusée pendant tout le film. Le climat de paranoïa qui en résulte se concrétise dans l’affrontement psychologique entre Quatermass et l’inspecteur Lomax. Cette opposition entre représentants scientifiques et officiers militaires/politiques est une constante dans la trilogie, pointant l’incompréhension des connaissances scientifiques par les élites gouvernementales. Budget minime voire inexistant oblige, The Quatermass Xperiment opte pour la suggestion, du moins jusqu’à la scène dans l’abbaye de Westminster où le pauvre astronaute se transforme en une créature caoutchouteuse et tentaculaire. Un moment involontairement risible, mais qui confère en même temps le charme désuet de ce sympathique petit film ancré dans son époque en évoquant directement le projet de colonisation sur la lune. Course à l’espace mais aussi course au développement technologique entre pays sont passés au crible, jusqu’à l’ultime plan, sombre et vénéneux dans lequel Quatermass avance le pas lourd dans la brume londonienne en affirmant ne pas abandonner le projet lunaire. Le progrès de la science suppose bien des pertes humaines, en soit… Contre toute attente, c’est un succès en salles, confortant les dirigeants de la Hammer à mettre sur pieds une suite, et à exploiter à fond le cinéma d’épouvante. La suite, on la connait !

 

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        1957, le physicien refait son apparition dans Quatermass 2, nommé chez nous La Marque ou Terre contre satellite. Là encore, il ne faut que quelques minutes pour être immergé dans l’histoire, avec un homme qui voit apparaitre une étrange marque sur son visage suite à la chute de météorites. L’action se déroule cette fois dans la campagne londonienne. Quatermass découvre l’existence d’une immense ville expérimentale tenue secrète par les autorités, et calquée sur son propre modèle de colonie lunaire. Ce qui frappe, c’est le changement de ton opéré avec le premier film. Le sujet central de cet opus est l’invasion extraterrestre sur Terre. Ceux-ci contrôlent les humains grâce aux météorites, et tout le personnel autant que les habitants d’un petit village aux alentours sont sous leur domination. Pour le coup, Val Guest et Nigel Kneale ont allègrement pioché du côté de Invasion of the Body Snatchers de Don Siegel, qui venait juste de sortir.

        Pour autant, le film est vraiment réussi, notamment dans son maintien du suspense encore une fois, dans la mise en scène efficace ou encore dans les maquettes sublimes de Brian Johnson, jeune assistant des effets spéciaux qui signera par la suite ceux de 2001, l’Odyssée de l’espace, Alien et Aliens, le retour ou encore l’Empire contre-attaque ! Certaines séquences sont fortes, comme l’homme en combustion dévalant les escaliers de l’un des dômes où sont enfermés les blobs monstrueux, d’inspiration très lovecraftienne. Quatermass fait de nouveau face à une farouche opposition bureaucratique, avec une administration lui refusant de nouvelles subventions pour des recherches trop coûteuses dont les résultats se font attendre. Il trouve cependant l’aide de l’inspecteur Lomax, ici joué par John Longden, un acteur solide vu plusieurs fois chez Hitchcock. De son côté, James Bernard signe une composition musicale totalement en accord avec le film, avec puissantes envolées de violon à l’appui. Tous points confondus, ce deuxième volet est sans doute le plus réussi, une petite pièce maîtresse de la science-fiction paranoïaque des fifties.

 

Quatermass and the Pit

        Troisième et dernier opus, Quatermass and the Pit (Les Monstres de l’espace) est différent de ses prédécesseurs sur bien des points. La couleur apporte une atmosphère plus édulcorée, la réalisation passe aux mains de Roy Ward Baker, illustre artisan de la firme, tandis que Andrew Keir remplace Donlevy dans la peau de Quatermass (ce qui plaît énormément à Nigel Kneale, qui ne supportait pas Donlevy). Andrew Keir offre une composition beaucoup plus humaine au personnage, désormais sympathique et conciliant, non plus hautain comme avant. Il faut dire que sa grosse barbe de bucheron lui confère d’emblée une aura chaleureuse, aussi. Dans cet opus, c’est une légende qui refait surface autour de Hobb’s End, un endroit de Londres où d’étranges rumeurs font état d’ovnis dans le ciel alentour ou de bruits inquiétants, depuis des siècles. Lors de la construction d’une nouvelle rame de métro, les ouvriers découvrent des squelettes d’hommes singes et un vaisseau indestructible et d’une matière inconnue. N’ayant peur de rien, les scénaristes imaginent une réécriture complète des thèses darwiniennes sur l’évolution de l’espèce humaine. Les hommes seraient actuellement ce qu’ils sont à cause des expériences menées par les extraterrestres dans un passé très lointain.

        Bien plus faible dans sa narration, cet opus se montre tout de même plaisant et ne ménage pas le corps militaire, bien souvent ridiculisé. En effet les militaires croyant voir dans le vaisseau une bombe, s’imagine déjà une attaque d’un autre pays et évacue le métro. Quatermass fait équipe avec le docteur Mathew Roney et Barbara Judd (la Hammer girl Barbara Shelley), deux scientifiques à la base des découvertes. Il doit aussi collaborer malgré lui avec le colonel Breen(l’excellent Julian Glover), peu enclin à comprendre les raisonnements scientifiques du professeur, surtout lorsque cela est aussi fantaisiste que des extra-terrestres ayant colonisé la terre il y a des milliards d’années. Pourtant, il lui faut admettre la véracité de ces théories lorsque les espèces d’insectoïdes extraterrestres reprennent vie dans la dernière partie. Bien fauché encore une fois, les effets spéciaux ont mal vieillis, et l’aspect des « sauterelles de l’espace » (pour leur trouver un nom approprié) fait sourire. Le penchant des responsables de la Hammer pour l’occultisme trouve ici sa pleine expression, comme en témoigne le recours à des séances de spiritisme au cours desquelles les scientifiques voient comment les monstres ont menés leur projet d’asservissement.  Quatermass and the Pit clôt sur une note plus douce une trilogie fort classique et réjouissante de la Hammer.

Dr. Gonzo

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E.T. l’extra-terrestre, de Steven Spielberg (1982)

« Non, Manon ma puce, ce n’est pas tonton Jacques à la télé, mais E.T. l’extraterrestre. Oui, je sais qu’ils s’expriment de la même manière et que physiquement ils sont très proches. Oui, et leur façon de se déplacer aussi. Mais, tonton Jacques n’a pas son cou qui s’allonge ni son doigt qui s’allume, ou alors je suis mal informé. Alors ne m’embête plus et regarde le film maintenant, ou je te remets dans ta cage petite conne ! »

Hem… Pardon pour cette incartade familiale. Vous savez ce que c’est, les enfants… Toujours à poser des questions, à se renseigner sur ce qui les entoure : « Et pourquoi que les oiseaux y volent ? », « Et pourquoi que les volcans y crachent du feu ? », « Et pourquoi qu’y a toujours un monsieur tout nu devant la maternelle ? »… Mais, trêve de palabres jeunes gens. Je voudrais vous parler aujourd’hui d’E.T., l’extra-terrestre (E.T. The Extra-Terrestrial), le deuxième des films que Steven Spielberg consacre à la venue de visiteurs de l’espace, après Rencontres du troisième type (1977). Car, Spielberg le cinéaste a deux grandes lubies : les enfants, présents dans nombre de ses films, et les extraterrestres, et ce depuis son tout premier film tourné en 1964, Firelight.

Sorti en 1982 aux Etats-Unis, E.T. connaît un véritable succès planétaire, et restera jusqu’à Jurassic Park (1993) le film le plus rentable de son auteur. Il raconte l’histoire d’une petite créature de l’espace avec une tête de batracien et de gros yeux globuleux qui, alors qu’elle est sur terre pour récolter des spécimens végétaux, se retrouve prisonnière de notre planète. Notre ami botaniste, qui tente d’échapper à des humains alertés par le décollage de son vaisseau spatial, va venir se cacher dans une banlieue pavillonnaire de l’Ouest américain. Il y rencontre le jeune Elliott (Henry Thomas), 10 ans, un peu seul, et sa famille en crise. Ces deux-là vont devenir très proches et avec l’aide de l’enfant, E.T. va tenter de contacter les siens. D’abord en envoyant un pigeon voyageur, mais un pigeon voyageur, une fois passée la stratosphère, ça devient tout vert, ça perd ses plumes et ça givre. E.T. se met alors à construire un appareil de communication, en combinant plusieurs outils et jeux électroniques, et tente d’appeler l’espace. Malheureusement, des scientifiques du gouvernement sont déjà sur la trace de la petite créature…

E.T. est sans doute LE film emblématique de l’œuvre de Steven Spielberg. S’il devait n’en rester qu’un, ce serait celui-là, comme on dit en Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’est également une œuvre autobiographique, car Spielberg, l’enfant solitaire qui a grandi au sein d’une ville-dortoir du New Jersey, y a, comme le petit garçon du film, ressenti un certain malaise et un confort soporifique. Aussi, pour le cinéaste, seule la capacité d’enchantement de l’enfant permet de magnifier le morne quotidien de la banlieue et d’en échapper, ne serait que par le rêve ou la fiction.

E.T. est en effet avant tout l’histoire d’un enfant (le film devait au départ s’appeler A Boy’s Life). Un enfant qui se sent seul et qui ne trouvera de véritable partenaire, confident, ami, que chez un monstre haut comme une borne à incendie venu du lointain espace. Car entre un grand frère indifférent, une peste de petite sœur et une mère trop occupée pour être attentionnée, Elliott s’ennuie en attendant une destinée forcément médiocre.

Mais à partir du moment où E.T. intervient, sa vie va être bouleversée. Spielberg prend d’ailleurs soin de construire plutôt le point de vue de l’enfant ou celui d’E.T., non celui des adultes (le seul visage adulte qui apparaît dans la première moitié du film est celui de la mère), y compris sur le plan optique (la caméra se trouve souvent à un mètre du sol, soit la hauteur des yeux d’E.T. et d’Elliott).

Lequel vient d’une autre planète ?

Parlons d’E.T., justement. Sous ses faux airs de Marguerite Yourcenar, ce têtard rabougri et imberbe, aux grands yeux humides et à la démarche de pingouin, qui ferait peur à Chuck Norris s’il le croisait la nuit au détour d’une rue, cache derrière cet aspect repoussant un être d’une profonde intelligence et d’une grande sensibilité. Un être capable de changer la vie d’un petit garçon et de ceux qui l’entourent. De fait, une fois qu’il arrive dans la maison d’Elliott, E.T. bouleverse tout ce qui l’environne. Le film joue ainsi de l’alternance entre la dimension du merveilleux, représentée par E.T., et celle du quotidien, représentée par Elliott son petit « maître » – un quotidien bien morne : ses parents divorcent, son père est au Mexique, ses camarades d’école se moquent de lui et il n’a pas de portable parce qu’à cette époque bénie, ça n’existait pas ! Or, avec de simples jouets, E.T. recrée une carte céleste digne de Mappy. Il sait guérir les cicatrices et ressusciter les fleurs mortes. Pour se cacher, il se mélange aux peluches, leur conférant ainsi une étrange étincelle de vie. Mieux, il recycle plusieurs objets de la maison pour construire un appareil fabuleux, mieux que l’iPhone 5, pour joindre ses potes de l’espace. Enfin, lors d’une séquence qui reste sans doute la plus emblématique du film, il donne l’occasion à Elliott et ses amis de (re)découvrir le lieu dans lequel ils habitent – cette banlieue bien fade et monotone – sous un jour entièrement nouveau, grâce à un fantastique voyage aérien en vélo. Lalaaaalalalalalalaaaaa ! Tiens, le ciel se couvre…

Pour la petite anecdote, quand les designers du film ont voulu créer E.T., ils ont découpé plusieurs photos qu’ils ont ensuite assemblées pour dessiner la créature. E.T. emprunte donc son front à Einstein, la bouche et les yeux au poète Carl Sandburg, le cœur au Sacré-Cœur du Christ et l’arrière-train à Donald Duck. Ceux qui reconnaitront Jeanne Moreau derrière la voix seront éliminés !

Régine nous surprendra toujours

Finalement, E.T. l’extra-terrestre peut quelque part se résumer en ces simples termes : le long rêve d’un enfant banlieusard. Ou quand le rêve et la fiction servent à mieux affronter la réalité, voire à la transformer. Ainsi, E.T. a l’idée de construire une balise de S.O.S. grâce à la bande dessinée Buck Rogers ; grâce à Halloween, il peut sortir sans se faire remarquer et le cinéma lui offre un apprentissage de la vie sur terre : les figurines de Star Wars que lui montre Elliott (George Lucas, 1977), un extrait de The Island Earth qui passe à la télévision (Joseph M. Newman, 1955)… La mère lit à Gertie (Drew Barrymore) Peter Pan, quand Elliott se rappelle de son père et des « films qu’il nous emmenait voir »… Enfin, lors d’une superbe scène, Elliott rejoue à l’identique une scène de The Quiet Man, de John Ford (1952).

E.T. est donc une œuvre humaniste, généreuse, drôle et tendre comme du bon camembert. Un vrai bon film, qui a permis à la petite créature de rentrer dans la mythologie américaine (et mondiale) et dans l’imaginaire collectif. A noter cependant que je trouve la première version du film beaucoup plus poétique que sa restauration de 2002.

Petit questionnaire pour terminer : sur laquelle de ces créatures de l’espace préfériez-vous tomber en pleine nuit au milieu d’un bois ?

 Et parmi ces créatures-là (questionnaire labellisé for men) ? 

Moi, je sais 😉 – indice : elle a deux bras et deux jambes… Et de toute façon, quelles que soient vos arrières pensées salaces, rencontrer Jessica Alba en plein milieu d’un bois au cœur de la nuit, d’abord c’est de l’ordre de l’imaginaire, ensuite, les bois la nuit c’est plein de bestioles qui gigotent et qui font du bruit et de branches qui craquent alors franchement, même si c’est Jessica Alba, Charlize Theron ou le pape en personne, on a envie de rentrer chez soi, en courant si possible !

Haydenncia

Sources :

 Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon : Steven Spielberg, éd. Dark Star, 2001.

 Encyclopédie Universalis 2012, Universalis, art. E.T.