Archives du mot-clé féminisme

20th Century Women, de Mike Mills (2017)

« L’homme vieillit, la fin approche, chaque moment devient de plus en plus cher et il n’y a plus de temps à perdre avec des souvenirs. Il faut comprendre le paradoxe mathématique de la nostalgie : elle est le plus puissante dans la première jeunesse quand le volume de la vie passée est tout à fait insignifiant. »

                                                                                   – Milan Kundera, L’ignorance 

20th-century

Un été comme un autre sur côte californienne, dans la ville de Santa Barbara, banlieue édénique de Los Angeles. Les cours sont terminés, les jeunes vaquent à des occupations de leur âge, noient leur ennui dans le punk rock, le skateboard et l’alcool. Un california summer comme un autre, à ceci près que nous sommes en 1979. La parenthèse enchantée débutée à la fin des années 60 s’achève, la révolution s’évapore à mesure que les jeunes qui l’ont initiée deviennent parents, les utopies d’hier sont absorbées par ses grands ennemis, la culture de masse et le système capitaliste. Dans ce monde en bascule, ce sont les enfants qui font admettre à leur parents leurs échecs et idéalisent l’époque où ces derniers avaient leur âge. À l’image de la Ford de Dorothea qui s’enflamme sur le parking d’un supermarché sans que l’on sache d’où vient le problème, le vent de libertés vit ses derniers feux, mais personne ne semble encore vouloir l’admettre, sauf ceux qui n’ont pas connu ces années glorieuses.

Ce qui intéresse le plus le réalisateur, et comme le suggère son titre, c’est bien le portrait croisés de trois femmes de générations différentes. La mère de Jamie (incroyable Annette Bening, dans une mise en abime de son retrait du cinéma pour élever ses enfants) qui a définitivement laissé ses rêves à la porte pour se consacrer à son fils. Incapable de le comprendre, lui et son époque (les dialogues sur la l’apport artistique du punk rock sont succulents : « Pretty » music is used to hide how unfair and corrupt society is« ), elle demande conseil à Julie, une voisine de 17 ans qui passe ses nuits avec Jamie en toute amitié, au grand désespoir de ce dernier qui en est amoureux. Dans le rôle, Elle Fanning est encore impressionnante et menace d’engloutir l’image par son simple regard. Car oui, Elle Fanning, c’est la Joconde : on a beau détourner le regard, on sait qu’elle nous fixe toujours. Quant à Abbie, trentenaire punk qui loue une chambre chez Dorothea, elle initie le jeune homme aux théories féministes. La mise en scène est si impressionniste que l’on croirait regarder un album de famille sans y avoir été autorisé, tant le point de vue intimiste résonne avec notre vécu. En grande partie autobiographique, le scénario écrit avec beaucoup de douceur peut compter sur l’interprétation ajustée d’un casting exceptionnel. De la même manière que Richard Linklater lorsqu’il évoque le passé, et avec un rythme langoureux pas très éloigné de Ce sentiment de l’été (un titre qui correspondrait aussi à 20th Century Women), Mike Mills rend tangible le passage de la spontanéité du vécu et l’entraide des 60s (Dorothea invitant les pompiers à venir dîner, au début du film) à l’introspection et le repli de la nouvelle génération (« Wondering if you’re happy is a great shortcut to just being depressed« , dit-elle à son fils qui se pose trop de questions). Quoi de mieux que le fameux discours sur la crise de confiance, prononcé par le président Jimmy Carter le 15 juillet 1979, pour faire du mal-être de Jamie le reflet individuel d’une crise collective ? Car au fond, Jamie n’avait fait pendant tout le film que prévenir sa mère de ce que Jimmy Carter allait exprimer à tous : la société de consommation n’existe que pour cacher un vide existentiel. Pour autant, la nostalgie exprimée par Mike Mills pour un passé révolu ne tombe pas dans le piège réactionnaire (« c’était mieux avant ») mais proclame plutôt la jouissance du moment présent quel que soit l’état de la société. C’est, par exemple, Dorothea qui finit par retrouver l’amour durant le retour du conservatisme dans les années 80, ou bien le premier enfant de Jamie au moment où l’Amérique va bientôt basculer dans le XXIème siècle de la plus atroce des manières (et pour le coup, on aimerait beaucoup voir un film sur le devenir de Jamie esquissé à la fin). « As time goes by », comme le scande la mythique chanson de Casablanca qui ouvre le générique de fin. Alors pour ne pas avoir de regrets plus tard, dansez, pauvres fous, dansez !

20th

Dr. Gonzo

P.S. : Au détour d’un dialogue, la fin de Vol au-dessus d’un nid de coucou est révélée. Vous êtes prévenus.

The Woman, de Lucky McKee (2011)

The Woman

Titre original : 
The Woman
Réalisation : 
Lucky McKee
Scénario : Lucky McKee 
et Jack Ketchum
Nationalité : 
Etats-Unis
Musique : 
Sean Spillane
Avec : 
Pollyanna McIntosh, 
Sean Bridgers, Angela 
Bettis, Lauren Ashley 
Carter...
Durée : 100mn
Date de sortie :
1er mars 2012

 Quand un avocat capture et tente de « civiliser » une « femme sauvage », rescapée d’un clan violent qui a parcouru la côte nord-est des États-Unis pendant des décennies, il met la vie de sa famille en danger.

        Depuis son premier film absolument magistral (May, 2002), il aura fallu un longue traversée du désert de dix ans à Lucky McKee pour renouer avec la réalisation, exception faîte d’un segment de Masters of Horror et de The Woods, sur lequel il n’exerçait aucun contrôle artistique. Pour son grand retour en 2011 (le film est sorti directement en DVD chez nous seulement en 2012), le jeune réalisateur frappe très fort, car The Woman a été l’objet d’une polémique, qui dépasse de loin le cadre des cercles de cinéphiles.

        L’histoire paraît plutôt banale au départ, mais on peut noter la participation de Jack Ketchum à l’écriture, donc les amateurs sont en terrain connu. Un père de famille qui paraît dans un premier temps tout a fait normal, attentif à sa famille, trouve une femme sauvage dans les bois lorsqu’il chasse. En rentrant chez lui, il ordonne à ses enfants d’aménager leur abri anti-tornade, pour soit-disant accueillir « une surprise ». Tout de suite on comprend quel dessein se trame dans la tête de ce type, mais on est pourtant loin d’imaginer le degré de barbarie dont il est capable. Lucky McKee dérive son film très lentement vers le malsain, le glauque. Car contrairement à un bon nombre de réalisateurs de films d’horreur, il se refuse de verser dans le torture porn gratuit et sans fond. De ce point de vue, The Woman est bien un film engagé, revendiquant un background social lui permettant de briser pas mal de tabous. Ainsi lorsque la femme sauvage est emprisonnée dans l’abri, le père explique que toute la famille va devoir la civiliser, car pour lui ce n’est pas acceptable de laisser vivre des personnes comme elle en pleine nature. Rapidement, on perçoit les tensions familiales : une mère dominée par un mari sadique, violent, sexiste et j’en passe; l’adolescente tellement craintive de son père qu’elle en est presque muette, le fils qui semble prendre son père comme modèle… Le non-dit est parfois plus révélateur que tout, et McKee le prouve lors de plusieurs scènes, où l’on doit imaginer ce qui se passe réellement dans cette famille sous le joug d’un avocat complètement timbré. Et pourtant ces choses cachées sont tellement malsaines qu’on se refuse à les imaginer, ce qui est encore pire que de les voir.

Une famille modèle d'apparence irréprochable qui cache des secrets malsains...
Une famille d’apparence irréprochable qui cache des secrets malsains…

        Il est vrai que le film peut choquer, notamment lorsque débute la seconde partie, avec la révélation explicite des penchants au viol et à la torture du fils (de 13 ou 14 ans !), puis surtout dans son final offrant à voir un spectacle de barbarie frénétique, avec un zeste de cannibalisme ! Pourtant cette dernière scène est à l’origine d’un malentendu, d’où la polémique autour de The Woman. La sauvage nous paraît en fait beaucoup plus civilisée que l’homme qui l’a capturée, mais surtout elle va recueillir la petite fille de la famille, encore innocente car n’appartenant pas encore au monde des adultes. En revanche elle abandonne l’adolescente, dont on a compris qu’elle est enceinte de son père (quelle histoire mes aïeux !), parce que souillée par le Mal absolu, l’homme. Bien loin d’être misogyne, The Woman fait plutôt un constat amer et violent du sexisme ordinaire, dissèque la cruauté du sexe masculin dissimulée derrière les apparences, et se conclut sur la possibilité d’échapper à cette domination.

Ne vous fiez pas aux apparences, la notion de civilisation est toute relative dans The Woman.
Ne vous fiez pas aux apparences, la notion de civilisation est toute relative dans The Woman.

        Compte tenu du tout petit budget alloué à McKee, difficile de reprocher la photographie pas forcément travaillée du film, ou encore une réalisation inégale (le générique est assez spécial). Avoir shooté l’intégralité du film en à peine un mois relève déjà de l’obstination monomaniaque et d’un réel professionnalisme. Il retrouve pour l’occasion Angela Bettis, déjà à l’affiche de May, et s’entoure d’autres acteurs tous convaincants, dont la plupart sont surtout habitués aux séries télé. C’est le cas de Sean Bridgers, qui devrait jouer plus souvent au cinéma tant son rôle ici nous offre l’un des plus grands enfoirés de première vu depuis longtemps. Du grand cinéma de genre, et vraiment l’un des réalisateurs les plus précieux de sa génération (en espérant qu’on ne lui coupe pas la route pendant dix ans encore) !

                                                                                                                                                                                                                                 Dr. Gonzo