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Gamera contre Barugon, de Shigeo Tanaka (1966)

Gamera contre Barugon

        Gamera ne chôme pas, les gars ! Enclenché en 1965 avec le film sobrement intitulé Gamera, la tortue géante réveillée par des expériences militaires terrorise, pardon fait rigoler les spectateurs à raison d’un film par an jusqu’au début des années 70. Le premier du nom, qui rappelons-le dois tout au hasard (il s’agissait d’un film de rats géants mais, faute de rats incontrôlables lors du tournage, les producteurs leur ont substitué une tortue géante !), est un succès surprise lors de sa sortie, faisant de la créature un sérieux concurrent au Godzilla de la Toho. Si ce premier film en noir & blanc offre une qualité indéniable (scénario, effets spéciaux, décors, mise en scène) et une bonne tranche de petits détails désopilants (certains dialogues ne s’inventent pas), le reste de la franchise, durant sa période initiale, laisse beaucoup à désirer. La faute à un ciblage essentiellement enfantin et donc aux éléments qui vont avec, notamment des personnages d’enfants insupportables qui tiennent le rôle titre, à des chansons insipides dont seules les Japonais et les années 60 ont le secret. Et puis disons-le, il faut se les farcir les suites innombrables qui utilisent les stock-shots des précédents films sans souci de cohérence narrative ni de respect photographique (il fait jour, ah il fait nuit, dis donc c’est qu’il dure long le combat entre les monstres ou c’est moi qui ait un problème de décalage horaire ?!).

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La Ligne rouge, de Terrence Malick (1998)

Assurément l’un des meilleurs films de guerre que j’ai vus. Justement parce que ça n’est pas qu’un film de guerre – c’est bien plus que ça. Terrence Malick le philosophe oblige, La Ligne rouge est aussi un film qui interroge, qui éblouie et qui enchante. Certes, le film est long (presque 3 heures), mais pour ma part, j’ai été littéralement hypnotisé par la beauté, l’intelligence et la maîtrise du propos. Je pourrais d’ailleurs clamer, sans craindre la rougeur honteuse, que ça, c’est du cinéma ! Quand on regarde un tel film qui s’adresse directement aux sens, aux émotions et à l’intellect, on se dit que le cinéma mérite bien sa place parmi les arts majeurs, comme le synthétiseur ou la fabrique d’après-ski. Ce film est une méditation, une plongée dans l’absurdité de la guerre, avec masque et tuba.

La bataille de Guadalcanal, « Verdun du Pacifique », fut une étape clé de la guerre du Pacifique. Marquée par des affrontements d’une violence sans précédent, elle opposa durant de longs mois Japonais et Américains au cœur d’un site paradisiaque, habité par de paisibles tribus mélanésiennes. Des voix s’entrecroisent pour tenter de dire l’horreur de la guerre, les confidences, les plaintes et les prières se mêlent.

Demain, je passe la tondeuse !
Demain, je passe la tondeuse !

La Ligne rouge se déroule donc pendant la Seconde Guerre mondiale, époque Totaler Krieg. Mais finalement, le contexte a peu d’importance, le motif principal étant de dénoncer la guerre, les guerres, toutes les guerres, même la guerre des boutons (ou celle des étoiles, c’est selon). Or, parler de la guerre, c’est inévitablement parler de l’expérience de la guerre ; l’expérience de ces hommes qui ont combattu et sont morts dans ces conflits. C’est le choix de Malick : laisser la parole aux soldats et faire partager leur expérience intime de la guerre.

Quand il ne combat pas, dans les phases d’attente, le soldat se raccroche à son histoire, à son pays, à ses rêves (la femme qu’il a laissée seule, la famille qui l’attend, le métier qu’il fera après la guerre, la saison 2 de La belle et ses princes presque charmants…). Mais la guerre, mes enfants, ça n’est pas que se tourner les pouces en regardant batifoler les papillons : à un moment, il faut se battre, sortir les couteaux, montrer les dents, et hurler « Chef ! Oui, chef ! ». Dans ces moments, la pensée du soldat change. Les visions d’horreur et la participation à ces horreurs le poussent à s’interroger sur le bien et le mal, sur l’utilité de la guerre, sur la raison même de la guerre. « Pourquoi suis-je là et pourquoi je me bas ? » est la question numéro 1. La question numéro 2 est tout simplement : « Pourquoooooooiiiiiiiiiiiii ????!!!!! ».

Et plus la guerre devient brutale, plus un examen de conscience paraît nécessaire, histoire de ne pas perdre pied. Celui qui avant la guerre était un mécanicien du Minnesota et qui à présent contemple un tas de cadavres baignant dans une mare de sang doit évidemment se poser milles questions, et ces questions se rattachent inévitablement à sa culture, à son histoire : le croyant aura peut-être des doutes sur sa foi ; le rationnel invoquera Dieu ; le fataliste se suicidera et le Suisse restera neutre. Au sein de cet univers nouveau et radical qu’est le champ de bataille, où la vie en équilibre manque de vaciller à tout instant, la remise en question est évidente, car l’homme qui sent sa mort proche cherche soudain un sens à sa vie. En gros : à force de côtoyer la mort et de craindre continuellement d’être tué, évidemment que l’on aime de plus en plus sentir et écouter son cœur battre ! Evidemment que l’on regarde d’une nouvelle façon les nuages, le vent secouer les cimes des arbres, la photographie du visage de sa femme ! Evidemment qu’on doit se poser tout plein de questions ! Sur la vie, sur l’amour, sur la haine, sur la mode des sweats Waikiki ou sur cette éternelle énigme : JULIEN LEPERS.

Et puis, ça n’est pas nouveau, mais à la guerre, on doit tuer pour ne pas être tué. Le soldat qui part au combat une canne à pêche sur le dos au lieu d’un fusil comprendra vite son erreur. Sauf s’il se bat contre des sardines. Oui, c’est un principe élémentaire mais non moins véridique : guerre et morts sont liés, connectés, indissociables. Or, tuer n’est pas un acte innocent – ôter la vie, c’est quelque part se prendre pour Dieu, comme le disait Ricky Martin sur son deuxième album… ou troisième… enfin je n’en sais rien. Et se prendre pour Dieu peut vous rendre fou. Je sais de quoi je parle.

La Ligne rouge

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Le film de Malick prouve donc avec brio que la guerre est avant tout humaine, avec toutes les faiblesses et les contradictions que cela implique : le courage et la peur, la sauvagerie et la compassion, le sel et le poivre. Mais, la contradiction principale montrée dans La Ligne rouge reste toutefois celle entre la violence et la beauté (qui est plus complexe que celle entre le bien et le mal). Ce sont les deux credo du film.

Ainsi, tout commence dans un univers paradisiaque, quelque part sur une île polynésienne. La mer translucide. Le soleil. Le sable blanc. D’ailleurs, profitons-en pour souligner la parfaite maîtrise de l’image, de la photo, de la lumière chez Malick – ce qui, j’en conviens, n’est pas nouveau avec ce réalisateur. On sent que chaque plan est minutieusement préparé : la poussière danse dans les rais du soleil ; le vent glisse ses doigts dans l’herbe haute ; quelques toucans pavanent sur des branches ; Mireille Mathieu dort nue sur un hamac – tout est beau, tout est poétique. A cet instant, c’est l’innocence même du monde – et de l’homme – que Malick filme. Mais ça ne dure pas : ça n’est qu’une parenthèse, qu’une illusion liminaire. La guerre appelle, la guerre réclame : ici un navire de la US Navy dont la sirène rappelle brusquement à la réalité. Le contraste est saisissant entre l’azur de la mer et le gris métallique du bateau. Le sang doit être versé. Les Japs repoussés. Il n’y a pas d’autre choix. Amen.

La Ligne rouge célèbre la vie et interroge la mort – de soi, des autres. Mais surtout, par delà les scènes de batailles – vraiment réussies –, par delà les explosions, les balles qui fusent, indispensables à ce genre de film, l’œuvre de Malick offre une belle réflexion sur l’absurdité de la guerre. Et cette réflexion ne donne pas lieu à des barbouillis philosophiques, mais appelle de vraies questions, quoiqu’un peu mystiques et vagues par moments. La religiosité latente du film fait qu’on peut parfois facilement se moquer, et je dis ça d’autant que je suis le premier à le faire. Pourtant, la plupart des interrogations sont légitimes et, en plus d’ouvrir des pistes de réflexion intéressantes, illustrent plusieurs paradoxes. Ainsi, la guerre est fraternelle (les soldats forment une confrérie) et individuelle (l’expérience de la mort est exclusive). L’homme le plus civilisé peut se transformer en monstre si le contexte lui en fournit l’occasion : Michel Drucker dans un conflit sanglant peut se transformer en bête sanguinaire et devenir une véritable machine à tuer ! Guadalcanal est une île magnifique – ça n’est pas le blizzard du front de l’Est ou la boue de Verdun – et pourtant on y tue avec la même cruauté. Enigmes de l’existence…

La Ligne rouge 2

Ligne rouge 3

La guerre est consubstantielle à l’homme : elle fait partie des cellules humaines, comme le rire, les larmes, la peur, les soldes. La guerre est plus ancienne que la civilisation : la violence est aussi essentielle à la nature humaine qu’élever notre progéniture. Depuis les temps les plus reculés, les Etats civilisés ont prospéré ou disparu selon leurs prouesses sur le champ de bataille. La survie de chaque civilisation a toujours dépendu en fin de compte de sa capacité à faire la guerre, et plus encore à gagner des batailles. Certes, le droit et la diplomatie ont quelque peu pacifié la donne. Et aujourd’hui, en France et en Europe, la guerre apparaît comme une chose infâme et repoussante, même si moins que l’Eurovision. Mais cela veut-il dire qu’elle est totalement écartée ? Quand demain les Allemands envahiront de nouveau la Lorraine, comment réagirons-nous ?

Et puis, autre question posée par le film : l’homme/animal serait-il naturellement enclin à tuer ? Est-ce que parce que tu me piques mon taille-crayon je vais te faire la peau ? Sans doute qu’oui, parce que c’est mon taille crayon. Cependant, au détour d’une scène, La Ligne rouge soutiendrait presque le contraire, comme quoi l’homme serait innocent par nature. Ainsi, dans sa séquence d’ouverture, le film reprend à son compte le mythe rousseauiste du bon sauvage, selon lequel l’homme serait naturellement bon. Les premières images nous montrent quelques Polynésiens tranquillement sur leur île. Ils sont neutres, en dehors du conflit (mais proches des zones de combat) et eux au moins semblent vivre en harmonie. La guerre entre Américains et Japonais, ils n’en ont visiblement rien à foutre ! Chants, danses, rires et surtout absence de conflits paraissent rythmer leur quotidien. Le soldat Witt, qui a déserté son bataillon et se trouve parmi ces gens, n’en revient pas : voilà l’homme dans son état initial, pense-t-il ; l’homme pacifique, bon, à l’écart des guerres et des massacres, pur de toute corruption. Voilà l’homme avant le péché originel. Pourtant, lorsqu’il revient la seconde fois dans le village, Witt se rend compte que tout cela n’était qu’une illusion : la maladie se propage et tue enfants comme adultes, la peur existe, mais surtout, les hommes du village se disputent violemment – et la dispute n’est-elle pas l’état primaire de la guerre ? Vous avez deux heures…

La Ligne rouge

Le soldat est un pion, ce n’est pas nouveau. Un pion et de la chair à canon : la mort rapide – et douloureuse – fait partie de ses possibilités. Mais, qu’il soit idéaliste ou lucide, confiant ou fataliste, le soldat réfléchit, évidemment. La Ligne rouge nous offre, par monologues intérieurs (voix off), la pensée de plusieurs de ces hommes, enrôlés loin de chez eux et se battant sur des îles qu’ils n’avaient jamais vues et qu’ils ne reverront jamais. Mourir loin de chez soi doit être une chose atroce. Ces hommes ne sont ni des héros, ni des salauds. Certains ont des visages d’enfant, d’autres ont déjà roulé leur bosse : mais tous ont les mêmes doutes, les mêmes craintes. Au fur et à mesure du film d’ailleurs, leurs voix se ressemblent et finissent par ne former qu’une : une seule voix pour plusieurs visages, ceux d’hommes perdus au milieu d’une nature édénique qui les a abandonnés à leurs querelles destructrices. Saloperie de nature ! Faudrait tout brûler !

Porté par un casting cinq étoiles au guide Michelin, même si les stars alors présentes dans le film n’avaient à la fin des années 1990 pas encore le statut qu’elles ont actuellement (Sean Penn, Adrien Brody, George Clooney, John Cusack…), le film n’a pourtant pas de personnage principal – quoique, Jim Caviezel/le soldat Witt peut faire office de “personnage fil rouge”. La BO de Hans Zimmer, très soignée, sert magnifiquement le film et contribue à créer de véritables moments de grâce. Par son accompagnement, certaines scènes acquièrent une puissance somptueuse : par exemple celle du massacre du camp japonais, grand moment de cinéma qui m’a littéralement donné des frissons, comme quand mon cousin Willy m’enfermait dans le réfrigérateur pour jouer aux « Eskimos morts de froid ».

Terrence Mallick a mis vingt ans à peaufiner ce film et autant dire que le résultat est là. A sa sortie pourtant, il entra directement en concurrence avec un autre film de guerre, moins poétique mais également très réussi, Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg), qui rapporta beaucoup plus au box-office. La Ligne rouge est sans doute plus confidentiel, mais c’est un film à voir absolument, tant il est riche, beau et complet. Bref, si The Tree of Life du même réalisateur m’a laissé dubitatif, La Ligne rouge est par contre un véritable chef-d’œuvre.

Haydenncia